Histoire coloniale et postcoloniale

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Auguste Odde, mort par la France

mardi 11 février 2014, par nf

Un livre récemment publié, 14-18, les fusillés, de Frédéric Mathieu (éditions Séribot, 2013), dénombre trois Varois condamnés à mort et fusillés pour “abandon de poste en présence de l’ennemi” [1] :

  • Marius Gaytté, de Callian, blessé par balle à la main gauche, a été accusé de mutilation volontaire par le médecin-major Tauvet ; condamné à mort par un conseil de guerre le 6 juillet 1915, il est exécuté le même jour ;
  • Marius Marcel, de Carcès, dont Maurice Mistre expose par ailleurs la condamnation et la réhabilitation ;
  • et Auguste Odde, de Six-Fours, autre fusillé/réhabilité que Maurice Mistre présente ci-dessous.

Dans le cas de Odde, comme pour Gaytté et pour d’autres condamnés pour mutilation volontaire, on notera que les médecins militaires disposaient de formulaires polycopiés comportant une description type des blessures soi-disant constatées, qu’ils n’avaient plus qu’à compléter avec le nom du coupable... [2]

Auguste Odde.

ODDE Auguste, Jules, Léon [3]

par Maurice Mistre [4]


Auguste Odde, né le 29 décembre 1892 à Six Fours-Reynier, était l’ainé des six enfants d’André, gréeur, et de Baptistine Ordy. Il était forgeron.

Au moment de la déclaration de guerre, le 24e Bataillon de Chasseurs Alpins
de Villefranche, où il avait été incorporé le 10 octobre 1913, terminait ses
manœuvres dans les Alpes. Dès le 8 août 1914, il est dirigé sur la
frontière de l’Est au sein du 15e corps d’armée de Provence où il participe à
l’offensive en Lorraine annexée jusqu’à Dieuze (Moselle). Puis ce sera la retraite qui occasionnera l’article accablant du sénateur Gervais, sur Le Matin du 24 août qui aura des répercutions néfastes pour les soldats du Midi en général et Odde en particulier.

En septembre il participe à des combats très durs au cours desquels son unité subit des pertes très importantes (Zommange, Lamath, Xermaménil, Saint-Mansuy, Couvonges-Vassincourt).

Pendant cette période, le commandement s’aperçoit qu’il a affaire à des soldats qui essaient de fuir le front.
Ils ne protestent pas, ne se révoltent pas, mais ils se blessent volontairement pour éviter de remonter en première ligne.
Arrivent aussi les premiers cas de désobéissance passive. Des traînards et des fuyards sont arrêtés.
La prévôté du 15e corps recense 23 traînards, 18 fuyards, 8 blessés passibles (soupçon de blessures volontaires) du conseil de guerre et 4 inculpés d’abandon de poste.
Ces comportements ont un effet désastreux sur le reste de la troupe, il faut casser le mouvement ; au moindre doute, on va fusiller, « pour l’exemple ». La terreur s’impose et on ignore le nombre d’exécutions sommaires . Le 11 septembre à Trémont-sur-Saulx, les premiers fusillés des 55e et 61e RI (15e corps) sont exécutés.

C’est dans ce contexte, entre Couvonges et Vassincourt, qu’Auguste Odde est blessé le 8 septembre 1914. Il est examiné par le médecin major de 1ère classe Cathoire, dans la nuit du 10 au 11 septembre. Celui-ci doit désigner parmi seize blessés suspects a priori de s’être mutilés volontairement, ceux pour lesquels la suspicion peut se transformer en certitude afin de les déférer à la justice militaire. Les blessés sont étendus sur la paille d’une grange mal éclairée. Cathoire procède à un examen rapide, qui se termine par le partage de ces soldats en deux catégories. Huit seront considérés comme blessés de guerre, huit comme mutilés volontaires « pour 6 certitude, 2 suspects ».

Le 18 septembre à Froméréville, ces hommes – Jules Arrio, Jean-Martin Giovanangelli, Lambert Gauthier, Charles Pellet, Joseph Tomasini, Auguste Odde, Xavier Padovani, François Lupetti appartenant tous au 15e corps, sont déférés au Conseil de guerre de la 29e division, sans instruction préalable, sans enquête d’aucune sorte.
Leur défense est assurée par un lieutenant désigné d’office. Dans le dossier une seule pièce pour chacun des accusés, un certificat médical, le docteur Cathoire se contentant de remplir les blancs d’un document établi à l’avance :

Odde : « Plaie du pouce gauche, avec ablation de la première phalange ; lambeaux éclatés ; prétend causée par éclatement de cartouches qu’il tenait à la main ; la limitation des lésions à l’extrémité du pouce écarte cette hypothèse. Ce soldat doit être considéré comme mutilé volontaire  » ...

