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Alain Ruscio : “nostalgérie”

jeudi 17 septembre 2015, par la rédaction

Pour des centaines de milliers d’Européens qui ont naguère vécu en Algérie, l’idéalisation du passé s’est transformée en « nostalgérie », beau mot chargé de mélancolie. Mais le drame commence lorsqu’on constate qu’une seule famille politique française, celle des anciens de l’Organisation armée secrète (OAS) et de leurs héritiers, l’a durablement instrumentalisée. Les « ultras » de l’Algérie française, ces hommes qui avaient fait le choix, à partir de février 1961, d’enclencher, en Algérie et en France, une incroyable spirale de violence terroriste, menant toute une communauté à l’impasse puis à l’exil, ces hommes sont en partie parvenus à en accaparer la mémoire.

Alain Ruscio [1]
propose dans ce livre un récit synthétique des racines et de l’histoire de ce tragique épisode, ainsi que de ses séquelles contemporaines. Mobilisant un important corpus documentaire – dont beaucoup de Mémoires d’anciens de l’OAS –, l’auteur retrace la dérive de ces officiers à l’idéal patriotique dévoyé. Enfin, Alain Ruscio explique comment et pourquoi la mémoire brûlante de ces années de folie meurtrière travaille toujours, de façon souterraine, la société française.

Ce livre est une réponse à l’un des derniers négationnismes que véhicule encore une certaine histoire coloniale « à la française ».

Complément — Un débat a été organisé le 18 juin 2015, autour du livre Nostalgérie, animé par deux historiens, Alain Ruscio et Gilles Manceron. Les débats ont été enregistrés et mis en ligne à l’adresse Rosa-Lux.

[Mis en ligne le 15 avril 2015, mis à jour le 17 septembre]


Alain Ruscio, Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS ,
édition La Découverte, en librairie le 16 avril 2015, 318 pages, 21 euros


Introduction (extrait des pages 13 à 15)

Le présent ouvrage [...] n’a pas de vocation militante. Il n’est pas démonstration de circonstance. Mais il se veut simple rappel, après d’autres travaux de qualité, de faits. Des faits, rien que des
faits. Puisse ce simple rappel contribuer à ramener toutefois à la décence ceux qui prétendent toujours avoir défendu en Algérie la Civilisation (beaucoup ajoutaient : chrétienne) et les Droits de l’homme, avec les majuscules d’usage. « Il suivait son idée. C’était une idée fixe, et il était surpris de ne pas avancer », avait écrit Jacques Prévert [2]. Paraphrasant le poète, on pourrait écrire : depuis dix, vingt, cinquante ans, ils cultivent la même idée fixe... et ils s’étonnent de ne pas avancer. Voire de régresser. Le drame est que ce courant empêche les évolutions nécessaires quant à l’évaluation du passé colonial. Peut-on les laisser longtemps encore « bloquer l’histoire » au nom de la « nostalgérie » ? Un mot choisi comme titre de ce livre et dont il importe donc d’éclairer le sens et le parcours.

Nostalgérie... Belle trouvaille que ce néologisme, subtile association d’un nom propre, cher au cœur de beaucoup, et d’un nom commun teinté de mélancolie. Expression née au terme de la guerre de 1954-1962, puis de l’exil des Européens ? Non pas. Contrairement à ce qui est souvent écrit, l’usage du mot est attesté dès le xixe siècle. Il a même droit au début du suivant à de belles formules : « Ceux qui ont vécu sous notre ciel d’Algérie sont à jamais captivés, il suffit de connaître ce pays pour l’aimer [3]. » On trouve également le mot sous la plume du poète Marcel Faivre (nom de plume : Marcello Fabri, 1889-1945), natif de Miliana, dans un poème intitulé précisément « Nostalgérie » : « Alger, je t’ai rêvée ainsi qu’une amoureuse/Toi parfumée, et soleilleuse, et pimentée/Tu es plus belle encore d’être aussi loin/La pluie d’ici, la pluie habille comme une magie/Le gris du ciel, avec tout l’or de ton soleil [4]. »

Lorsque l’Algérie était française, ces sentiments étaient parcellaires, individuels et temporaires. Colons et « Européens » pouvaient, lors d’un séjour en métropole, avoir le mal du pays, mais il leur suffisait de prendre le bateau pour y retourner... Avec l’indépendance de l’Algérie, ce sentiment va
se teinter d’une immense amertume, car une certaine Algérie, celle de la période coloniale, allait apparaître pour eux comme irrémédiablement perdue. On a bien le droit d’avoir « quitté son pays, quitté sa maison, quitté sa mer bleue », d’avoir « une triste vie [qui] se traîne sans raison » (comme le chante Enrico Macias dans Adieu mon pays en 1962). Et d’en rester marqué à vie. La nostalgérie est une maladie qui ne guérit jamais tout à fait. En octobre 2014, la simple entrée de ce mot sur un moteur de recherche sur Internet aboutissait à 18 500 réponses. Et il existait alors quarante-six associations de pieds-noirs rapatriés, certaines « généralistes », d’autres liées aux régions d’origine (Oranais, Algérois, Constantinois, etc.).

Oui mais... Ce sentiment compréhensible a souvent servi pour les « anciens d’Algérie » et leurs enfants de paravent commode pour oublier ou minimiser la discrimination d’essence raciste vis-à-vis des « indigènes » qui était au fondement de l’Algérie colonisée, durant cent trente-deux ans, par la France. Ce qui a contribué ensuite en France à la captation durable par une minorité extrémiste de la « nostalgérie », victime du coup d’une détestable utilisation manipulatrice. « Les tenants de l’Algérie française et tous ceux qui sont arrivés [en France en 1962] dans les bagages de l’OAS ne sont pas propriétaires de la nostalgie », a écrit à juste titre l’humoriste Guy Bedos, né à Alger en 1934 et « exilé » en France en 1949 [5]. Certes. Mais le fait est que, depuis plus d’un demi-siècle, cette mouvance reste extrêmement active sur ce terrain. Les anciens de l’OAS ne sont pas propriétaires de la nostalgérie ? Ils font pourtant comme s’ils l’étaient (et leurs héritiers à leur suite). C’est pourquoi il a paru nécessaire de rappeler ce que furent et ce que firent ces individus, ce que fut et ce que fit l’Organisation armée secrète, matrice de cette réécriture de l’histoire.

Alain Ruscio



[1Alain Ruscio, docteur en histoire, a consacré l’essentiel de ses travaux à l’histoire coloniale. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, parmi lesquels La Guerre française d’Indochine, 1945-1954 (Complexe, 1992) et Le Credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français, XIXe-XXe siècles (Complexe, 1996, 2002)

[2Jacques Prévert,Choses et autres, Gallimard, Paris, 1972.

[3« Nostalgérie », L’Oued Sahel, Bougie, 10 août 1902.

[4Marcello Fabri, « Nostalgérie », in Les Chers Esclavages, La Cité nouvelle, Paris 1938, cité par Pierre Grenaud, La Lttérature au soleil du Maghreb. De l’Antiquité à nos jours, L’Harmattan, Paris, 1993.

[5Guy Bedos, Mémoires d’outre-mère,Stock, Paris 2005.