Histoire coloniale et postcoloniale

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Abdelmadjid Merdaci : les Européens d’Algérie et la guerre de libération

mercredi 22 juin 2016, par nf

A partir du mois de mai 1962 un nombre de plus en plus important d’Européens faisait le choix de quitter l’Algérie. L’historien Abdelmadjid Merdaci rappelle que, le 17 juin 1962, le représentant du FLN au sein de l’Exécutif provisoire invitait les Européens d’Algérie à accepter les Accords d’Evian et à prendre place dans l’Algérie indépendante, mais c’est le refus de cette option qui a prévalu en leur sein, avec la violence des “Unités territoriales” puis le terrorisme de l’OAS.

[Mis à jour le 22 juin 2016]


Européens d’Algérie : réalité de la fuite, imaginaire de l’exil

par Pr Abdelmadjid MERDACI, publié le 16 juin 2016 dans le quotidien L’Expression


Le 17 juin 1962 au soir, les Algériens comme les Européens d’Algérie, découvraient sur l’écran de la station d’Alger de la télévision, avec surprise, le visage de Chawki Mostefaï, [1] membre de l’Exécutif provisoire et responsable en son sein du groupe FLN, qui confirmait au nom du Front, l’accord conclu avec l’OAS, dont l’annonce avait été faite en fin de matinée par Jean-Jacques Susini, responsable politique de l’organisation armée des Européens. Sans revenir sur les péripéties d’une négociation et d’un accord qui auraient pu avoir de sérieuses conséquences sur l’organisation du référendum du 1er juillet 1962 [2], il est important de rappeler les termes de l’appel que Chawki Mostefaï lançait aux Européens d’Algérie présentés comme des « Algériens » : « Aux Européens d’Algérie, nous disons, au nom de leurs frères algériens, que si vous le voulez, les pistes de l’avenir s’ouvrent à vous comme à nous. »

De la place pour tous

Au cours des discussions engagées à partir du 18 mai 1962 entre Abderrahmane Farès, [3] président de l’Exécutif provisoire, et Susini - à la demande de ce dernier - la question nodale aura été la place des Européens d’Algérie dans la République algérienne et Farès comme Mostefaï confirmeront les garanties contenues dans les accords d’Evian qui étaient particulièrement généreuses. Pour rappel, il s’agit de l’octroi de la double nationalité sur une période probatoire de trois ans au terme desquels il était accordé aux Européens la possibilité du choix de la nationalité française et de la protection consulaire de la France. Ils pouvaient être, à ce titre, éligibles et électeurs et cela sans compter le statut spécial accordé à Alger et Oran au regard de l’importance des populations européennes y résidant. Les accords d’Evian – faut-il relever aussi que le général Salan avait appelé au nom de l’OAS à tout faire pour empêcher leur mise en oeuvre et il y eut effectivement une grève générale des Européens le 20 mars 1962 –, l’accord FLN/OAS du 17 juin 1962 étaient-ils de nature à contraindre à l’exil, socle récurrent du récit de référence des pieds-noirs installés en France ? Le FLN en atteste encore : l’appel de Ferhat Abbas, au mois de février 1960, assure aux Européens d’Algérie que : « Dans la République algérienne que nous édifierons ensemble il y aura de la place pour tous, du travail pour tous. L’Algérie nouvelle ne connaîtra ni barrière raciale ni haine religieuse, elle respectera toutes les valeurs, tous les intérêts légitimes. » [4]

L’ALN, comme le FLN dans les villes, appliquait les dispositions du cessez-le-feu alors même que les troupes françaises en collaboration avec la « force locale » instituée par les accords d’Evian étaient en charge de la sécurité publique. Il est de fait qu’à partir du mois de mai 1962 un nombre de plus en plus important d’Européens faisait le choix de quitter l’Algérie - quelque 100.000 pour ce seul mois - et, ce faisant, ils se mettaient à l’abri d’abord, de l’OAS qui menaçait de représailles ceux qui abandonneraient l’Algérie.

Le constat peut être fait pourtant de la puissance du récit d’un exil clairement entendu sous la contrainte d’une barbarie algérienne. Ainsi, à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire du 19 mars - toujours décriée par les tenants de l’Algérie française, leurs soutiens et dans les médias – le chef de l’Etat français avait cru devoir, dans son discours du quai Branly, rendre hommage à la mémoire de « toutes les victimes ». Rien, du côté algérien, n’a été fait pour démonter les constructions et les thèses des défenseurs de l ’Algérie française et de l’OAS en France et, aujourd’hui, même les pouvoirs publics français s’obligent à valider les termes de l’exil à la fois dans une logique constante de déni et au nom aussi de calculs politiciens de conjoncture.

