Birmanie : un pays sous la botte


article de la rubrique international
date de publication : mercredi 14 novembre 2007


Aujourd’hui le peuple birman souffre, la répression de la junte militaire s’intensifie.

A l’initiative du Comité de soutien au peuple birman, Buddhachannel, Info Birmanie, l’Alliance des Femmes pour la Démocratie, et en présence de nombreuses personnalités, une manifestation silencieuse de soutien se déroulera samedi 17 novembre à 18 heures, à Paris sur le Parvis du Trocadéro.

Le matin du même jour, une autre manifestation de soutien au peuple birman se tiendra à Toulon (infos : Flora 06 12 78 45 40) :

samedi 17 novembre, à 10 h 30, place de la Liberté


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Le Monde – 4 mai 2004

Aung San Suu Kyi : Total est le principal soutien du système militaire birman [1]

Prix Nobel de la paix, leader de la Ligue Nationale pour la Démocratie — vainqueur des dernières élections démocratiques du pays en 1990 —, Aung San Suu Kyi est assignée à résidence à Rangoun, depuis octobre 1996.

En Birmanie, les violations des droits de l’Homme perpétrées par la dictature sont quotidiennes. Privés du droit de choisir leur propre gouvernement, les Birmans voient leurs libertés les plus fondamentales bafouées — recours au travail forcé, violations des libertés d’expression, de réunion, d’association, ou encore des droits à la santé et à l’éducation. Malgré cela, l’investissement de TOTAL dans le pays contribue à maintenir le régime militaire en lui fournissant une source importante de devises, en plus d’une caution morale et politique. Les contrats passés par TOTAL avec la junte militaire comptent, en effet, parmi les plus importants pour la Birmanie (environ 7% du budget estimé de l’Etat). La FIDH participe activement, au sein d’un collectif d’ONG, à la campagne « Total pollue la démocratie », qui demande régulièrement des comptes au dirigeants de TOTAL ou encore tente d’informer les actionnaires des pratiques de la societé en Birmanie. La FIDH soutient également la procédure judiciaire en cours contre TOTAL en Belgique. [2]

[L’appel de Nicolas Sarkozy qui demande à Total de ne plus investir en Birmanie] est un appel bienvenu, mais qui arrive bien tard pour être crédible, histoire de se donner bonne conscience à bon marché. Il ressemble à un aveu. Total est complice des violations des droits de l’homme commises dans ce pays depuis le 9 juillet 1992, date de sa décision d’investir dans le pipeline de Yadana. A l’époque, le Slorc [parti unique au pouvoir, ndlr] refuse le résultat des élections, les militants de la NLD [Ligue nationale pour la démocratie] sont harcelés et/ou contraints à l’exil, et Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, assignée à résidence. L’appel ne doit pas dédouaner la France de ses responsabilités. Elle est - jusqu’à présent - le pays qui a le plus freiné le renforcement de sanctions européennes à l’égard de la junte. Sanctions pour l’instant encore cosmétiques, inefficaces, parce qu’elles épargnent les secteurs stratégiques : pétrole, gaz ou bois de teck. [3]

Orwell en Birmanie

par Claude B. Levenson écrivaine [4]
publié dans Libération le 18 octobre 2007

George Orwell lui-même n’en reviendrait pas : les Birmans qui connaissent son fameux 1984 – et ils sont nombreux – n’hésitent pas à dire que c’est un texte visionnaire. A leurs yeux, ce qui se passe dans leur pays depuis près d’un demi-siècle, c’est simplement la mise en pratique, grandeur réelle, de ce que l’auteur imaginait être une fiction. Toujours selon ces connaisseurs avertis, depuis le coup de force militaire de 1962 et la succession des généraux à la tête d’une junte sans visage, pas de doute, ils vivent dans un univers orwellien sous la férule d’un Big Brother aux traits insaisissables. Est-ce parce qu’Eric Blair a personnellement connu, dans les rangs de la police britannique, l’atmosphère étouffante et les turpitudes de la société coloniale que le jeune homme d’à peine 24 ans dégoûté de tout a claqué la porte de l’Establishment pour aller voir ce qui se passait ailleurs ? Ou bien, en prenant le pseudonyme de George Orwell pour entrer en littérature, le futur écrivain voulait-il – sans en avoir pleinement conscience, comme il n’est pas rare de le faire en Birmanie – changer de nom pour changer de vie ?

