Histoire coloniale et postcoloniale

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Benjamin Stora à propos du film “Hors la loi”

jeudi 3 juin 2010, par la rédaction

Dans un entretien publié dans le quotidien algérien El Watan, l’historien Benjamin Stora évoque les polémiques qui ont entouré la présentation à Cannes du film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb. Il revient sur les rapports entre la France et l’Algérie, qui restent obérés par l’occultation partielle en France de l’histoire du passé colonial.

Une situation qui devrait perdurer dans la mesure où Nicolas Sarkozy se montre « réceptif et sensible à cette partie de l’opinion publique française qui entretient une mémoire sélective de la guerre d’Algérie » (Nadjia Bouzeghrane).

« En France, l’histoire est coupable d’occultation »

par Fayçal Métaoui, El Watan, le 3 juin 2010


Benjamin Stora, historien, sera à Alger samedi prochain. Il animera une conférence de presse à la librairie du Tiers-Monde. Il y fera une vente-dédicace de deux de ses ouvrages réédités à Alger par Sédia, Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie et La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie. Dimanche 6 juin, il sera au Centre culturel français (CCF) pour une conférence-débat [1]. Il revient dans cet entretien sur les polémiques autour du film Hors-la-loi, le livre sur le colonel Amirouche et le projet de loi portant sur la criminalisation du colonialisme.

  • Comment expliquez-vous la récente polémique soulevée par le long métrage de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, alors que le cinéma n’écrit pas l’histoire ?

Je n’ai pas encore vu le film de Rachid Bouchareb. Il s’agit, bien sûr, d’un film de fiction et non d’un documentaire voulant raconter, restituer des vérités d’histoire. Visiblement, « la grande histoire », les massacres de Sétif ou la vie des immigrés algériens pendant la guerre d’indépendance, sert de cadre général, de toile de fond, d’ambiance où évoluent des personnages de fiction. Les polémiques actuelles, en se servant des questions d’histoire, visent à empêcher le travail de création à partir du cadre colonial, dont il ne faut pas parler.

  • Pensez-vous qu’il existe une histoire officielle en France autour des massacres de 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata ?

La récente polémique a été portée par les groupes qui avaient déjà voulu interdire en 1966 le film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, en France. Il s’agit de groupes qui avaient combattu jusqu’au bout pour la défense de « l’Algérie française » et n’acceptaient pas, à l’époque, l’indépendance algérienne. Ils se manifestent de nouveau, trente ans après. Mais le monde a changé, de nouvelles générations sont apparues qui veulent regarder l’histoire du système colonial comme du passé. L’histoire est plus coupable, en France, d’occultation que de déformations, car il n’y a pas de récits officiels. C’est le silence qui a longtemps dominé, battu en brèche aujourd’hui par les nouvelles générations de chercheurs, d’historiens...

  • Pourquoi l’histoire de la colonisation française en Algérie continue-t-elle de s’inviter dans les rapports politiques entre les deux pays de manière cyclique ?

La colonisation reste un « marqueur » identitaire puissant dans la fabrication des imaginaires nationaux, dans les deux pays. En Algérie, la guerre anticoloniale a permis le surgissement d’une nation débarrassée d’une occupation étrangère. En France, la guerre est perçue comme un affaiblissement, une crise profonde du nationalisme politique. Le départ de 1962 est vécu, dans le non-dit, comme un drame qu’il faut oublier, ne pas affronter. Alors, d’une rive à l’autre, à intervalles réguliers, ressurgissent ces histoires du temps colonial.

  • Quelles sont les motivations de ceux qui en France ont émis des craintes sur un projet de loi relatif à la criminalisation de la colonisation proposé par le Parlement algérien, un projet qui demeure en l’état ?

On peut simplement émettre l’hypothèse d’un risque d’isolement politique et culturel de la France par rapport à d’autres pays anciennement colonisés. Cela peut entraîner d’autres demandes, d’autres textes de ce type. D’autres demandes d’excuses ou des mises en accusation.

