Histoire coloniale et postcoloniale

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Albert Camus en Algérie : la “trêve civile” de janvier 1956

jeudi 1er novembre 2007, par nf

Des associations de nostalgiques de l’Algérie coloniale tentent aujourd’hui de récupérer Albert Camus. Par exemple, sur un « Mur des disparus » [1] érigé à Perpignan par le Cercle algérianiste, il est envisagé de graver une citation du Prix Nobel de Littérature.

Cette appropriation de l’écrivain né en Algérie par ceux qui défendent les bienfaits de la colonisation, est une réécriture de l’histoire car elle fait silence sur les choix de Camus pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie et la haine qu’ils ont suscitée chez les partisans de l’Algérie coloniale.

Cette détestation s’est exprimée avec violence lors de la venue du futur Nobel à Alger, fin janvier 1956, pour proposer une « trêve civile » dans le but d’épargner les vies innocentes. Cet épisode mérite d’être rappelé pour illustrer l’incompatibilité entre la lucidité et l’humanité de Camus et l’aveuglement obstiné des tenants de l’Algérie française.

Août 1955 : les massacres de civils innocents

Les massacres injustifiables de soixante et onze Français perpétrés lors des soulèvements du 20 août 1955 dans la région de Philippeville, en particulier les trente cinq villageois d’El Alia, avaient soulevé l’indignation. La répression contre la population civile algérienne, à laquelle prit part le capitaine Paul Aussaresses, fut effroyable et disproportionnée : « Nous avons fait une centaine de prisonniers qui ont été abattus sur-le-champ […] Nous avions capturé environ mille cinq cents hommes […] j’ai désigné des équipes de sous-officiers et je leur ai donné l’ordre d’aller exécuter les prisonniers. Je m’efforçais de ne jamais désigner les mêmes hommes pour accomplir ce genre de besogne » [2]. Le chiffre de douze mille victimes civiles algériennes est habituellement avancé.

Camus, qui éprouvait « un refus viscéral de la violence aveugle contre les civils » [3] ne pouvait que se révolter face à ces tueries réciproques. Cinq mois plus tard, il se rend à Alger dans l’intention de proposer une trêve qui visait à tenir les civils hors du champ de la violence car, pour lui, « Quelles que soient les origines anciennes et profondes de la tragédie algérienne, un fait demeure : aucune cause ne justifie la mort de l’innocent ».

Les Algériens proches du FLN d’Alger ont accueilli et entendu Albert Camus alors que les jusqu’au-boutistes de l’Algérie coloniale l’ont violemment rejeté sans même l’écouter. La version la plus complète du séjour et de l’action de Camus à Alger du 18 au 25 janvier 1956 a été écrite par Emmanuel Roblès [4] témoin des faits et ami de Camus : en voici quelques extraits.

La trêve civile

« Il était arrivé à l’aérodrome de Maison-Blanche le mercredi 18 janvier à 21 heures […]

Le lendemain soir eut lieu la première concertation avec lui dans une salle de la rue du Lézard, au pied de la Casbah. Nuit très froide. Les ruelles de la vieille ville étaient silencieuses et noires. Ce local bas de plafond, avec une petite scène, servait aux répétitions de la troupe de théâtre arabe animée par mon vieil ami Mahieddine Bachtarzi. Parmi l’assistance, d’une quarantaine de personnes : l’abbé Tussaud ; Yves Dechézelles, avocat ; Miguel ; Poncet ; Ahmed Chentouf, avocat ; Mimouni ; Amar Ouzegane, futur ministre de la Justice du premier gouvernement algérien ; Mohammed Lebjaoui, membre important du FLN et futur auteur de « Vérités sur la révolution algérienne » ; Moussaoui, futur ambassadeur d’Algérie à Paris ; Mouloud Amrane ; quelques comédiens de la compagnie Mahieddine ; le pasteur Capieu ; le sous-lieutenant Prax, enlevé par des moudjahidine dans le massif de Bou Zegza et libéré après plusieurs semaines de captivité (il devait révéler à la presse la discipline impressionnante et la conviction des maquisards). [...]