Dans une remarquable « Mise au point » au sujet des ratonnades de Constantine de mai 1956, l’historien français Gilbert Meynier soulignait, à ce propos, que « Toutes les violences ne se valaient pas » [5] et qu’il était difficile de rapporter celle artisanale du FLN/ALN à la puissance de feu industrielle de la puissance coloniale. Au demeurant, toutes réserves égales par ailleurs, les bilans de la guerre d’indépendance du côté des Européens d’Algérie, entre 1954 et 1962, se situent à 2 788 tués et 7 541 blessés, chiffres officiels donnés en août 1962 par le ministre des Affaires algériennes que cite l’historien Guy Pervillé [4]. S’appuyant aussi sur des données des autorités françaises, Pervillé rappelle que sur les 3000 Européens portés disparus seuls 1700 ne seront pas retrouvés [6]. Benjamin Stora
 [7] et Kamel Kateb [8] comptabilisent 400.000 victimes algériennes pour la même période.

Au coeur du récit victimaire, l’OAS

Par touches, encadré par des dizaines d’associations dites de rapatriés (là encore la sémantique est trompeuse s’agissant de populations d’origines européennes diverses), le discours de la victimisation s’est institué autour des commémorations qui couvrent désormais sans ambiguïté les criminels de l’OAS formellement condamnés par la justice française ou tués au cours de combat contre l’armée française. On pouvait encore entendre, par exemple, en mars 2012, en marge de rencontres consacrées au 19 mars 1962 à Marseille, les cris de « FLN assassin » de résidus de l’Algérie française.

La réhabilitation de l’OAS est ainsi l’un des supports de la rhétorique des tenants de l’Algérie française qui participent, sur un autre registre, des enjeux électoraux français comme en atteste la montée en puissance du Front national, parti d’extrême droite dans les zones d’implantation des anciens pieds-noirs d’Algérie. Pour rappel, l’OAS avait tenté – notamment lors de l’opération du Petit Clamart – d’assassiner le général de Gaulle accusé de mener une politique d’abandon de l’Algérie française.

L’antigaullisme militant des Européens d’Algérie nettement réactivé au cours de la guerre d’indépendance – c’est dès novembre 1958 que le tenancier de bar Jo Ortiz crée le FNF (Front national français) – procède, faut-il le souligner, de leur adhésion massive au régime de Vichy. Il s’exprimera dans la violence lors de l’affaire dite des « barricades » de janvier 1960 – qui fera 22 victimes du côté des forces de l’ordre – et quelques mois plus tard avec la tentative de putsch des généraux (Salan, Challe, Jouhaud, Zeller) auxquels les populations européennes, d’Alger en particulier, apporteront un soutien spectaculaire, notamment dans le cadre des unités territoriales.

C’est au lendemain de l’offensive du Nord Constantinois du 20 Août 1955, conduite par Zighoud Youssef, que les Européens d’Algérie entrent de fait dans la guerre active dans le cadre de la nouvelle entité des Unités territoriales dont l’instruction de septembre 1955 du général Lorillot [9] fixe le champ d’intervention.

Des unités territoriales à l’OAS, la guerre des Européens

Les milices européennes armées se signalent déjà dans la sauvage répression qui a suivi Août 1955, à Skikda d’abord, sous la conduite du maire Benquet-Crevaux, à Constantine ensuite, en mars et mai 1956. La création des Unités territoriales (UT) en 1955, unités de civils armés dans le but de coopérer de manière active avec l’armée, outre de leur fournir une couverture légale, scelle la jonction politique entre les activistes de l’Algérie française et l’armée. Patrouilles, opérations de maintien de l’ordre, les Unités territoriales feront partie du paysage de la guerre jusqu’à leur dissolution en février 1960 par le gouvernement et leur nombre cumulera à plus de 200.000 hommes, c’est-à-dire la plus large partie des adultes européens.

Il importe de souligner l’importance en nombre, en constance de cet engagement militant et souvent militaire des Européens d’Algérie dans le cadre des Unités territoriales et le général Salan rappelle dans une instruction datée de mars 1961 toute l’importance des populations européennes pour la stratégie de l’OAS qu’il appelle à « se mobiliser les armes à la main ». S’il convient de faire place à de nécessaires nuances – tous les Européens d’Algérie n’étaient pas organisés au sein de l’OAS – ils la considéraient, majoritairement, comme l’expression légitime de leur attachement à l’Algérie française. En témoignent, entre autres, les fameux concerts de casseroles scandant « Algérie française ».

