Histoire coloniale et postcoloniale

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Alger, fin mars 1962, l’OAS fait la guerre à l’armée française

jeudi 7 avril 2011, par la rédaction

Dans un article de l’édition du 25 mars 1972 du journal Le Monde [1], Jean Lacouture rapporte que le 22 mars 1962, un responsable du service d’ordre à Alger avait montré à Alain Jacob, envoyé spécial du Monde à Alger, « un tract qui lui avait paru invraisemblable [...] : les chefs de l’OAS y proclamaient que les forces françaises devaient dorénavant être considérées comme des troupes étrangères d’occupation... »

C’est bien ainsi que les chefs de l’OAS ont réagi au cessez-le-feu du 19 mars 1962 : en mettant en oeuvre l’instruction 29, la feuille de route que le général Salan, chef suprême de l’OAS, avait rendu publique le 23 février 1962 et qui devait empêcher « l’abandon de l’Algérie française ».

Dans cette instruction, Salan avait donné l’ordre d’« ouvrir systématiquement le feu sur les unités de gendarmerie mobile et de CRS ». En ce qui concerne les autres forces de maintien de l’ordre, il leur accorde un délai pour rallier l’OAS. Au lendemain de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu conclu à Evian entre le gouvernement français et le GPRA, estimant que ce délai est écoulé, il déclare que les officiers, sous-officiers et soldats qui ne l’ont pas ralliée seront « considérés comme des troupes étrangères d’occupation ». En fait, depuis l’échec du putsch d’avril 1961, l’OAS considérait les militaires du contingent comme des adversaires de sa cause – un tract daté de la fin de l’année 1961 en témoigne.

La Dépêche du 24 mars 1962.

Le 19 mars, dans l’une de ces émissions-pirates dont l’organisation clandestine qu’il dirige est coutumière, Salan donne « ordre de commencer immédiatement les opérations de harcèlement dans les villes des forces ennemies » [2].

« Je donne l’ordre à nos combattants de harceler toutes les positions ennemies dans les grandes villes d’Algérie. Je donne l’ordre à nos camarades des Forces Armées, Musulmans et Européens, de nous rejoindre dans l’intérieur de ce pays qu’il leur appartiendra de rendre immédiatement à la seule souveraineté légitime ; celle de la France. [3] »

Yves Courrière précise que « le 20 mars ceux qui n’avaient pas entendu la déclaration de guerre de Salan en prirent connaissance par tracts ou de bouche à oreille. [4] » Il poursuit : « le lendemain du cessez-le-feu l’O.A.S. adressa un “ultimatum” aux forces de l’ordre. C’est le secteur Orléans-Marine — commandé par l’ex-sous-préfet Jacques Achard — qui le rendit public sous le tract n° 35 C.E.I./12/0.A.P.P./X.I. L’O.A.S. adorait ces sigles mystérieux qui donnaient à la moindre de ses déclarations l’apparence sérieuse d’une note d’Etat-Major. [5] »

Et Yves Courrière cite le texte du tract reproduit ci-dessous :

Reproduction du tract de l’OAS du 20 mars 1962.

Voici la transcription de ce véritable appel à l’insurrection armée pour empêcher l’application des accords d’Evian :

ORGANISATION ARMEE SECRETE
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N° 34 XOM/I2


Secteur Orléans Marine
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Le cessez-le-feu de Mr DE GAULLE ne signifie pas le cessez le feu de la FRANCE
NOTRE GUERRE COMMENCE
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ORGANISATION ARMEE SECRETE
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N° 35 CEP/I2


Secteur Orléans Marine
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« Les forces de l’ordre, gendarmes mobiles, C.R.S. et unités de quadrillage sont invitées à se refuser à toute action dans le secteur délimité par la caserne PELISSIER, la caserne d’ORLEANS, Climat de FRANCE et St. EUGENE.

« 48 heures de réflexion sont laissées aux Officiers, Sous-Officiers et soldats qui, à partir du jerdi 22 Mars 1962, à 0 heure, seront considérés comme des troupes au service d’un gouvernement étranger. »

O . A . S .
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On connaît la suite : le 22 mars au soir, des commandos de l’OAS attaquent une patrouille de la gendarmerie mobile qui sortait du tunnel des facultés – bilan : 18 gendarmes tués. Le lendemain ils ouvrent le feu sur un véhicule de transport de troupes tuant 7 soldats appelés du contingent :
Roger Oudin, Robert Nogrette, Jean Grasset, Philippe François, Daniel Doutre, Messaoud Secuh et Saïd Belmiloud, tous 2ème classe [6].

La Une du Figaro du 24-25 mars 1962.

Par ailleurs, conformément à l’instruction donnée le 23 février de « pousser la foule dans les rues » sur ordre des commandements régionaux de l’OAS, cette organisation a appelé les civils désarmés à manifester le 26 mars
vers le quartier de Bab-el-Oued dont ses commandos armés avaient pris le contrôle, mais qui était bouclé par l’armée française.

Des milliers d’Algérois ont trouvé dans leur boîte à lettres un tract émanant de la zone Alger-Sahel de l’OAS, commandée par le colonel Vaudrey, dont voici la partie finale :

« Il faut aller plus loin : en une manifestation de masse pacifique et unanime, tous les habitants de Maison-Carrée, de Hussein-Dey et d’El-Biar rejoindront, ceux du centre pour gagner ensemble et en cortège, drapeaux en tête, sans aucune arme, sans cri, par les grandes artères, le périmètre du bouclage de Bab-el-Oued.

« Non, les Algérois ne laisseront pas mourir de faim les enfants de Bab-el-Oued. Ils s’opposeront jusqu’au bout à l’oppression sanguinaire du pouvoir fasciste.

« Il va de soi que la grève sera générale à partir de 14 heures.

« Faites pavoiser. [7] »

D’après Yves Courrière [8] et divers autres témoignages, ce sont des tirs de pistolets-mitrailleurs installés sur les toits par des commandos OAS en direction des militaires français barrant le passage à la foule qui ont provoqué la fusillade meurtrière de la rue d’Isly. En particulier l’avocat Jean-Pierre Gonon, qui habitait près de la Grande Poste, a rapporté la présence de serveurs des fusils mitrailleurs embusqués aux étages supérieurs de deux immeubles bordant la rue d’Isly (aujourd’hui rue Ben M’hidi), notamment celui du 64 rue d’Isly, qui ont ouvert le feu sur les militaires du barrage.


[1Article repris dans cette page.

[2Rémi Kauffer, « OAS : la guerre franco-française d’Algérie » dans Mohammed Harbi et Benjamin Stora, La Guerre d’Algérie. 1954-2004. La fin de l’amnésie, page 454 (repris dans http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2894).

[3Yves Courrière, La Guerre d’Algérie, tome 4, « Les feux du désespoir » (édition du 1er mars 1972, Arthème Fayard, p. 562
(cité dans http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4368).

[4Id.

[5Id page 564.

[6Yves Courrière, op. cit. p. 566.

[7Yves Courrière, op. cit. p. 572, repris dans cette page.

[8Yves Courrière, op. cit. p. 578, repris dans cette page.