Histoire coloniale et postcoloniale

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 17 octobre 1961 : chèque en blanc à Maurice Papon, par Emmanuel Blanchard

mardi 11 octobre 2011, par nf

De 1925 à 1945, en région parisienne, les Algériens étaient “suivis” par une équipe spécialisée, la Brigade nord-africaine de la préfecture de police. Les “indigènes” étant devenus “Français musulmans d’Algérie”, théoriquement égaux en droit aux autres citoyens français, celle-ci fut dissoute. Au début des années 1950, l’émeute algérienne devient un sujet de préoccupation majeur, exacerbé par la répression féroce de la manifestation du 14 juillet 1953, place de la Nation. Une nouvelle police spécialisée est alors reconstituée avec la Brigade des agressions et violences. Ses objectifs : pénétrer les “milieux nord-africains” et ficher les Algériens.

Entre 1958 et 1962, dans le contexte de la guerre ouverte en Algérie, le répertoire policier se radicalise : il faut désormais “éliminer les indésirables”. Rafles, camps d’internement et retours forcés se multiplient, les brutalités policières deviennent fréquentes, jusqu’à la torture. Le préfet de police Maurice Papon reçoit un « chèque en blanc » pour combattre le FLN. Les massacres d’octobre 1961 incarnent le moment le plus tragique de cette période noire.

Dans son livre La police parisienne et les Algériens : 1945-1962 [1], Emmanuel Blanchard, en éclaire les mécanismes par une étude historique fondée sur des archives et des témoignages inédits. Nous en reprenons ci-dessous l’épilogue.

Un commandement dépassé, une police en « crise » ?

Les policiers sont devenus les combattants sans merci d’une lutte sournoise et sans merci, car c’est d’une guerre raciale qu’il s’agit. Et voici la conséquence : l’État, lui, est devenu dépendant de sa police – de son armée aussi, de cette armée dont certains organes ont été démesurément développés par leurs fonctions répressives : l’esprit de corps est la source de tout notre malheur comme il l’était déjà du temps de Dreyfus.
F. Mauriac, Le Figaro littéraire,
11 novembre 1961  [2]


En octobre 1961, toutes les conditions de possibilité d’une violence
extrême étaient réunies. L’histoire longue des pratiques de police vis-à-vis
d’une population racialisée et soumise à une emprise spécifi que des forces
de l’ordre ; l’état de quasi-belligérance entre une organisation armée et
des policiers voulant venger leurs morts ; la désobéissance organisée à un
« couvre-feu » qui, sans fondement légal, était le symbole d’une forme de
souveraineté policière ; l’atteinte symbolique à la souveraineté nationale
défi ée par la parade d’une « organisation terroriste » avec laquelle il n’était
possible de négocier qu’à condition qu’elle soit défaite ; le format du
dispositif de maintien de l’ordre ; la tolérance hiérarchique et politique
vis-à-vis de violences quotidiennes et de pratiques extra-légales considérées
comme nécessaires ou pour le moins inévitables, sont au nombre des
logiques qui permettent d’appréhender ce massacre inscrit dans la situation
coloniale.

Ce serait cependant céder à « l’illusion étiologique [3] » que d’expliquer le massacre du 17 octobre 1961 seulement par ces généalogies et ce contexte. Pour que les rafles au faciès dégénèrent en quasi-« pogrom [4] », il a fallu que se mêlent, de façon en apparence paradoxale, les encouragements de la hiérarchie et l’insubordination d’agents subalternes que leurs encadrants laissèrent souvent seuls pour ne pas avoir à les sanctionner.
Ces brisures dans la chaîne hiérarchique et cette forme de démission
temporaire des autorités policières, qui savaient pouvoir compter
sur leurs agents pour que le seul objectif qui valait à leurs yeux – arrêter
le maximum d’Algériens afin que force reste à la « loi » – soit atteint,
donnèrent la possibilité à chacun des policiers d’utiliser toute la gamme
des moyens en sa possession pour gagner la bataille engagée contre le
FLN. Cette enquête ne permet pas de savoir comment les agents s’accommodèrent individuellement de ce chèque en blanc. C’est pourtant au niveau des groupes de référence professionnels (la brigade, l’unité, les
quelques collègues habitués à « marcher » ensemble…) que se jouèrent
les ajustements, les processus d’alignement [5] (dans la violence effrénée ou, plus rarement semble-t-il, dans une certaine retenue) et l’ensemble des micro décisions qui donnèrent à ce massacre – proche par ses caractéristiques de certains de ceux perpétrés en Afrique du Nord [6] – les contours qu’on lui connaît. Si des policiers plus nombreux avaient répondu au relâchement des contraintes qui pesaient sur eux autrement que par une forme d’hyperconformisme aux attentes de l’institution, le 17 octobre aurait pu n’être qu’une gigantesque rafle aux mailles trop lâches pour permettre l’arrestation des 12 000 Algériens interpellés ce soir-là. De nouvelles études, des changements d’échelles seraient donc nécessaires pour rendre compte de la diversité des attitudes et des ressorts de l’engagement différentiel dans une répression dont la radicalisation conduisit à des comportements sortant du répertoire policier habituel.