Très vite, Camus avait compris que les Algériens présents étaient tous liés au FLN et qu’ils participeraient à la manifestation du dimanche dans la mesure où elle serait approuvée par le Front, lequel, a priori, paraissait sincèrement favorable à cette idée de trêve civile. […]

– Il s’agit de protéger les civils innocents dit Camus. Savoir que des jeunes gens de France et d’ici s’entre-tuent est déjà dur. Nous n’y pouvons rien, mais nous pouvons tenter de limiter ce massacre. Si nous réussissons à sauver une seule vie humaine, notre action en serait déjà justifiée. Efforçons-nous d’obtenir que des deux côtés les combattants s’engagent à épargner les femmes, les enfants et les vieillards. […]

Notre comité obtint la disposition d’une salle au Cercle du Progrès, au deuxième étage d’un immeuble sur la place du Gouvernement, face à la Grande Mosquée. Ce cercle fort connu, au pied même de la Casbah, avait pour responsables et pour habitués uniquement des Algériens. Camus me téléphona, me dit qu’il ne faisait, quant à lui, aucune objection à ce choix ; mais celui-ci serait interprété et exploité par nos adversaires. Nous le savions. S’agissait-il vraiment d’un choix ? En fait, pas un propriétaire ou directeur de salle ne voulait de nous. D’autre part, nous serions mieux protégés dans un local situé à proximité du quartier arabe.

– Oui, dit Camus, mais si les autres viennent, comme c’est probable, nous chahuter, il y aura un risque sérieux de bagarres. Tu vois la conclusion ? Nous prêchons la paix et déchaînons la violence. […]

Ca–mus–ta–gueule ! Ca–mus–à–mort !

[…] On annonce Camus. Je vais au-devant de lui. Il est accompagné de ses « gorilles » qu’il me présente avec gaieté. Les deux costauds ont pris leur tâche au sérieux et ne le lâchent pas d’une semelle [...]

Il tient à parler aux jeunes gens du service d’ordre. Nous les réunissons. Il leur dit :

– Je sais par Roblès que vous n’avez pas d’armes, mais je ne veux pas non plus de bagarres. Vous ne devez pas céder aux provocations. A vingt ans, on peut recevoir un coup de poing dans la figure sans répondre. Promettez-moi ça. Je sais : il est dur de ne pouvoir riposter, mais notre manifestation ne peut prendre son sens qu’à ce prix.

Il repart. Je reste avec les garçons. J’ai remarqué que si les étudiants musulmans sont calmes, disciplinés, les étudiants juifs, en revanche, bien que tout aussi résolus, paraissent nerveux. Je prends à part leur responsable, un garçon trapu, musclé, nommé Kalfon. Il me dit :

– S’ils crient « A bas les juifs » [5], nous cognerons.

En souriant, je lui réponds qu’on ne prend jamais au sérieux les réunions pacifistes au cours desquelles les pacifistes se montrent belliqueux. J’ajoute que, pour les insultes, tout le monde aura sa part, et que si nous nous mettons tous à cogner, comme il dit, nous ferons le jeu de nos adversaires en provoquant l’évacuation de la salle. L’argument le touche. Il dit :

– Entendu.

[…] J’ouvre la séance. A cet instant entre Ferhat Abbas, retardé par la cohue. Camus et lui s’embrassent.

