Histoire coloniale et postcoloniale

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Barenboim : « construire des ponts entre les peuples »

samedi 30 août 2014

Faire de la musique ensemble pour apprendre à se connaitre et à dépasser les peurs et les conflits du Moyen Orient, c’est le projet auquel Daniel Barenboim et Edward Said ont donné corps en créant en 1999 le West-eastern divan Orchestra, composé de Palestiniens, d’Israéliens, d’Egyptiens, Jordaniens, Turcs, Libanais, Syriens, Iraniens... un défi qui dure depuis 15 ans.


Barenboim : un chemin vers la paix [1]

« Pour ma part, je fais donc ce que je peux : je ne travaille pas pour la paix, en quelque sorte, mais contre l’ignorance […] Un travail contre l’ignorance et contre les solutions fausses et illusoires. Tout ce que je fais avec l’orchestre du Divan n’a pas pour but d’influencer les politiciens, cela répond à une nécessité intérieure, à l’idée de créer un petit modèle de société avec d’autres valeurs. » Dans La musique est un tout, dont la traduction française vient de paraître (Fayard), Daniel Barenboim revient avec lucidité et modestie sur son inlassable engagement pour ce qui reste, avec la musique, le combat de sa vie : la paix au Proche-Orient. Des convictions fortes exprimées au fil des pages, dont l’actualité récente à Gaza montre toute la pertinence.

Pourquoi se faire la guerre quand il serait si facile de faire autrement ? Le pianiste et chef d’orchestre israélo-argentin — qui dispose en outre de la nationalité espagnole ainsi que d’un passeport palestinien — n’a pas attendu les dirigeants politiques pour faire bouger les lignes : en 1999, il se lance avec son ami Edward Saïd dans une aventure qui pouvait paraître alors insensée, en créant de toutes pièces le West-Eastern Divan Orchestra, une formation symphonique dont les musiciens viennent de Syrie, du Liban, d’Israël, d’Egypte, de Jordanie, des territoires palestiniens. Dans un Proche Orient qui cultive la haine avec une obstination jamais démentie, avec la complicité aveugle des grandes puissances, des hommes et des femmes ont délibérément choisi une autre voie : celle de l’écoute mutuelle et de la pratique musicale. Chaque année, après une période de répétitions, les musiciens, sous la direction de Barenboim, partent en tournée mondiale faire entendre Beethoven, Brahms, Wagner et tout le grand répertoire symphonique.

Sur le lien à la fois subtil et intense entre pratique orchestrale et culture de paix, Barenboim s’est maintes fois expliqué, notamment dans un ouvrage plus ancien (La musique éveille le temps, Fayard, 2008) : « Dans le West-Eastern Divan Orchestra, écrit-il, le langage métaphysique universel de la musique devient le lien que ces jeunes personnes nouent l’une avec l’autre ; c’est un langage de dialogue continu. La musique est le cadre commun – un langage abstrait de l’harmonie qui contraste avec les nombreuses autres langues parlées dans l’orchestre – qui fait qu’il est possible d’exprimer ce qu’il est difficile, voire interdit, d’exprimer en mots. Dans la musique, rien n’est indépendant. Elle exige un parfait équilibre entre intellect, émotion et tempérament. Je dirais même que si l’on parvenait à cet équilibre, les hommes et même les nations pourraient interagir plus facilement. A travers la musique, il est possible d’imaginer un autre modèle social. »

Dans le contexte actuel, on découvre avec intérêt le concert épique donné en 2011 à Gaza — le lendemain de la mort de Ben Laden — avec des musiciens venus de grandes formations européennes et la « leçon humaine » qu’en tire Barenboim : « A Gaza, nous avons eu le sentiment d’une grande proximité avec les gens, de la possibilité d’un engagement commun, indépendamment des obstacles politiques. La leçon la plus importante que nous en avons tirée est qu’il est possible de construire des ponts entre les peuples sans charger les gouvernements de le faire pour nous. »

Ni diplomate ni politicien, il tire son expertise de sa conscience personnelle forgée par une existence déjà longue de citoyen du monde. Quant aux experts de métier, qui se répandent dans les salles de presse et les studios de télévision avec leurs évidences et leurs analyses pourtant constamment démenties, on aimerait savoir ce qu’ils auraient à répondre aux convictions fortes affichées par Daniel Barenboim : « En réalité, le conflit israélo-palestinien est un conflit humain — les dimensions politique et militaire viennent seulement après. Il s’agit d’un conflit entre deux peuples […] qui sont tout deux convaincus d’avoir un droit historique, philosophique, anthropologique et religieux, en un mot : humain, de vivre sur le même territoire que l’autre. Et c’est bien la raison pour laquelle aucune solution militaire n’est envisageable. Quelle solution militaire pourrait-on imaginer pour un problème qui se trouve dans le cœur des gens ? »

En 2005, à la fin d’un concert donné à Ramallah par son orchestre du Divan, Daniel Barenboim, infatigable, avait une nouvelle fois pris la parole pour convaincre son public d’un soir de la justesse de son engagement et de celui de ses musiciens : « Ces gens merveilleux qui jouent ensemble n’apporteront pas la paix. Ce qu’ils peuvent apporter c’est la compréhension, la patience, le courage et la curiosité d’écouter ce que l’autre veut dire. »

Le 1er août 2014

Bernard Girard



[1Texte originel :
Barenboim : un chemin vers la paix, sur le site Journal d’école.