Le « manifeste des policiers républicains [7] » qui dénonçait une « situation de pogrom permanent », l’état de choc de certains délégués du SGP face aux exactions commises par des collègues appartenant parfois au même syndicat démontrent d’ailleurs l’absence d’homogénéité des comportements et des sentiments face au rôle joué par les différentes unités de la police parisienne. Au-delà du seul moment « octobre 1961 », des témoignages indiquent que, même dans les moments et les quartiers les plus durement touchés par l’état de guerre, il y eut des policiers qui se démarquèrent anonymement de leurs collègues et firent connaître leur solidarité avec les Algériens. Une militante du FLN interviewée par Danièle Amrane-Minne évoque des « policiers gentils » et plus particulièrement le cas d’un brigadier du poste de la rue Fleury (18e arr.) qui renseignait les cadres locaux du FLN en affirmant : « C’est normal vous êtes des résistants, moi aussi j’ai fait de la résistance [8] ».

Il s’agissait cependant de cas singuliers et il semble que le mot d’ordre
du FLN de braver collectivement le couvre-feu fut avant tout ressenti
comme une occasion de régler des comptes, de pouvoir enfin sanctionner
collectivement une population dont la présence et la résistance n’avaient
cessé de poser « problème », bien avant que les nationalistes algériens ne
prennent les policiers pour cibles [9]. Cela explique que le commandement n’eut pas à motiver les troupes, à tel point que pour nombre de policiers il apparaissait a posteriori qu’ils étaient en état de quasi-désobéissance. Un délégué du SGP témoigna ainsi devant ses collègues syndicalistes : « Il y a eu des moments où le commandement ne pouvait pas s’opposer au personnel, qui ne voulait rien écouter et qui se serait retourné aussi bien contre ses chefs. Je l’ai vu au 3e [district], où un gardien a menacé de son arme son brigadier [10]. » Le déroulement de la manifestation du 13 mars 1958 (au cours de laquelle deux directeurs de la préfecture de police avaient été frappés par des gardiens [11]) ou la manière dont l’affrontement physique était utilisé pour dénouer les conflits entre subordonnés et gradés [12] donne du crédit à une anecdote de prime abord surprenante.

