Histoire coloniale et postcoloniale

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Bertrand Tavernier : « célébrons ces soldats de 1914 qui ont osé fraterniser avec l’ennemi »

mercredi 16 décembre 2015, par nf

Une tribune de Bertrand Tavernier, publiée dans Le Monde du 13 décembre 2015. Elle fait suite à cet autre article : Ces tranchées de la fraternité datant du 9 novembre 2013.

Je crois qu’il faut se l’avouer, nous ne sommes pas à la mode, nous ne sommes pas dans l’air du temps. Nous, c’est ce petit groupe de gens réunis qui ont été embarqués par le réalisateur Christian Carion (il est difficile de résister à sa fougue chaleureuse), soutenu par le producteur Christophe Rossignon, pour exaucer un rêve.

Un rêve ancien. Celui du caporal Louis Barthas. Il faisait partie des soldats qui avaient fraternisé avec les Allemands, à Neuville-Saint-Vaast, près d’Arras (Pas-de-Calais) au cours de la première guerre mondiale. Ces soldats qui, dans les deux camps, avaient stoppé la guerre pour imposer un moment de camaraderie, de fraternité. Et Barthas s’était dit que ce serait beau qu’on édifie un monument, rappelant ce moment d’audace, un monument qui ne recense pas les morts mais au contraire nous parle de paix, d’espoir, de générosité.

Le 17 décembre prochain, à 10 h 30, sera inauguré le monument dont rêvait le caporal Louis Barthas, à l’endroit même où il l’a imaginé. Sous le haut patronage du chef de l’Etat, dont, au moment où j’écris ces lignes, on ne sait pas encore s’il viendra, se réuniront des personnalités du monde politique, culturel et aussi des contributeurs de la société civile qui ont souhaité participer financièrement à l’édification de ce monument à la paix.

Eh oui, nous venons ici parler de paix. « De Paix ? Mais vous n’entendez pas autour de vous tous ces discours, toutes ces proclamations, ce vocabulaire de combat qu’on utilise jusqu’au plus haut sommet de l’Etat… Vous n’entendez pas qu’on parle d’éradication, de guerre ? » Bien sûr, nous l’entendons et, entre parenthèses, on peut se demander si les assassins de civils, responsables de meurtres commis au nom de l’ignorance et du fanatisme, ne sont pas quelque peu anoblis lorsqu’ils sont assimilés à des guerriers. Oui, nous communions dans le chagrin, le deuil des victimes. Mais cela ne nous empêche nullement de rêver à autre chose, même si cela paraît utopique.

« Une carte du monde sur laquelle ne figure pas le pays d’Utopie ne mérite pas le moindre coup d’œil », écrivait Oscar Wilde. Et, d’une certaine manière, cela nous rapproche de Louis Barthas et de ses compagnons. Eux non plus, ils n’étaient pas dans l’air du temps, et le bourrage de crâne était bien pire que maintenant. Galvanisés par des discours cocardiers, nationalistes, des centaines de milliers de Français, de jeunes comme eux, partaient la fleur au fusil, une fleur qui allait vite se faner, se couvrir d’épines. La Grande Tuerie venait de commencer sous la direction de généraux souvent ineptes, nuls, meurtriers. On allait baigner dans la boue et dans le sang. « On est puceau de l’horreur comme on l’est de la volupté », a écrit Céline.

Cette horreur, pendant quelques heures, des milliers d’hommes, tout le long du front, vont la stopper, comme dans ce petit coin du Pas-de-Calais, où ils vont ramener la paix, la musique (oui, la musique était un lien et elle réchauffait le cœur des hommes sans les transformer en porcs). Et on ne célébrerait pas cette initiative ? Ce moment de générosité utopique ? Et là, je pense à ce qu’écrivait André Gide : « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui. »

J’ai tout de suite répondu à la demande de Christian Carion. Pendant le tournage de « La vie et rien d’autre », j’avais été sensibilisé à l’importance capitale de la mémoire, aux distorsions qu’on lui faisait subir. Et ce monument des fraternisations nous montre que la Mémoire, c’est quelque chose de vivant, c’est ce qui permet d’irriguer le présent. La mémoire, c’est ce qui fait la profondeur de l’homme (Peguy) et Barthas témoigne à sa manière sur ce qui vient de frapper la France et nous ouvre une voie.

Preston Sturges au début de « The Great Moment », le film qu’il écrivit à la gloire du docteur W.T. Morgan, le propagateur de l’éther et de l’anesthésie, constatait avec une ironie grinçante qu’on élevait une grande majorité de statues, de monuments à des généraux, des conquérants, des Empereurs, qui avaient copieusement massacré des centaines de milliers de personnes et qu’en revanche, ceux qui avaient soulagé l’humanité étaient beaucoup plus rarement glorifiés. Eh bien, appliquons les remarques de Sturges. Célébrons cet acte d’héroïsme que fut ce moment de fraternisation, cette petite lueur dans la nuit qui nous montre que même dans un déchaînement de violence, on peut, on doit, encore espérer.

Bertrand Tavernier est réalisateur.