Histoire coloniale et postcoloniale

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Bigeard : l’exigence de vérité

mardi 27 décembre 2011

Le 6 octobre 2011, au premier jour de son séjour officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy avait déclaré à la presse, à l’issue d’une visite du monument érigé à la mémoire des centaines de milliers de victimes du génocide arménien des années 1915-1918 : « La Turquie, qui est un grand pays, s’honorerait à revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France. [1] »
Le lendemain, il était revenu sur le sujet : « Ici à Erevan, je veux dire à la Turquie qu’elle doit regarder son histoire en face. [2] »

Mais la France regarde-t-elle bien son passé en face – et notamment son passé colonial en Algérie ? On peut en douter devant le projet de transférer aux Invalides les cendres du général Bigeard : au-delà d’un hommage au personnage, il s’agirait d’une “légitimation” des méthodes mises en oeuvre pendant la guerre d’Algérie.

La France a souvent manifesté une certaine mansuétude devant le comportement des siens “aux colonies”, mais, pour les Algériens et les Argentins, le nom de Bigeard est associé à des périodes particulièrement tragiques de leur histoire.

Depuis le début du xixe siècle, l’Hôtel des Invalides est devenu une sorte de Panthéon des militaires. Y reposent quelques célébrités militaires : Napoléon Bonaparte, auteur du rétablissement de l’esclavage, le maréchal Lyautey, pacificateur du Rif, les généraux Nivelle, celui du Chemin des Dames, et Mangin, créateur de la “Force noire”. Avec la dépouille de l’amiral Duperré qui commandait la flotte d’invasion en 1830, on trouve celles des chefs de l’armée qui conquit l’Algérie : le général Damrémont, les maréchaux Bugeaud, Canrobert, Pélissier [3], et Saint-Arnaud [4].

La justice ne peut être faite

On peut certes le déplorer, mais, contrairement à l’Allemagne, la France n’a pas effectué le travail de remise en cause de son passé : suite aux accords d’Évian, un décret du 22 mars 1962 a amnistié tous les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». D’autres amnisties ont suivi ...

En 2003, la Cour de cassation a pris le relais. Dans un arrêt du 17 juin 2003, elle a décidé qu’il n’y avait pas eu de crime contre l’humanité pendant la guerre d’Algérie, écartant ainsi la possibilité de poursuites contre le général Paul Aussaresses. Cela avait provoqué la réaction de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme :

Communiqué de la FIDH

Une occasion manquée au rendez-vous de la justice et de l’Histoire : La Cour de cassation rejette la poursuite des crimes contre l’humanité commis pendant la guerre d’Algérie

Paris, le 18 juin 2003

La Chambre criminelle de la Cour de cassation vient de rendre sa décision dans l’affaire qui a opposé la FIDH à l’ancien général de l’armée française, Paul Aussaresses, ancien coordinateur en 1957 des services de renseignements à Alger auprès du général Massu. La FIDH exprime sa plus vive déception quant à cette décision qui consacre l’impunité des crimes commis pendant la guerre d’Algérie.

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L’exigence de vérité

Cette impunité accordée à ces différents acteurs de la guerre d’Algérie est un fait. Robert Badinter l’avait écrit : « S’agissant des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, la voie de la justice s’avère barrée [5]. » Mais amnistier ne signifie ni effacer ni oublier : « Devons-nous pour autant vouer au silence et à l’oubli les crimes de l’époque ? L’exigence de vérité demeure, rendue plus forte encore parce que justice ne peut être faite [5] ».

La France aime à se considérer comme le pays des droits de l’Homme, mais il est établi qu’elle a pratiqué la torture durant la guerre d’indépendance algérienne.

Le transfert des cendres de Bigeard aux Invalides serait compris comme un hommage officiel à un chef militaire qui, jusqu’à la fin de sa vie, a justifié l’usage de la torture – « un mal nécessaire » avait-il coutume de déclarer – et qui, en dépit de ses dénégations, l’a personnellement pratiquée au cours des guerres d’Indochine et d’Algérie. Ce serait une “légitimation” de l’usage de la torture, et elle serait d’autant plus mal vécue qu’après la guerre d’Algérie la France a exporté son savoir-faire dans ce domaine.

L’exportation

C’est un bien curieux savoir-faire que la France a exporté dans les années 1960 et 1970 en Amérique du Sud : techniques d’interrogation des prisonniers, torture, quadrillage de la population. Ce que les officiers français avaient appris sur le terrain, pendant la guerre d’Algérie, ils l’ont transmis aux militaires argentins [6], brésiliens et chiliens chargés de la lutte contre la « subversion ». Le rôle des instructeurs nord-américains a souvent été raconté. Celui, peut-être aussi important, de leurs homologues français était resté dans l’ombre. Ce n’est plus le cas depuis la publication du livre et la diffusion du film associé de Marie-Monique Robin, Les Escadrons de la mort : l’école française [7] ; en voici le début :


Et voila comment Marie-Monique Robin concluait son livre en 2004 :

Le pays des droits de l’homme

« Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». [...]

« Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien –, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

« Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. [...] »

Marie-Monique Robin


Pour que ce travail de reconnaissance publique des responsabilités politiques
puisse aller à son terme, signez et faites signer cet appel :

http://www.nonabigeardauxinvalides.net/


[1Le Monde, 6 octobre 2011 : http://www.lemonde.fr/politique/art....

[2Extrait du discours de Nicolas Sarkozy sur la place de France à Erevan : http://www.elysee.fr/president/les-....

[3Les Algériens n’ont pas oublié les enfumades du Dahra : http://boussayar.blogspot.com/2011/....

[4Saint-Arnaud fut également le grand ordonnateur du coup d’État du 2 décembre 1851.

[5Robert Badinter, « Les procès sont impossibles », Le Nouvel Observateur, 14-20 décembre 2000

[7La Découverte, 2004.