Le verdict tombe : deux sont acquittés (Padovani et Lupetti) et les 6 autres condamnés à mort dont 4 (Arrio, Giovanangeli, Pellet et Gauthier) avec une demande de commutation auprès du président de la République.

Odde est condamné avec Joseph Tomasini du 173e RI, pour abandon de poste en présence de l’ennemi par suite de mutilation volontaire par le conseil de guerre nommé. Le général Carbillet signe le 19 septembre l’ordre de parade d’exécution suivant :

« Dans sa séance du 18 septembre 1914, le conseil de guerre de la 29e division a condamné les soldats Odde et Tomasini à la peine de « Mort » pour « abandon de poste en présence de l’ennemi » (Ces hommes s’étaient blessés volontairement pour quitter le champ de bataille). En conséquence, ces condamnés seront passés par les armes devant les troupes rassemblées, le 19 septembre, à 9h30. »

Les deux jeunes soldats appelés, Joseph Tomasini 21 ans et Auguste Odde 22 ans, sont fusillés ce jour à la sortie de Béthelainville par un régiment du 15e corps tiré au sort .

Les « juges » ont eu à répondre pour chacun à deux questions :
- Le soldat est-il coupable d’avoir, le 8 septembre, abandonné sans autorisation, le poste qu’il occupait dans son unité ?
- Le dit abandon de poste a-t-il eu lieu en présence de l’ennemi ?

Les voix émises (art 131 code militaire) donnent
non coupable, pour Padovani et Lupetti à la majorité de 3 voix contre 2,
coupable, pour Arrio, Giovanangeli, Pellet et Gauthier à la majorité de 3 voix contre 2, coupable, pour Tomasini à la majorité de 4 voix contre 1, et pour Odde à l’unanimité !

Il s’agissait bien de faire un exemple : on en prend un de chaque division (Odde 29e DI et Tomasini 30e DI), les plus chargés pour exécution et les 4 autres pour qui on va demander la commutation de peine au président de la République, alors que les rapports médicaux sont pratiquement identiques ! L’appartenance au 15e corps, décrié et calomnié a-t-elle été une circonstance aggravante et décisive de facto ?

Leurs familles reçurent l’avis que leur fils était mort sans honneur. Pourtant dès le 24 septembre 1914, une commission cantonale varoise alloue 1,25 F par jour au père.

Mais suite à une erreur avérée de Cathoire concernant Arrio qui a bien été blessé par un shrapnell, une enquête est ouverte.
Le 19 octobre 1914, le président de la République commue la peine de mort des autres mais il était trop tard pour Odde et Tomasini.

Le ministère de la justice, le 2 août 1917 « casse et annule le jugement du conseil de guerre permanent de la 29e DI en date du 18 septembre 1914. »
Il faudra attendre le 7 août 1918 pour que le garde des Sceaux saisisse le Parquet général de la Cour suprême du cas des condamnés de Verdun, Tomasini, Odde, Gauthier, Pellet, et le 12 septembre suivant un arrêt circonstancié était rendu.

«  … En ce qui concerne Odde : attendu que le chef de bataillon Julien, commandant le 24e BCP, le capitaine Dubois, les sous-lieutenant Bergez et Engler, l’adjudant Belar, le sergent major Groc, les soldats Destorp, Cauquil et Monnier appartenant à ce même bataillon, entendus comme témoins postérieurement à la condamnation du chasseur Odde, ont déclaré que ce militaire ne méritait que des félicitations sur sa manière générale de servir ; que c’était un excellent soldat, très discipliné, ayant toujours eu une belle attitude au feu et s’était fait remarquer par sa bravoure et son sang froid aux affaires de Lorraine et de la Marne (Dieuze, Xermaménil, etc.) que notamment le commandant Julien a spécifié que Odde était un agent de liaison très brave et très courageux, dont l’attitude au feu avait été superbe jusqu’au jour où il avait été blessé et qui était parfaitement connu et estimé à sa compagnie, que le sous-lieutenant Engler et le soldat Meige ajoutent que tous, gradés et chasseurs, ont été surpris lorsqu’ils ont appris sa condamnation ; qu’il avait comme agent de liaison la confiance de l’officier commandant la compagnie, le capitaine Pillard, tombé depuis au champ d’honneur, qui a été particulièrement surpris du jugement et a dit devant ses hommes : « je ne crois pas à une mutilation volontaire. »
Attendu que ces déclarations sont également, dans les conditions sus relatées, constitutives d’un fait nouveau, de nature à établir l’innocence du condamné.…
Attendu qu’il ressort de ce qui précède que les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet n’ont pas commis le crime d’abandon de leur poste en présence de l’ennemi par suite de mutilation volontaire qui leur était imputé et qu’ainsi il ne subsiste rien à leur charge qui puisse être qualifié crime ou délit ; que d’autre part, l’action publique est éteinte à l’égard de Tomasini, Odde et Gauthier, par la mort de ces condamnés ; que dès lors, il y a lieu, aux termes des paragraphes 5 et 6 de l’article 445 du Code d’instruction criminelle de prononcer la cassation sans renvoi.
Par ces motifs, casse et annule le jugement du conseil de guerre permanent de la 29e DI en date du 18 septembre 1914 qui a condamné les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet à la peine de mort ; décharge la mémoire de Tomasini, Odde et Gauthier des condamnations prononcés contre ces militaires ; dit n’y avoir lieu à renvoi ; ordonne l’affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l’article 446 du Code d’instruction criminelle et son insertion au JO ; ordonne également que le présent arrêt sera imprimé ; qu’il sera transcrit sur les registres du conseil de guerre de la 29e DI et que mention sera faite en marge du jugement annulé. Ainsi jugé et prononcé en l’audience publique de la Cour de cassation chambre criminelle, 12 septembre 1918 .
 »

