Histoire coloniale et postcoloniale

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1962 : l’exode des pieds-noirs

dimanche 10 décembre 2006, par nf

Au cours de la seule année 1962, plusieurs centaines de milliers de pieds-noirs ont fui l’Algérie, pour venir se réfugier en France. Désemparés, hébétés, ils ont quitté leur pays.

Au cours des années précédentes, combien d’entre eux avaient imaginé qu’ils seraient un jour amenés à abandonner ainsi une terre qu’ils avaient toujours considérée comme la leur ? L’Algérie était leur pays [1]. Ils y vivaient – en dehors de l’Histoire.

De ce monde, les Arabes étaient exclus, à moins d’être domestiques, les fatmas, ou, au travail, les dockers, les ouvriers agricoles ... – ils s’appelaient tous Mohamed. Ce qui n’empêchait pas les gosses arabes et les petits européens de jouer ensemble, d’aller à la même école. Mais ni les mariages mixtes, ni la promotion politique ne sont, ne sauraient être envisagées. “ Si l’un d’entre eux entre au conseil municipal, je tire mon Mauser de la guerre de 14 ”, disait un garagiste. »

Seule une minorité de pieds-noirs avaient envisagé que le pouvoir puisse un jour passer aux Arabes. Marc Ferro, évoquant la signature des accords d’Évian, écrit : « la foudre s’était abattue, alors que le ciel était tout bleu. » [2]

Benjamin Stora : « En 1962, on a assisté à un véritable exode » [3]

  • Benjamin Stora, vous êtes historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, auteur de l’ouvrage Les Mots de la guerre d’Algérie [4]. Pourquoi les pieds-noirs ont-ils quitté massivement l’Algérie en 1962 ?

Il y avait eu trop de haines accumulées, trop de sang versé, trop de peurs durant la guerre d’Algérie. Les pieds-noirs ont eu le sentiment d’être abandonnés au moment où se sont ouvertes les négociations entre la France et le gouvernement provisoire de la révolution algérienne (GPRA), en 1961. Les départs se sont accélérés au lendemain de la fusillade la rue d’Isly du 26 mars 1962 [5] et après les accords d’Evian, en avril 1962.

Le déchaînement des commandos Delta de l’OAS, avec les meurtres d’Algériens musulmans en avril, mai et juin 1962, a fait craindre des représailles de la part du FLN. Le GPRA a lancé des appels au calme, ainsi que les responsables français, mais rien n’y a fait.

On a assisté à un véritable exode qui s’est amplifié à l’approche de la date du référendum du 3 juillet 1962. A cette date, près de 600 000 pieds-noirs étaient déjà partis. Les massacres d’Européens à Oran, le 5 juillet, ont accéléré le mouvement [6]. Près de 100 000 personnes ont quitté l’Algérie pendant l’été 1962. Il restait quand même, à ce moment-là, encore plus de 100 000 pieds-noirs, qui partiront progressivement.

  • D’où venaient les pieds-noirs ? Comment vivaient-ils ?

Le terme de pieds-noirs n’apparaîtra vraiment qu’après l’indépendance. Ils étaient venus de métropole au moment de la conquête coloniale entre 1830 et 1860. Mais la plupart des Européens d’Algérie étaient des personnes originaires du bassin méditerranéen, d’Espagne et d’Italie, devenus français par la loi de 1889. A cela, il faut ajouter les juifs d’Algérie devenus français par le décret Crémieux de 1870, et les Alsaciens-Lorrains venus après la défaite de 1870. L’immense majorité d’entre eux vivaient dans les villes, où leurs revenus étaient bien inférieurs à ceux des habitants de la métropole.

  • Beaucoup disent qu’ils vivaient en parfaite harmonie avec les musulmans. Qu’en était-il exactement ?

Il y a là une part de reconstruction mémorielle et de nostalgie de la terre perdue, où l’on tente d’évacuer toute responsabilité dans le blocage colonial qui a conduit à la guerre d’Algérie. Les « indigènes » musulmans ne bénéficiaient pas du droit de vote, et il a manqué dans les élites européennes des hommes politiques capables d’indiquer pourquoi il fallait des réformes profondes. Mais cet aveuglement politique ne signifiait pas l’absence complète de liens entre les communautés.Des espaces de complicité se sont construits pendant ces dizaines d’années de présence française, que ce soit au niveau du vocabulaire, de la cuisine ou de toute une façon de vivre bien méditerranéenne.

  • Les pieds-noirs ont-ils été aussi mal accueillis lors de leur arrivée en France qu’ils le disent aujourd’hui ?

C’est vrai, ils ont été mal accueillis en France. Les métropolitains ignoraient bien souvent leur histoire réelle et les tenaient pour les seuls responsables de la situation de guerre. Plus fondamentalement, ils étaient regardés comme des « hommes du Sud », avec un certain mépris.

Florence Beaugé

Gaston Defferre, maire de Marseille, déclarait à Paris-Presse le 22 juillet 1962 : Marseille a 150 000 habitants de trop ...


[1Dans ses « Mémoires barbares », Jules Roy, né en 1907 à quelques dizaines kilomètres d’Alger, raconte que pendant son enfance, « le titre d’Algériens était réservé aux colonisateurs, les colonisés n’étant que des sidis ».

[2Cette petite introduction doit beaucoup à Marc Ferro : les rapatriés d’Algérie.

[3Article paru dans l’édition du Monde datée du 16 mai 2006.

[4Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005.

[5L’armée française a tiré lors d’une manifestation organisée par l’OAS, faisant 56 morts. Voir  26 mars 1962, la fusillade de la rue d’Isly à Alger.