Histoire coloniale et postcoloniale

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Ben, mon colon !

mercredi 26 octobre 2005, par la rédaction

L’enseignement de l’histoire coloniale n’énerve pas
que les profs, les ministres aussi.

Le Canard enchaîné, du 26 octobre 2005.

Encore un exemple de cacophonie gouvernementale resté tragiquement inaperçu ... Comme on sait, la loi du 23 février 2005, qui prescrit de présenter l’histoire coloniale de la France sous un jour positif, continue de faire hurler les quelque 57 000 profs d’histoire du pays. Issu d’un amendement présenté en douce par un commando de députés UMP nostalgiques, l’article 4 de la loi, définitivement voté le 10 février, stipule : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord [...]. » En passant sous silence les plus sombres pages de cette histoire, comme la « nuit noire » du 17 octobre 1961 qui a vu les flics parisiens balancer des centaines d’Algériens à la Seine ?

Et en oubliant le massacre de Sétif en Algérie, le 8 mai 1945, ou la répression sanglante de l’insurrection à Madagascar la même année ? Ce n’est pas exactement la ligne de Chirac, qui, le 23 février - troublante coïncidence -, a reconnu les événements de Sétif par la voix de l’ambassadeur de France en Algérie, et a fait repentance en personne un mois plus tard devant le président malgache lors d’un voyage à Tananarive... Chichi qualifie d’ailleurs aujourd’hui cette loi de « grosse connerie » devant sa conseillère Blandine Kriegel [1] ... mais sans demander son abrogation pour autant ! Le pire, c’est que cette loi inopportune est venue empoisonner la diplomatie française en Algérie et a retardé la signature du traité de paix et d’amitié entre la France et l’Algérie : Chirac, qui doit enfin se rendre à Alger fin novembre pour le signer, va devoir déminer le terrain ...

En attendant, Villepin s’en lave les mains, tout en pestant lui aussi en privé. Quant à Robien, le premier concerné en tant que ministre de l’Education nationale, il a expliqué benoîtement dans « Le Journal du dimanche » [2] que les profs n’ont pas à tenir compte de cette loi et qu’il suffit de ne pas l’appliquer. Un ministre qui invite à ne pas respecter la loi ! [3].Ce serait plus simple de l’abroger, non ? C’est d’ailleurs ce que souhaitent les profs pétitionnaires. Claude Liauzu, professeur émérite à l’université de Paris-VII qui a déclenché le mouvement, dénonce le « pas de clerc » du gouvernement et l’action d’un lobby de députés proches des anciens de l’OAS. Surtout, il craint que, malgré les propos lénifiants de Robien, des « parents d’élèves ou des profs mauvais coucheurs
n’invoquent la loi pour mettre en place un enseignement orienté de l’histoire coloniale
 ».

Dans l’autre camp, le sousministre aux Anciens Combattants, Hamlaoui Mékachéra, qui dès le 10 février envoyait un courrier de félicitations aux parlementaires auteurs de la loi, continue de la défendre bec et ongles jusque dans la presse algérienne. Il déclare ainsi au « Citoyen » (15/9) avec le doigté d’un ancien militaire qu’il s’agit d’un « problème franco-français » : « Il y avait des revendications et des attentes de certains milieux français [...], les députés, en sous-amendement [...], ont demandé à ce que le colonialisme ne soit pas seulement ce que nourrissent certains journaux : la torture, les exactions, la maltraitance. » C’est vrai, ça, il y en a marre des révélations de « certains journaux » comme « Le Canard »,« Le Monde » ou d’autres sur nos valeureux soldats tortionnaires !

Il n’en manquait plus qu’un : Douste-Blazy ! En première ligne au Quai d’Orsay, il louvoie de manière particulièrement maladroite sur le sujet. Car il est lui-même l’auteur, avec Jean Leonetti, premier vice-président du groupe UMP, d’une proposition de loi plus musclée encore datant de mars 2003 « reconnaissant publiquement l’œuvre positive de l’ensemble des Français en Algérie » ! A des journalistes algériens qui le lui rappelaient, il a répondu le 26 juillet qu’il souhaitait créer une commission d’historiens français et algériens afin d’évaluer la loi... Faut voir à voir. Pour remédier à une tentative parlementaire de dicter l’histoire officielle, vite un comité encore plus officiel : Douste a provoqué un tollé chez les historiens français ! Le porte-parole du Quai d’Orsay précise pourtant au « Canard » que Douste songe toujours à créer sa commission, et s’en est encore entretenu avec son homologue algérien lors de l’assemblée générale de l’ONU début septembre. En a-t-il informé Robien, au moins ?

Et va-t-il falloir ouvrir des pourparlers de paix entre Chirac et Villepin, d’un côté, Douste et Mékachéra, de l’autre ?

David Fontaine


[3Il semble bien que c’est ce qui se passe en ce moment dans un autre domaine : le ministère de la justice "incite" à ne pas appliquer la loi Perben II telle qu’elle a été votée en 2004.