Une bataille en faveur des les victimes des tribunaux militaires et une campagne de réhabilitation pour les soldats du 15e corps commencent, dans le Var, en particulier pour les deux infortunés, Auguste Odde bien sûr et aussi pour Marius Marcel de Carcès [5].
La Ligue des Droits de l’Homme avec son secrétaire fédéral Edmond Barbarroux et la Section Française de l’Internationale Ouvrière de la Seyne et son secrétaire Marius Jauffret s’emparent de l’affaire.

En mars 1919, sur ordre du Gouvernement, le chef d’escadron de gendarmerie de Toulon se rend à Six-Fours, au domicile de la famille Odde et lui porte, devant le conseil municipal et la population assemblée, les regrets du président de la République. Le 24 avril 1919, il est cité à l’ordre de la division :

«  excellent chasseur dévoué et courageux. A rendu les plus grands services comme agent de liaison auprès de son capitaine au cours des combats Août et Septembre 1914. Mort pour la France le 19 septembre 1914. »

Le 26 octobre 1919, une grande manifestation contre les jugements des conseils de guerre dont celui de Odde est organisée dans les rues de Toulon avec le syndicat du port, la SFIO, les anciens combattants, la Ligue des Droits de l’Homme et l’Harmonie du port avec une réunion au Casino de Toulon avec 9 orateurs ayant pour thème : l’amnistie [6] !
Le 20 novembre 1919 , la médaille militaire et la croix de guerre avec palmes sont octroyées à Odde, à titre posthume.
Son corps a été rapatrié et ré-inhumé à Six-Fours Reynier, le 4 septembre 1922, avec force discours d’hommage.

Une plaque commémorative a été scellée sur la façade de sa maison le 11 novembre 2003.

Maurice Mistre
Draguignan


Certificat de décès.

[1L’ouvrage évoque un quatrième Varois, Pascal Fabre de La Verdière. Ce dernier a été envoyé servir dans le Maroc oriental (Oujda) avec le 113e RIT ; il aurait été abattu par une sentinelle le 21 novembre 1917. Il reposerait aujourd’hui dans un columbarium de Casablanca.

[2Voir un exemple d’attestation de mutilation, en partie pré-remplie : http://memoire82.fr/archives/catego....

[3Sources :
Marcelle ODDE, épouse ESTELLIN Louis. Photo Marc ESTELLIN.
Jérôme PELISSIER.
Marius JAUFFRET, correspondance personnelle (transmise par son fils Lucien).
R.G. RÉAU, Les crimes des conseils de guerre, 1925.
André BACH, Fusillés pour l’exemple, Tallandier 2003.
Maurice MISTRE, Des Républicains diffamés pour l’exemple, 2004.
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr
Les Archives de la justice militaire (SHD : Service historique de la défense)

[4Maurice Mistre est auteur de l’ouvrage La légende noire du 15e corps – Voir http://www.crid1418.org/bibli/?p=73

Ce sujet a fait l’objet d’une représentation théâtrale d’André Neyton. Voir :
http://cdoc.fr/wa_files/La_20Le_CC_81gende_20Noire_20du_20Soldat_20O_20_28Label-SP_29L.pdf
et http://theatremediterranee.fr/soldatfaits.html

[5Marius Marcel du 7e RIC fusillé pour abandon de poste à Maffrécourt (Marne) 7h du matin le 29 mai 1915 – voir Marius Marcel réhabilité après avoir été fusillé pour l’exemple.

[6Dont celle du toulonnais Marty et des marins mutins de la mer Noire.