Histoire coloniale et postcoloniale

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Bientôt un musée de l’immigration à Paris

lundi 30 janvier 2006, par la rédaction

La Cité nationale de l’histoire de l’immigration ouvrira ses portes en avril 2007, dans l’ancien Musée des colonies, à la porte Dorée. Explications avec Jacques Toubon, responsable du projet.

Le site internet de la Cité : http://www.histoire-immigration.fr/.

« La France a accueilli 30 millions de personnes au XIXe et au XXe siècle. 12 à 15 millions de Français ont aujourd’hui au moins un aïeul étranger à la troisième ou quatrième génération. »
Jacques Toubon

Les immigrés auront leur musée

par Jean-Claude Hazera, Les Echos, 27 janvier 2006 (extraits).

Dans « Le Creuset français », un des livres de base sur le sujet, Gérard Noiriel, [...] un des historiens qui militent pour ce projet de musée depuis longtemps, souligne que la France de 1930 était le pays du monde qui comptait proportionnellement le plus d’étrangers, devant les Etats-Unis. A la fin des années 1960, elle était à nouveau dans les premiers rangs.

Dans l’ambiance actuelle, on a du mal à imaginer les longues périodes où l’immigration était une politique voulue et organisée en France (on va sans doute y revenir). A la Libération, on avait carrément créé un Office national d’immigration, chargé d’organiser le recrutement des Italiens, puis, plus tard, des Espagnols, des Portugais, des Yougoslaves, des Turcs, des Marocains, des Tunisiens... La « régularisation » des immigrés que les entreprises recrutaient directement en dehors de ce « monopole » était une politique quasi officielle.

Avant-guerre, l’ONI a eu un ancêtre prospère et puissant, de droit privé celui-là, qui s’appelait la Société générale d’immigration et résultait de la fusion des activités d’importation de main-d’oeuvre du Comité des houillères avec l’Office central de la main-d’oeuvre agricole. En remontant encore le temps, le fameux « droit du sol » français est né en 1889, non du souci de permettre aux enfants d’immigrés nés en France de devenir français mais de la décision de les y obliger pour pouvoir les appeler sous les drapeaux et combler les vides laissés par la guerre de 1870.

« Evidemment, les Allemands ou les Polonais étaient moins visibles que les Sénégalais ou les Maliens », ironise Jacques Toubon. Mais ce n’est pas pour cela qu’ils n’ont pas posé d’énormes problèmes avant de s’intégrer. A entendre son président, le futur musée ne va pas nous servir une histoire rose de la colonisation. On y parlera des bagarres avec les travailleurs belges à Roubaix et des persécutions contre les Italiens, qu’il s’agisse des « vêpres marseillaises » de 1881 ou, surtout, du massacre d’une dizaine d’Italiens en 1893 à Aigues-Mortes, où la compagnie des Salins du Midi les mettait en concurrence avec les ouvriers français.

Aujourd’hui, on s’inquiète des banlieues, assimilées, souvent abusivement, à l’immigration. Mais qui se souvient des bidonvilles ? Quand on pose la question, certains évoquent encore celui des Algériens à Nanterre. « Mais aujourd’hui, alors que tout le monde voudrait un gendre portugais, on a oublié le grand bidonville portugais de Champigny, qui a existé jusqu’en 1967 », s’amuse l’ancien ministre.

Parmi les choix délicats, il y avait celui des dates. Faut-il remonter aux Celtes ? L’histoire qu’on racontera à la porte Dorée commencera vers 1820, avec les premiers contingents d’immigrés allemands. Il fallait aussi savoir si on parlerait des migrations intérieures, l’exode rural des paysans vers les villes ou celui des Réunionnais vers la métropole. Le débat n’est sans doute pas clos. Mais, pour Jacques Toubon, il ne fait aucun doute que le musée doit parler de ceux qui « ont vécu une histoire d’immigration même s’ils n’étaient pas étrangers  ». L’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie, l’a pourtant mis en garde : les pieds-noirs sont Français et ne se sentent « pas concernés » par la migration, les harkis risquent d’être « encore plus énervés » que les pieds-noirs et les juifs d’Algérie (auxquels le décret Crémieux de 1870 accordait la citoyenneté pleine et entière) ne souhaiteront pas être assimilés aux autres juifs d’Afrique du Nord. Jacques Toubon anticipe des réactions encore plus vives des Antillais et Réunionnais, mais il a l’air décidé à tenir bon.

Des problèmes de cohabitation, il y en aura plus d’un de toutes manières. Le tout, c’est que les politiques ne se mêlent pas du travail des historiens comme ils l’ont fait sur « les aspects positifs de la colonisation ». Là-dessus, Jacques Toubon est catégorique et se dit blanc comme neige : « J’ai été contre la loi Gayssot et toutes celles qui en découlent. »

Jean-Claude Hazera

La Cité de l’immigration devrait ouvrir en avril 2007

par Emmanuel de Roux, Le Monde du 1er novembre 2005


Après des années de tergiversations, une volonté politique a finalement permis la création d’une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, qui sera logée à Paris, dans l’ancien Musée des colonies. Elle a pour but de raconter et d’expliquer l’histoire des immigrants en France
A CITÉ nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), longtemps voeu pieux, puis projet de papier, semble se concrétiser. Une équipe est réunie, sous la direction d’un responsable, Jacques Toubon. Des fonds ont été dégagés. Un bâtiment a été investi : le Palais de la Porte-Dorée, d’abord pavillon d’accueil pour l’Exposition coloniale de 1931, devenu Musée des colonies, puis Musée des arts d’Afrique et d’Océanie. Un calendrier serré a été fixé : la Cité devrait être ouverte au public en avril 2007, à quelques semaines de l’élection présidentielle.