Il ne faudrait pas pour autant en conclure que ce massacre fut le fait d’une base soudée par la violence contre une hiérarchie accusée de ne pas assez la protéger ou de la brider dans ses pratiques de « maintien de l’ordre [13] ». Ce n’était d’ailleurs pas l’interprétation des dirigeants du SGP et pas simplement en raison d’une logique corporatiste qui aurait consisté à tenter de dédouaner les responsabilités des personnels subalternes qu’ils représentaient. Depuis des mois, le principal syndicat des gardiens n’avait eu de cesse de dénoncer la vacance d’une hiérarchie qui ne faisait pas son travail d’encadrement, d’explication et de recommandation. Il avait aussi alerté la direction de la police municipale sur l’état d’esprit des gardiens et même obtenu que le préfet Papon fasse une tournée des services. Rouve et ses adjoints avaient en effet parfaitement compris que ces silences étaient une manière de conforter les éléments les plus engagés dans le combat activiste et prêts à outrepasser leur mandat habituel. Les sympathies pro-OAS de certains directeurs de la police parisienne étaient d’ailleurs bien connues et ne pouvaient que conforter ces analyses [14]. Le SGP fut ébranlé par le 17 octobre 1961, déchiré entre la justification es pires atrocités par certains de ses délégués et les contributions à un « manifeste des policiers républicains » qui émanait de ses rangs. Piégé par Maurice Papon qui, au nom de la revendication syndicale d’instauration d’un couvre-feu, l’avait enjoint de porter plainte à ses côtés contre les rédacteurs de ce long tract, ces remises en cause ne touchèrent pas l’ensemble de la police parisienne. Ainsi, les articles sur le « malaise policier » qui se multiplièrent à la fin de l’année 1961 et au début de l’année 1962, doivent être avant tout vus comme un indice de la proximité
entre le SGP et certains journalistes [15], et non comme le symptôme d’une crise de l’institution policière. Le 17 octobre 1961 permit au contraire de resserrer les rangs et alors même qu’au début du mois certains pouvaient « sentir venir un nouveau 13 mars [1958] [16] » toute menace sérieuse d’insubordination fut ensuite écartée. Plus fondamentalement, les autorités politiques eurent certes à gérer le mensonge d’État devant permettre de mettre fi n aux protestations nées de l’application à Paris de techniques de maintien de l’ordre jusqu’alors cantonnées à l’empire colonial mais elles ne remirent nullement en cause l’action de la préfecture de police. De Gaulle n’était pas homme à considérer que quelques dizaines de morts étaient un prix à payer trop élevé pour préserver l’autorité symbolique de l’État et affermir sa position dans des négociations qui reprirent quelques
jours après le 17 octobre [17].

Il n’y eut nul atermoiement au sommet de l’État : Michel Debré
était parfaitement informé par Michel Massenet de la multiplication des
violences policières intervenues depuis septembre et fi t part au général
de Gaulle que « la police parisienne, au cours du mois d’octobre, avant
et après les manifestations musulmanes s’est comportée avec brutalité
 [18]. » Il n’était pourtant pas question de « jeter le trouble » parmi les forces de l’ordre et les velléités du Premier ministre de « s’occuper personnellement de cette affaire » ne furent suivies d’aucun effet. Dans les années suivantes, ni Michel Debré ni le général de Gaulle ne tarirent d’éloges sur Maurice Papon et ils ne lui reprochèrent d’aucune façon les dispositions
mises en oeuvre le 17 octobre 1961. L’affaiblissement de la Fédération de
France induit par les internements et les expulsions massives en Algérie
furent même portés au crédit du préfet de police qui contribua ainsi à
montrer que même si l’État français négociait avec le FLN, il le faisait en
position de force et sans y être contraint par les « attentats » perpétrés par
les indépendantistes.

Cette reconnaissance de l’action de la police incarnée dans la manière
dont l’ensemble des acteurs du massacre d’octobre 1961 furent couverts
au plus haut niveau est un des éléments qui explique qu’on ne puisse
pas parler de « crise policière » : à cette époque, l’institution policière
resta globalement dans ses frontières sectorielles. Ni ses dirigeants, ni
les personnels ne cherchèrent à s’approprier des prérogatives propres au
champ politique
 [19], ni même à redéfinir leurs missions au-delà des larges marges de manoeuvre concédées par les gouvernants. Il fut par la suite certes difficile de faire rentrer la police parisienne dans le lit des pratiques des « temps ordinaires » et Maurice Papon eut à faire preuve d’autorité pour faire valoir « qu’il faut faire cette conversion de l’armée en campagne qui passe au régime de garnison ». Il ajoutait que « c’est toujours assez difficile, c’est toujours très délicat mais ceci est à notre mesure et nous
devons, par conséquent maîtriser facilement ce passage [20] ». Explicitant très clairement que les usages inconsidérés de la violence ne seraient plus « couverts » mais donneraient lieu à des « sanctions extrêmement sévères », Maurice Papon reconnaissait pleinement la nécessité et l’utilité passées d’une violence d’État au service de la stratégie gouvernementale de résolution de la « crise algérienne ». Malgré ce qu’écrivait François Mauriac dans son « bloc-notes » cité en exergue de cet épilogue, les polices métropolitaines [21] ne s’affranchirent donc jamais du cadre politique fixé par le chef de l’État. L’écrivain, qui, lorsqu’il collaborait à L’Express, s’était élevé à plusieurs reprises contre les tortures pratiquées par les polices d’outremer, affirmait pourtant : « La police demeure étrangère [à de Gaulle]. Il la subit comme nous tous [22] ». Si le chef de l’État et le gouvernement étaient
bien dépendants de la police, c’est en pleine connaissance de cause qu’ils
lui avaient accordé un chèque en blanc que Maurice Papon honora sans
qu’ils eurent à s’en plaindre.

