Histoire coloniale et postcoloniale

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Benjamin Stora : “il faut enseigner l’histoire du Maghreb et de l’islam en France”

dimanche 25 janvier 2015, par nf

Benjamin Stora, enseignant d’histoire, revient sur la manifestation d’unité nationale et la faible mobilisation des jeunes des quartiers pendant la marche républicaine du dimanche 11 janvier 2015.

« Combattre l’antisémitisme ou le racisme, c’est connaître l’histoire de l’autre, et la sienne. Ce n’est pas seulement discuter de l’aspect religieux de l’islam pour savoir ce que dit ou non le Coran. C’est connaître l’histoire politique et culturelle de l’islam et celle de la coexistence des différentes communautés. Il faut additionner et enrichir le récit national, renforcer le savoir. »

Benjamin Stora [1]


Benjamin Stora : « Il faut préserver les principes républicains tout en s’adressant aux minorités »

[propos recueillis par Thomas Wieder, Le Monde le 19 janvier 2015]


Benjamin Stora est historien, spécialiste du Maghreb contemporain. Auteur de nombreux ouvrages, il a récemment publié, avec Abdelwahab Meddeb, une Histoire des relations entre juifs et musulmans (Albin Michel, 2013).? Il préside depuis août 2014 le conseil d’orientation du Musée de l’histoire de l’immigration.

  • Vous avez participé, dimanche 11 janvier, à la marche républicaine à Paris en hommage aux victimes des attentats des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. Que retenez-vous de cette mobilisation ?

La force du nombre et la volonté de se retrouver ensemble dans l’épreuve ont masqué une dimension essentielle : la faible présence dans la marche des jeunes de banlieues, des populations issues des immigrations maghrébines. Certains groupes étaient présents place de la République, mais j’ai été surpris : j’ai vu là un risque de prise de distance nette à l’intérieur même de la population française.

  • Comment l’expliquez-vous ?

Cette faible présence nous dit plusieurs choses. D’abord, la crise du lien républicain, crise installée depuis plus de dix ans. Et dix ans très exactement après les émeutes de 2005, la fracture ne s’est pas résorbée. On en connaît l’origine : l’effondrement des idéologies collectives, le refuge dans le religieux comme idéologie de substitution aux engagements naguère menés par les gauches (politiques ou syndicales), les retards pris dans le regard porté sur le passé colonial, les crises des sociétés de culture musulmane prises entre des Etats autoritaires et des oppositions islamistes, la tragédie terrible des événements algériens des années 1990 juste après la chute du mur de Berlin, etc. Ajoutons la montée de l’antisémitisme et l’aggravation de la crise économique, avec près de 4 millions de chômeurs…

  • Vous évoquez un « risque de prise de distance » au sein de la population française. Comment le prévenir ?

L’aspect décisif, c’est la crise de la transmission culturelle dans une partie importante des immigrations d’origine maghrébine. Toute la richesse d’une histoire islamique antérieure (langue, cultures, civilisation) reste peu connue dans les nouvelles générations. Ne survivent que des bribes de connaissances religieuses, apprises sous l’angle du combat à livrer contre l’autre, entretenues comme des slogans, diffusées par Internet avec une extraordinaire rapidité.

Il faut à ce propos souligner que cette connaissance par Internet se fait bien souvent individuellement, en rupture avec les traditions familiales et religieuses. La fabrication identitaire de ces jeunes se construit par bricolage idéologique, fascination pour la violence, mise en accusation des autres sans concevoir sa propre responsabilité.? A cela, il y a une alternative : si l’on ne veut pas d’une guerre des mémoires, il faut mener une bataille culturelle pour connaître l’histoire, celle de la France et des « pays du Sud ». C’est une bataille longue, difficile, complexe, mais il n’y a pas d’autre choix. Sinon, existe le risque de l’enfermement, de la séparation.

  • Selon vous, les enseignants sont-ils armés pour cela ?