L’idée d’un centre dédié à l’immigration a été lancée voilà quinze ans. Dès le début des années 1990, une Association pour un musée de l’immigration était créée à l’initiative d’historiens comme Gérard Noiriel et Pierre Milza et de représentants des milieux associatifs issus de l’immigration. Le petit groupe estime qu’à l’instar du Musée de l’immigration d’Ellis Island, situé sur un îlot en face de New York, il faut un lieu pour combler le trou de mémoire français. Il s’agit pour eux de relancer le modèle français d’intégration qui semble en panne tandis que prospèrent les thèses du Front National. Un rapport est remis en 1991. Sans résultat : la gauche au pouvoir estime que le projet est prématuré ; pour la droite, qui va gagner Matignon puis l’Elysée, il est impensable.

En 1998, après la victoire en Coupe du monde de football par une équipe française métissée et la brève euphorie black-blanc-beur, Philippe Bernard, journaliste au Monde alors chargé de l’immigration, et Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, estiment que c’est le moment de relancer les démarches. Ils écrivent à Lionel Jospin, nouveau premier ministre.

Celui-ci est plutôt séduit, son cabinet est partagé. L’administration culturelle, notamment celle des musées, est plus que réticente. M. Jospin commande pourtant un nouveau rapport, rédigé par Rémy Schwartz, maître des requêtes au Conseil d’Etat, et Driss El Yazami, délégué général de l’association Génériques et vice-président de la Ligue des droits de l’homme. La rédaction de ce document est précédée par une vaste consultation, notamment auprès des associations d’immigrés. Il en ressort que la demande est très forte. Pourtant le rapport, remis en 2001, sera relégué à son tour dans un tiroir. M. Jospin, préoccupé par l’élection présidentielle, saisit mal le sens politique de ses propositions.

Une sorte de consensus

Après le coup de tonnerre qui accompagne l’élection présidentielle de 2002, l’élu, Jacques Chirac, comprend qu’il y a là une partie à jouer. Il confie une mission à Jacques Toubon, qui n’a plus de mandat électoral. En avril 2004, l’ancien ministre de la culture remet un nouveau rapport, largement nourri des précédents. Dans la foulée, le premier ministre Jean-Pierre Raffarin crée une mission de préfiguration. L’un des rédacteurs du rapport est Luc Gruson, responsable de l’Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI), aujourd’hui directeur du Groupement d’intérêt privé (GIP) de la Cité de l’immigration. « Il y avait une fenêtre de tir étroite, explique-t-il aujourd’hui. Jacques Toubon a su accélérer le processus et obtenir le Palais de la Porte-Dorée. »

L’historienne Marie-Claude Blanc-Chaléard, pour qui la Cité vient bien tard, estime que « Jacques Toubon a fait sauter un grand nombre de verrous grâce à ses réseaux, ses appuis et son dynamisme personnel. Il donne le sentiment d’être convaincu par le projet, et il faut saluer sa capacité d’écoute. » L’ancien ministre comprend très vite l’enjeu politique de la Cité : le métissage des racines françaises, l’histoire conflictuelle de la colonisation, sans parler de ce que la droite pourrait récupérer sur le plan électoral. Dans la classe politique, la Cité suscite désormais une sorte de consensus.[...]


M. Gruson souligne que le premier colloque organisé par la future Cité doit être consacrée, en 2006, à ce fameux passé colonial : « Mais l’immigration n’est pas réductible à la seule colonisation, même si elle en est une composante très importante. L’immigration des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Juifs d’Europe de l’Est ou des Arméniens n’a rien à voir avec l’Empire français. »

En dépit d’une définition encore imprécise de l’immigré - faut-il évoquer l’immigration intérieure des Auvergnats, Corses, Bretons..., celle des Antillais, des rapatriés - le concept de la Cité s’articule autour de deux pôles. Le musée, confié à Hélène Lafont-Couturier, ancienne responsable du Musée d’Aquitaine à Bordeaux, doit rendre lisible l’histoire de l’immigration. Destiné à un large public, il sera conçu sur un mode évolutif, avec des révisions permanentes tous les dix-huit mois. Il doit répondre à trois problématiques. Celle de l’immigré lui-même, son trajet personnel ; celle de la France, pays d’immigration, et de la place des immigrés dans la nation, xénophobie comprise ; celle d’une identité française façonnée par la diversité. Des expositions temporaires aborderont des thèmes plus précis. Le musée doit être accompagné d’une médiathèque.

Le deuxième pôle est immatériel. Il s’agit de créer un réseau avec les associations, mais aussi avec d’autres institutions (universités, archives, musées, centres de documentations, sites Internet) et d’élaborer une politique de production, (livres, films, exposition). La Porte-Dorée doit enfin être un lieu public de rencontres et d’échanges. Le forum de toutes les immigrations.

Des questions subsistent. Le ministère de la culture pourra-t-il supporter seul cette charge supplémentaire (20 millions d’euros d’investissement, 7 millions de fonctionnement annuel) ? Et comment le tissu associatif va-t-il réagir à l’existence de cette Cité ? Sans lui, la CNHI ne sera qu’une coquille vide.

Emmanuel de Roux