  • Pour des historiens français, l’amendement de la loi du 23 février 2005 sur les bienfaits de la colonisation n’a pas évacué l’esprit du texte. Partagez-vous ce point de vue ?

Je pense, oui. Mais l’essentiel était d’obtenir l’abrogation de l’article 4 sur les « aspects positifs de la colonisation », et j’ai été l’un des premiers à lancer un appel en ce sens. Il faudra voir maintenant pour la suite, en particulier sur cette Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, dont on ne sait rien sur la composition des membres et les objectifs.

  • Un livre paru dernièrement à Alger, Ferhat Abbas, l’injustice de Leïla Benammar Benmansour, critique un peu votre biographie sur Ferhat Abbas. Avez-vous tout dit sur ce nationaliste algérien ? N’existe-t-il pas d’omissions ?

Je n’ai pas lu le livre de Leïla Benammar Benmansour. J’ai rédigé cette biographie en 1994, il y a maintenant... seize ans ! A partir d’archives nouvelles à l’époque (les archives d’Aix-en-Provence et la presse de l’UDMA), mais surtout à partir de témoignages de compagnons de Ferhat Abbas, comme celui du grand Monsieur qu’était M. Hakimi. Il y a sûrement d’autres choses à dire, à écrire, à découvrir à propos de Ferhat Abbas, premier président du GPRA. Et dont l’itinéraire est si important pour comprendre le passage des revendications d’égalité à celui de la séparation avec la France, d’indépendance. C’est le cas aussi pour Messali Hadj ou d’Abdelhamid Ben Badis dont la biographie, sur un plan historique, reste à établir. Ce dernier, également, est un personnage considérable dans l’histoire de l’Algérie contemporaine. L’essentiel est toujours de faire progresser la connaissance sur l’histoire algérienne, à partir de faits établis, d’archives originales, de témoignages rigoureusement établis, de croisements de sources précises. Et non à partir de rumeurs ou de propos invérifiables.

  • Vous avez écrit Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie. Pourquoi, selon vous, le général de Gaulle, porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française, avait pris le choix pour « l’autodétermination » en Algérie en 1959 ?

Il fallait sortir du statut colonial qui n’était plus possible. De Gaulle n’était pas, au moment de son retour au pouvoir en 1958, pour l’indépendance de l’Algérie. Il restait un partisan de « l’association » de l’Algérie à la France, sur le modèle du Commonwealth britannique. Mais la permanence d’une résistance algérienne à l’intérieur, d’une armée aux frontières, d’une immigration en France puissamment organisée et, surtout, l’isolement diplomatique de la France ont conduit de Gaulle à évoluer, à changer de position. C’était un homme politique, ne l’oublions pas et non, simplement, un « visionnaire », apte à comprendre les motivations des « hommes du Sud ».

  • Des critiques ont été émises récemment en Algérie, et même en France, sur la poursuite des essais nucléaires français en Algérie après l’indépendance en 1962. Selon vous, pour quelles raisons ces tests se sont poursuivis avec intensité ? S’agit-il de clauses inconnues dans les accords d’Evian ?

Je n’ai pas travaillé sur cet aspect, mais des clauses secrètes des Accords d’Evian, en particulier portant sur la poursuite des expériences nucléaires jusqu’en 1967, ou le maintien de troupes françaises après l’indépendance, ont été portées à la connaissance du public en France, au début des années 1980.

  • Avez-vous fait des recherches sur les conditions exactes de l’assassinat du colonel Amirouche par l’armée coloniale française ?

Honnêtement, non. Les conditions de la mort d’Amirouche et de Si El Haouès restent évidemment problématiques (comment les militaires français connaissaient-ils exactement leur parcours ?). Il faudrait, pour cela, interroger les officiers français qui ont organisé cette embuscade et avoir accès aux archives militaires françaises.