La nuit vient vite en janvier. Il est tout juste 17 heures, et il faut allumer une lampe sur notre table pour que Camus puisse lire son texte. Comme si cette lampe en avait donné le signal, des cris soudain éclatent au dehors : « Mendès au poteau ! Camus à mort ! » Puis on chante La Marseillaise. Imperturbable, Camus continue sa lecture. Mais il semble que les manifestants se rapprochent, qu’ils cherchent à forcer la grille. On entend à présent hurler en choeur, juste sous nos fenêtres : « Ca-mus-ta-gueule ! » Cette fois, Camus s’interrompt et ne peut s’empêcher de sourire. Mais il se passe ceci : aussitôt qu’il reprend sa lecture, tout l’auditoire applaudit avec vigueur. En bas, ces applaudissements sont compris comme une provocation et les cris redoublent. Je suis assis à la gauche de Camus, côté fenêtre. Je vois une partie de la foule qu’agitent des remous… l’idée me vient que si quelque fou lance une grenade dans cette masse tout peut finir en carnage. Camus aussi a jeté un coup d’oeil, et la même angoisse a dû lui venir. A cause de l’épaisse chaleur, il a le front trempé de sueur et l’essuie parfois d’un geste prompt. Le tumulte continue : menaces, Marseillaise. Des milliers de visages sont levés vers nous dans ce jaune crépuscule que créent les lampadaires. Et peut-être les CRS chargent-ils pour dégager l’entrée, car les remous sont beaucoup plus violents, les hurlements se fondent dans une seule clameur. Je pense aux jeunes gens qui défendent la grille. De nouveau : « Camus à mort ! Mendès au poteau ! » Dans la salle, des regards se tournent vers moi. Certains auditeurs croient entendre mon nom. Camus lit toujours. Les manifestants ne sont pas si loin de la grille, car leurs vociférations nous parviennent aussi par le puits sonore de l’escalier…

Quand Camus a terminé, très applaudi, je lis la motion proposée – « Nous demandons que, sans aucun engagement politique, sans que cela entraîne aucune interprétation de la situation actuelle dans un sens ou dans l’autre, un engagement général soit pris pour assurer la protection des civils innocents. » –, demande qu’on signe les listes, déclare le débat ouvert.

A côté de moi, Camus s’essuie le visage, me souffle :

– Dépêche-toi, écourte si tu peux.

[…] Dehors, il pleut, la place se vide. Devant la statue du duc d’Orléans brûle encore un grand feu allumé par les manifestants. Vers 20 heures, toujours flanqué de ses deux gardes du corps, Camus repart... Nous nous séparons avec le sentiment qu’en dépit de toute cette « contestation », la journée est porteuse d’espoir, et puis, rien d’irréparable ne s’est produit. En 1962, notre camarade du comité, Amar Ouzegane, dans son livre Le Meilleur Combat, paru après la mort de Camus, révélera que l’impressionnante discipline de la population musulmane pendant la durée de la manifestation avait été imposée et contrôlée par le responsable du Front pour Alger-ville, Areski Bouzerina, dit Hedidouche, plusieurs fois condamné à mort par contumace. S’il l’avait su, Camus aurait, je pense, apprécié cette situation d’un condamné à mort protégeant un homme venu plaider pour des vies humaines. »

Le mercredi 25 Camus part pour Maison Blanche.

« Toutes les précautions ont été prises ; cependant j’ai reçu un coup de téléphone anonyme qui nous souhaite ironiquement bon voyage. Chargées d’amis, une voiture précède la nôtre, une autre nous suit. Plusieurs d’entre nous sont armés. Camus l’apprend, dit qu’il n’aime pas du tout çà. Durant le trajet, il parle de l’avenir : si notre action échoue, si dans toute la mesure du possible elle ne freine pas les violences qui s’aggravent de plus en plus, les victimes dans les deux camps se compteront bientôt par milliers. »

Une escroquerie

Camus insulté, Camus menacé, Camus Français d’Algérie condamné par les partisans de l’Algérie française pour avoir proposé le respect des vies innocentes. Camus contraint de quitter Alger sous protection. Comment ceux qui défendent aujourd’hui encore les thèses de l’Algérie française peuvent ils oser faire de Camus l’un des leurs ?

La présidente du cercle des Pyrénées orientales et responsable du « Mur » de Perpignan a déclaré : « Certes les Algériens, mais nous étions aussi algériens, n’avaient pas les mêmes droits mais s’en plaignaient-ils ? » [6]. Ces propos sont en totale opposition avec ceux de Camus qui demandait, dès 1945 ! l’application « au peuple arabe » des « principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes » [7]. L’écrivain s’indignait, lui, au milieu du siècle dernier, de voir des hommes de trois départements français ne pas disposer des mêmes droits et ne pas être égaux. L’instrumentalisation du plus célèbre des Français d’Algérie par ceux que l’injustice n’émeut pas constitue une véritable escroquerie.