Il est difficile d’imputer à l’ensemble des Européens d’Algérie les actes criminels de l’OAS, mais il leur était aussi impossible de les ignorer et, indéniablement, ils ne les ont pas condamnés. L’opération « Rock and roll » (cent vingt plasticages en une journée), l’incendie de la Bibliothèque universitaire, de la mairie d’Alger, des réserves d’essence, l’attentat meurtrier du port d’Alger, le minage de la Casbah, pour ne rappeler que ces quelques actions, rajoutent au bilan des pertes humaines, essentiellement musulmanes, situées par les historiens entre 2200 et 12 500 victimes.

Ce déchaînement de haine trouvera sa terrible expression dans la politique dite de « la terre brûlée » qui souleva la condamnation, y compris au sein de l’état-major de l’organisation à l’image des réserves du colonel Château-Jobert, chef de l’OAS du Constantinois.

Des amnisties à l’amnésie

Quand bien même l’estimation courante de 3000 Européens actifs au sein de l’OAS est objectivement en dessous de la réalité, la connexion de l’ensemble de la communauté à l’OAS ne fait pas de doute et ouvre droit à de légitimes questions sur les capacités de refoulement, de refuge dans un imaginaire victimaire de ceux qui avaient choisi la fuite. Il n’est que temps de dire que c’était la fuite de soldats battus – notamment par les forces de l’ordre français et les barbouzes gaullistes – d’une guerre contre des civils désarmés et de disqualifier l’image lénifiante de familles embarquant d’Alger la peur au ventre.

Les différentes lois d’amnistie, celles de 1964, de 1982, et singulièrement celle de 1968 qui avait vu, au lendemain des évènements de mai, les officines gaullistes négocier le ralliement des anciens de l’OAS contre la levée des mesures de justice les ayant frappés, allaient progressivement baliser un inédit « transfert de mémoire » qui allait replacer l’Algérie au coeur de nouvelles dérives racistes en France. L’histoire semble, en effet, rattraper l’actualité (comme c’est le cas aujourd’hui avec le « djihadisme » souvent commode attrape-nigauds), y compris sur les registres les plus inattendus du sport ou de la littérature. Nasri, Benzema, fils d’ouvriers algériens, sont d’une manière ou d’une autre rappelés à leurs origines alors que des plumitifs sans réel talent sont montés au pinacle français comme l’avait été en son temps le bachagha Boualem.

Il ne fait pourtant pas de doute qu’il faut savoir finir une guerre, même une guerre des mémoires ou « une guerre sans fin » pour reprendre Benjamin Stora. Le déni français de la nature criminelle de la colonisation, des crimes d’Etat commis pendant la colonisation et durant la guerre d’indépendance algérienne se ressource facilement dans le récit victimaire des Européens d’Algérie, qui agrège aussi les anciens harkis. Selon toutes apparences, il a intégré les incantations algériennes de conjoncture, assuré en somme que les chemins des vérités de l’Histoire n’ont pas, pour aucune des parties, vertu de consolidation des rapports entre Etats. La résignation à un transfert de culpabilité européenne ne peut être pourtant de mise, ni l’amnésie ni les amnisties françaises ne peuvent avoir force de droit dans une Algérie en quête légitime de son histoire sans fards ni mensonges.


[1Chawki Mostefaï  : (1919-2016) Militant du PPA, membre du comité central du MTLD, représentant du FLN en Tunisie puis au Maroc. Responsable du groupe FLN au sein de l’Exécutif provisoire

[2Le 27 juin 1962,s’estimant désavoué dans l’affaire des négociations avec l’OAS, Chawki Mostefaï démissionne de l’Exécutif suivi par la majorité du groupe FLN

[3Abderrahmane Farès (1911-1991) : Ancien président de l’Assemblée algérienne est désigné en qualité de président de l’Exécutif proviosire au lendemain des accords d’Evian

[4In Pierre Daum, La valise ou le cercueil » Ed Actes Sud 2012

[5Meynier (Gilbert) : « Mise au point sur Internet »

[6Pervillé (Guy) : article publié sur Internet

[7Stora (Benjamin) « La guerre d’Algérie, expliquée à tous » Ed Le Seuil 2012

[8Kateb (Kamel) : « Européens, Indigènes et Juifs d’Algérie » Casbah Editions

[9Général Lorillot : Commandant en chef de la XXème Région militaire (Algérie)