Emmanuel Blanchard



[1Éd. Nouveau Monde Editions, 26 €, septembre 2011.

[2Ce texte est une réponse de F. Mauriac à un courrier privé de J.-M. Domenach qui lui reprochait son silence sur la répression du 17 octobre 1961. Il est publié dans le cadre du « bloc-notes » de François Mauriac.

[3« L’illusion étiologique » est, selon M. Dobry, la posture qui consiste à arrêter l’explication des crises à la mise en évidence de leurs « déterminants » et autres « sources historiques », Dobry (1986, p. 48-60).

[4Selon l’expression utilisée à l’époque par les défenseurs des Algériens (voir supra), mais aussi trente ans plus tard dans les interventions médiatiques de C. Melnik, chargé des questions de sécurité dans le cabinet de M. Debré. Einaudi (2001, p. 12, 27).

[5Ermakoff (2008).

[6Outre les manifestations marocaines de décembre 1952, ou algériennes de décembre 1960, il aurait notamment fallu citer les répressions sanglantes de nombreuses grèves en Tunisie de la fi n de l’année 1950 à l’indépendance, où le « service d’ordre, en perpétuelle tension nerveuse, s’accoutuma à tirer et à abattre les manifestants ». Julien (2002, p. 194).

[7Rédigé par un policier communiste syndiqué au SGP, le tract « Un groupe de policiers républicains déclare » fi t l’objet d’une plainte du préfet de police, soutenu par les tous les syndicats de la préfecture de police – y compris le SGP, très divisé sur la question, mais soumis à d’intenses pressions de Papon – pour « diffamation publique envers la police ». House, MacMaster (2008a, p. 185-189).

[8Amrane-Minne (1994, p. 174).

[9Le récit de vie de Raoul Letard témoigne de l’excitation qui saisit des services entiers, avides d’en découdre, le 17 octobre 1961.

[10SGP, conseil syndical mixte (gardiens et gradés), 5 décembre 1961, p. 8.

[11Voir supra chap. 8 et Blanchard (2011a).

[12Ces anecdotes sont présentes dans un certain nombre de récits de vie, voir en particulier entretiens avec M. Marcel, op. cit.

[13Ces logiques furent à l’oeuvre le 14 juillet 1953.

[14F. Rouve alimentait les articles de L’Express sur le sujet. Voir « La police avec qui ? » article saisi de L’Express, 27 décembre 1961, reproduit in Témoignages et documents, n° 34, janvier 1962.

[15En particulier, dans le cas des deux articles très informés de Michel Legris, « Le malaise de la police », Le Monde, 11 et 12 janvier 1962.

[16Conseil syndical des gardiens, 3 octobre 1961, p. 12.

[17Sur la psychologie du général de Gaulle et ses réactions à la violence d’État, voir Melnik (2010). Pour une analyse de la place du 17 octobre dans les affrontements entre négociateurs français et algériens, House, MacMaster (2008a, p. 178-182).

[18Note de M. Debré au général de Gaulle, 3 novembre 1961, archives de Sciences Po, 2 DE 30.

[19Pour reprendre le cadre d’analyse de M. Dobry, il n’y eut donc pas de « désectorisation conjoncturelle de l’espace social », caractéristique des situations de « conjoncture politique fluide », autrement dit des « crises politiques », Dobry (1986, p. 140-150).

[20Allocution du 3 mai 1963 devant les cadres de la PP, APP HA 88.

[21Il n’en fut pas de même en Algérie où pour reprendre la main sur des services de police acquis à une OAS qui n’hésitait pas à abattre les policiers qui s’opposait à elle, le ministère de l’Intérieur fut notamment obligé d’envoyer des renforts de métropole, Delarue (1990, 1994).

[22Le Figaro littéraire, 11 novembre 1961, p. 20.