L’échec d’un projet que l’écrivain né à Mondovi, à quelques kilomètres de Bône (Annaba), était venu défendre avec courage face à des compatriotes hostiles à ses idées et à sa personne, provoquera la fin des interventions publiques de Camus dans l’affaire algérienne : désormais il préférera agir dans la discrétion pour tenter de sauver la tête de militants algériens condamnés à mort. Les partisans de l’Algérie française à Perpignan et ailleurs, savent-ils que le Prix Nobel a mis sa notoriété au service des « fellagas » ?

Au premier rang des fanatiques qui voulaient en découdre le dimanche 22 janvier 1957 vers 17 heures, parmi ces enragés qui réclamaient la mort de Camus : Joseph Rizza, l’un des tueurs de l’OAS qui participera à l’assassinat le 15 mars 1962 des six Inspecteurs des Centres sociaux éducatifs parmi lesquels Mouloud Feraoun, l’écrivain de langue française le plus connu à cette époque et ami de Camus. Or, le maire adjoint de la municipalité de Perpignan en charge du suivi du « Mur » a pris la parole le 5 juillet 2003 lors de l’inauguration d’un monument élevé dans le cimetière de la ville à la mémoire de tueurs appartenant à l’OAS. La présidente du Cercle algérianiste était là. L’utilisation du Prix Nobel par les principaux responsables du « Mur » qui honorent les tueurs de l’OAS atteint ici l’indécence.

Les « ultras » de l’Algérie française portent la responsabilité de l’échec de la « trêve civile ». Leur refus d’accepter, fut-ce seulement « la protection des civils innocents », comme leur refus de supprimer l’injuste double collège électoral, leur refus de négocier avec le FLN, leur refus d’un cessez-le-feu, ont conduit au drame final avec son cortège de malheurs : le départ des Français d’Algérie, les enlèvements et les disparitions de centaines d’entre eux.

La mission d’honorer la mémoire des disparus de la guerre d’indépendance de l’Algérie doit être exemplaire : il est nécessaire de reconnaître et d’honorer la mémoire de toutes les victimes de cette guerre et de contribuer à établir la vérité le plus honnêtement possible. C’est ce qui est réalisé à Louvroil : le samedi 6 octobre 2007, une stèle à la mémoire de toutes les victimes de la guerre d’Algérie a été inaugurée après avoir obtenu l’accord des représentants de toutes les associations d’Anciens combattants [8].

L’instrumentalisation de la souffrance des familles, les récupérations de tous ordres constituent autant d’atteinte à la neutralité indispensable à un mémorial national et le rabaissent à une entreprise de récupération électorale.


[1Selon les Informations de L’algérianiste, supplément du n°119. Septembre 2007, ce « Mémorial des disparus » serait dédié « à la mémoire de toutes les personnes disparues en Algérie entre le 1er novembre 1954 et la fin de l’année 1963 ».

[2Paul Aussaresses : Services spéciaux. Algérie 1955-1957, Perrin, 2001, pages 67-68.

[3Gilles Manceron : Le Lien. Bulletin d’information de l’Association des amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons. N° 26 ; janvier 1996 ; page 11.

[4Emmanuel Roblès, Les rives du fleuve bleu, Paris, Seuil, 1990, p.230, et Camus, frère de soleil, Seuil, Paris, 1995, pp.110-113.

Voir aussi Jean-Philippe Ould Aoudia, Emmanuel Roblès, Algérien dans la guerre d’Algérie in Des chemins où l’on se perd, Hommage à Emmanuel Roblès. Les Carnets de l’exotisme, n°19-20, Le Torii éditions, 1997, p.35. Benjamin Stora et Zakia Daoud, Ferhat Abbas : une utopie algérienne, Paris, Denoël, 1995.

[5Dans le numéro de L’Express du 30 décembre 1955, et sous le titre « Explication de vote », Camus s’était déclaré en faveur de Pierre Mendès-France. Cet article avait provoqué de violentes réactions d’hostilité dans les milieux « ultras » où la détestation de Mendès-France confinait à l’hystérie.

[6La Semaine du Roussillon, édition du 8-14 février (N° 562), repris sur ce site : la controverse de Perpignan.

[7Combat, 13 mai 1945, repris sur ce site : Albert Camus : l’Algérie en mai 1945.