C’est là le grand problème. Les enseignants ne sont pas assez formés en la matière. Il y a de façon générale un déficit de connaissance des pays du Maghreb chez nos élites intellectuelles. Ce désarmement fait que les élèves et les étudiants d’origine maghrébine ont parfois le sentiment qu’ils connaissent mieux leur histoire que leurs maîtres. C’est une alternative républicaine à cette histoire communautarisée, qui depuis trente ans fait la part de plus en plus belle aux aspects religieux, qu’il faut proposer.

  • Vous êtes un homme de gauche. La gauche au pouvoir a-t-elle les moyens de relever ce défi ?

L’aspect sécuritaire est une réponse à apporter dans l’immédiat à une opinion publique inquiète. Mais le véritable chantier, dans la longue durée, a pour objet le renforcement du modèle républicain, ce qui passe par sa redéfinition. Or, pour cela, il faut reconnaître que les partis de gauche ne sont pas armés idéologiquement. L’enjeu est de préserver les principes républicains, comme la laïcité, tout en s’adressant aux minorités. C’est une question d’équilibre, mais il faut tenir les deux bouts d’une même histoire : on ne peut ignorer la diversité des communautés, mais on ne peut pas non plus basculer dans le communautarisme. C’est tout l’objet de la bataille culturelle qui est à mener. Si on y renonce, c’est la guerre des mémoires qui l’emportera. Ce qu’il faut éviter.

Thomas Wieder
Rédacteur en chef


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Benjamin Stora : "Il faut enseigner l’histoire du Maghreb et de l’islam en France"

[par Laurent Chabrun, L’Express le 16 janvier 2015]


Chercheur et écrivain, spécialiste du monde musulman, Benjamin Stora a constaté que les jeunes issus de l’immigration maghrébine s’étaient peu mobilisés en mémoire des victimes de Charlie Hebdo. Et s’en inquiète.

  • On a parlé d’unité nationale à propos des manifestations de dimanche, mais une bonne partie des jeunes des quartiers sont restés à distance de cet élan de protestation...

Je suis resté plusieurs heures à la manifestation de dimanche, à Paris. Et j’ai eu le temps de noter la faible présence des jeunes d’origine maghrébine dans le cortège, ou, plus généralement, des jeunes issus des banlieues.

A vrai dire, je n’ai pas été étonné de cette absence dans ce moment particulier, car je constate depuis quelque temps une tendance chez ces jeunes à concevoir, à préférer une histoire qui se différencie de celle d’un récit homogène national. J’ai enseigné à Saint-Denis ou à Villetaneuse, où j’ai remarqué, progressivement, chez certains étudiants cet intérêt pour une histoire, datant de la colonisation, fondée sur ses origines personnelles, voire ses croyances, au détriment d’une vision plus large, et républicaine.

  • Pour quelles raisons ?

Beaucoup de facteurs s’entrecroisent. Citons d’abord l’individualisme montant, qui touche toute la société. Mais aussi la crise des partis politiques et des syndicats, ou encore la disparition des organisations qui socialisaient les minorités. Il n’y a plus de contrepoids collectif pour ces jeunes qui, seuls dans leur coin, vont se bricoler une idéologie.

Par ailleurs, avec des millions de chômeurs et un avenir qui semble en panne, on peut comprendre que, dans les banlieues, certains cherchent des alternatives et les trouvent dans la religion...

  • Que faire ?

Je crois que nos enseignants, qui sont en première ligne face à ces relecture de l’histoire républicaine, ne sont pas assez armés pour faire face aux élèves qui reprennent des théories de prédicateurs, de falsificateurs ou qui développent une vision "complotiste". Il faut que nous comblions ce vide qui, sinon, sera occupé par des lectures "communautaristes".

Mais, il y a actuellement un déficit de l’enseignement de l’histoire du Maghreb et de l’islam. La France doit aborder cette question de l’islam, qui est la deuxième religion dans notre pays. Mais comment traiter de la sécularisation de l’islam de France, alors que dans les pays musulmans, d’où sont originaires certains immigrés, cette question n’est toujours pas réglée et fait débat ? C’est un défi majeur, auquel il nous faut nous confronter d’urgence.

Laurent Chabrun


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