Histoire coloniale et postcoloniale

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Audin la disparition

jeudi 5 août 2010, par nf

« L’affaire Maurice Audin », qui remonte à plus de cinquante ans, est aujourd’hui presque inconnue – elle appartient à une période de notre histoire couverte par l’amnistie et l’amnésie.

Maurice Audin, mathématicien et militant contre la guerre d’Algérie, arrêté par des militaires français alors qu’il n’avait que 25 ans, a disparu à Alger en 1957. Après plus de cinquante ans d’enquête, la justice française a refermé ce dossier sans condamner les coupables ni reconnaître les faits : la torture et l’assassinat. Alger en revanche a commémoré cette année encore la disparition de Maurice Audin.

Une enquête inédite, intitulée Audin la disparition, comportant des témoignages de sa veuve Josette Audin, de l’historien Pierre Vidal-Naquet, de l’ancien ministre Robert Badinter et du journaliste Henri Alleg, a été diffusée en juillet 2010 sur la chaîne Public Sénat. Le documentaire est maintenant disponible en DVD.

[Première mise en ligne le 26 juillet 2010, mise à jour le 5 août]


Rappel historique [1]

"L’affaire Maurice Audin"

Rappelons brièvement l’affaire Audin. En pleine bataille d’Alger, Maurice Audin est arrêté chez lui, sur dénonciation, le 10 juin 1957, par des parachutistes français chargés du maintien de l’ordre. Sa femme, Josette, et ses trois jeunes enfants ne le reverront plus jamais. Il est mort sous la torture, vraisemblablement le 21 juin 1957 ; entre les deux dates du 10 et du 27 juin 1957, un des rares témoins à l’avoir rencontré est Henri Alleg, journaliste, arrêté et torturé lui aussi ; il est l’auteur d’un livre de témoignages sur la torture : " La Question ".

Qui était Maurice Audin ? Un jeune mathématicien algérois, assistant de mathématiques à l’Université d’Alger, militant de la cause anticolonialiste, communiste ; il luttait pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il avait entrepris, dans des conditions difficiles, la rédaction de sa thèse qu’il devait soutenir. Pour mettre au point le déroulement de la soutenance, qui ne pouvait se faire qu’à Paris, sur les conseils de son directeur de recherches, René De Possel, il était venu à Paris rencontrer Laurent Schwartz qui, après examen du travail de recherche de Maurice Audin, avait demandé quelques modifications tout en acceptant le projet de soutenance à brève échéance.

Dès qu’elle a le pressentiment de la mort de Maurice, Josette Audin informe Laurent Schwartz de la disparition de son mari. Laurent Schwartz essaie de s’informer, mais devant le mutisme ou les mensonges des autorités politiques et militaires de l’époque, il décide avec le soutien de quelques intellectuels de lancer, au second semestre de l’année 1957, le " Comité Audin " dont l’un des objectifs est de connaître la vérité sur la mort de Maurice. L’un des animateurs de ce comité, Pierre Vidal-Naquet, a écrit plusieurs ouvrages sur l’affaire Audin et la torture en Algérie. Quelques informations distillées par les autorités civiles et militaires de l’époque laissent supposer que Maurice Audin se serait " évadé " au cours d’un transfert. Aujourd’hui, la thèse officielle sur la disparition de Maurice est toujours celle de l’évasion !


Le documentaire Audin la disparition de François Demerliac, réalisé par Virtuel Production et produit par Chaya films, revient sur cet épisode de la guerre d’Algérie. La chaîne Public Sénat en a diffusé une version de 52’ les lundi 19 juillet 2010 à 18h30, lundi 26 juillet à 10h30 et dimanche 1er août à 9h. Elle a été visible sur cette page pendant une dizaine de jours.

La version intégrale de 70’ est disponible en DVD [2].

Extrait d’une interview de Josette Audin (2005).





Commémoration de l’enlèvement du militant par des paras français : Maurice Audin, cet Algérien…

par Ghania Lassal, El Watan, 13 juin 2010


11 juin 1957. Tandis que la guerre d’indépendance en est à sa troisième année, et que la Bataille d’Alger fait rage, l’on frappe à la porte du domicile de Maurice Audin, mathématicien de renom, membre du Parti communiste, mais aussi et surtout militant engagé dans la lutte contre le colonialisme.

« Il était 23h. Je savais qu’aussi tardivement, cela ne pouvait être qu’une mauvaise chose. Pourtant, je leur ai ouvert. Les paras ont débarqué et l’ont embarqué. En partant, ils m’ont lancé :
“S’il est raisonnable, il sera là dans une heure.” Il n’a pas dû l’être, puisque je ne l’ai jamais revu… », se souvient sa veuve, Josette Audin. Son poignant témoignage, recueilli par Mohamed Rebah, a été relaté, hier, au cours d’une conférence-débat en la mémoire du martyr, organisé au forum d’El Moudjahid. Porté « disparu », nul ne retrouvera plus jamais la trace de Audin. « Si ce n’est quelques-uns de ses compagnons qui, comme Henri Alleg, ont dit l’avoir croisé dans différents centres de détention et de torture des militaires français », raconte M. Rebah. Qu’est-il advenu de lui, mais aussi de sa dépouille mortelle ? « Seuls ses tortionnaires et ses assassins le savent », explique-t-il, avant de poursuivre : « Même si les Français ont avancé la thèse selon laquelle, chose impossible, il s’était évadé, l’on suppose qu’il a succombé aux sévices subis, et qu’il a été inhumé en secret. » Et le sinistrement célèbre général Massu, qui détenait les pleins pouvoirs à Alger, n’a, jusqu’à sa mort en 2002, jamais voulu révéler quoique ce soit quant aux détails de ce qui est devenu « l’affaire Audin ».

Et ce, en dépit des nombreuses plaintes déposées par sa famille ou encore leurs requêtes de lever le secret quant aux archives de l’armée française. D’autant plus que dans son pays d’origine, « il est considéré comme un traître à la nation ! », s’offusque pour sa part Gérard Tronel, président de l’association Maurice Audin. « Toutefois, nous nous battons contre cette infamie, et afin de réhabiliter sa mémoire. Ce qui commence par l’inauguration d’un square à son nom, ainsi que l’instauration du prix Audin qui récompense des mathématiciens de France et d’Algérie », affirme-t-il. « Le sang versé n’a qu’une couleur : celle de l’Algérie ! » Et même si en Algérie Audin est fêté en héros, reste qu’il demeure pour la plupart « l’un des Français qui a rejoint la lutte de Libération nationale aux côtés des Algériens », déplore, quant à elle, la moudjahida Zohra Drif Bitat, émue aux larmes. Car ces combattants d’origine européenne étaient Algériens à part entière. « C’est triste et grave, cette négation du combat qu’ils ont mené pour notre pays, qui est le leur. Maurice Audin et tant d’autres ont tout simplement accompli leur devoir. Le sang versé sur le champ de bataille ou dans les geôles coloniales n’avait pas de tampons. Il était de la même couleur. C’était du sang algérien ! », de s’écrier la moudjahida. « Maurice Audin était Algérien, s’est battu en Algérien et il est mort en Algérien », a conclu Mme Drif Bitat, sous les applaudissements de la nombreuse assistance composée essentiellement d’anciens combattants, toutes origines confondues, et qui ont risqué leur vie, main dans la main, pour libérer l’Algérie du joug colonial.

Lectures complémentaires