Petite digression niçoise

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 2 juin 2010


Interrogé lors de la conférence de presse de clôture [du sommet France-Afrique de Nice] sur l’état des relations entre la France et l’Algérie, mises à mal ces derniers temps, Nicolas Sarkozy s’est dit « très sensible » à la présence de Abdelaziz Bouteflika, précisant qu’il l’avait lui-même appelé pour lui demander de participer au sommet de Nice.

« Mais les problèmes, qui peuvent exister entre la France et l’Algérie, ne sont pas des problèmes qui existent entre deux présidents à titre personnel. C’est une histoire compliquée, il y a beaucoup de souffrances et d’incompréhension », a-t-il estimé, avant d’ajouter : « Dire qu’il suffit que l’Algérie participe au sommet pour que tout s’éclaire dans la relation entre la France et l’Algérie, je ne serais pas aussi optimiste. » « Il faudra encore du temps. J’ai dû moi-même m’y résoudre », a-t-il encore ajouté. « Pour moi, la guerre d’Algérie, c’est une Histoire avec un grand H… De mon point de vue, sûrement, je vois les choses de façon moins passionnée. » Le président français cherche-t-il l’apaisement ? Est-ce une réponse à la décision du président Bouteflika qui, pour ne pas envenimer davantage les relations entre les deux pays, avait refusé de donner suite à la requête de parlementaires algériens au sujet de la promulgation d’une loi de criminalisation des méfaits de la colonisation ? [2]

A bien comprendre le chef de l’Etat français, le fond du contentieux algéro-français est donc bel et bien le passif colonial. Les autorités algériennes ont toujours dit que le renouveau des relations algéro-françaises est fondé sur l’assainissement du passé colonial et de sa reconnaissance par l’Etat français. Le président Sarkozy ira-t-il jusque-là ? Peu probable. Il a déjà annoncé qu’il refusait toute repentance et renvoie la balle aux historiens. Faut-il ainsi comprendre que l’Etat français ne prendra aucune initiative dans le sens d’un endossement de ses responsabilités passées ? Certes, le travail des historiens est indispensable, voire fondamental, l’engagement de l’ancienne puissance coloniale dans la voie de l’apaisement et de la réconciliation ne l’est pas moins. Dans son discours du 7 février 2007 à Toulon, Nicolas Sarkozy, alors candidat à l’élection présidentielle, avait déjà annoncé la couleur en réhabilitant les poncifs les plus éculés relatifs aux bienfaits de la colonisation française [3].

Lorsque le président Sarkozy dit que l’histoire algéro-française est « une histoire compliquée », et qu’« il y a beaucoup de souffrances et d’incompréhension », ne renvoie-t-il pas dos à dos le colonisateur et le colonisé dans les souffrances endurées du fait du système colonial et de ses effets ? Certes, les souffrances sont réelles de part et d’autre, mais elles ne sont ni de même nature ni de même ampleur. Nicolas Sarkozy montre ainsi qu’il est réceptif et sensible à cette partie de l’opinion publique française qui entretient une mémoire sélective de la guerre d’Algérie et qui justifie les exactions et la répression coloniales par l’action armée du FLN.


[1Rencontre avec Benjamin Stora, dimanche 6 juin 2010 de 17h à 19h, au centre culturel français d’Alger : Le mystère De Gaulle – Son choix pour l’Algérie
http://www.ccf-dz.com/programme-cul...

Benjamin Stora est historien et enseigne l’Histoire du Maghreb à l’Université de Villetaneuse (Paris XIII).
Parmi ses publications : La Guerre d’Algérie, 1934–2004 la fin de l’amnésie (avec Mohamed Harbi, Robert Laffont, 2004), Les immigrés algériens en France, une histoire politique 1912–1962 (Hachette Littérature, 2009), Le mystère De Gaulle. Son choix pour l’Algérie (Robert Laffont, 2009).

[2[Note de LDH-Toulon] – Voir cet article.

[3[Note de LDH-Toulon] – Voir cette page.