La vieille coutume est toujours d’actualité : il suffit de rappeler la décision des militaires, dans le sillage de la répression de 1988, d’imposer le nom de Myanmar au lieu de Birmanie et, plus récemment, de déménager au débotté la capitale de Rangoun pour la calfeutrer dans une vallée boisée au milieu de nulle part, la baptisant Naypyidaw pour mieux s’y terrer. Par crainte d’une réaction populaire autant possible qu’imprévisible ? En tout cas, nombre de Birmans assurent que ce n’est pas un hasard si 1984 a germé dans l’imagination d’un homme épris de liberté qui a passé cinq ans de sa vie parmi eux. Pourtant, en créant son univers de cauchemar totalitaire, Orwell à l’époque visait bien plus le nazisme ou peut-être le système soviétique qu’une société coloniale en déclin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Toujours est-il que l’ordinaire de la population dans la Birmanie des généraux renvoie sans relâche à l’univers paranoïaque de 1984. La novlangue chère à Orwell ? « Tatmadaw [l’armée, ndlr] et le peuple en éternelle unité. Quiconque tente de les diviser est notre ennemi », serine un slogan omniprésent sur les murs birmans, tandis que la junte entend chapeauter une « démocratie disciplinée ». C’est ce qu’avait tenté de réaliser feu le général dictateur Ne Win, en s’engageant en 1962 dans « la voie birmane au socialisme », qui a débouché sur un appauvrissement généralisé de la population dans un pays qui regorge de richesses (riz, gaz, pétrole, bois, pierres précieuses, jade). Pour le plus grand bénéfice d’une camarilla militaire davantage soucieuse de ses intérêts personnels que du bien-être de ceux qu’elle gouverne sans partage d’une main de fer.

Aux yeux de la junte, l’autarcie est le meilleur bouclier pour se protéger des influences extérieures traditionnellement considérées comme néfastes d’où qu’elles viennent. D’où aussi une surveillance constante et toujours plus sophistiquée, même à l’heure d’Internet : à peine 25 000 adresses électroniques personnelles pour plus de 50 millions d’habitants. La possession d’un fax ou d’un modem sans autorisation officielle préalable est passible d’années de prison : autant pour la liberté d’expression. Quant à la liberté de circulation, elle est chichement accordée, sauf passe-droits et privilèges officiels, aux marins, heureux possesseurs d’un passeport pour leur travail – et encore doivent-ils rendre des comptes dès qu’ils rentrent au pays.

Selon Orwell, par écran interposé dans les logements, on avait à l’œil chaque geste des locataires. Dans les villes birmanes, c’est le chef de quartier avec ses supplétifs qui surveille et veille à ce que nul ne découche, ou qu’aucun intrus ne vienne subrepticement se glisser sur son territoire : écho singulier de pratiques ordinairement cubaines. Cette méfiance atavique des centurions birmans est contrebalancée par une foi bien ancrée – largement répandue dans le pays – en la numérologie, et les prédictions astrologiques pèsent d’un poids non négligeable dans les décisions officielles. Alors que le 9 est le chiffre fétiche des généraux, un Birman ne manquera jamais de vous faire remarquer, par exemple, que la brutale démonétisation qui avait été le déclic des manifestations de 1988 avait entraîné la suppression des billets de 100 et 50 kyats (la monnaie locale), remplacés par des coupures de 90 et 45 kyats (multiples de 9) très pratiques pour calculer…

D’autres vous rappelleront que lors de l’un des rares et très secrets voyages à l’étranger en 1984 (!), le général Ne Win avait stupéfié le Quai d’Orsay en décommandant au dernier moment une visite de courtoisie au président Mitterrand. Les raisons de « convenance personnelle » avancées n’avaient guère convaincu, mais à Rangoun, ce manquement aux bonnes manières s’expliquait simplement par l’avis des astrologues et autres devins qui auraient déconseillé à l’autocrate une rencontre avec un président de gauche. Quand on sait que la décision de faire passer du jour au lendemain la circulation automobile de gauche à droite relève d’un conseil analogue, on prend la mesure de l’originalité du système en place.

Dans ces conditions, monastères et couvents demeurent le seul refuge d’une population coupée du monde, durement assujettie et réprimée à la moindre tentative de révolte. Au lendemain de l’étouffement meurtrier du mouvement étudiant de 1988, un ancien officier de marine exilé, Kin Oung, remarquait : « L’armée birmane ne cédera pas d’un pouce, le peuple doit être puni pour avoir osé remettre en cause la mainmise absolue des militaires sur le pouvoir. » Et comme l’obstination est l’un des traits saillants du caractère local, force est de s’interroger sur l’issue possible de cette confrontation de volontés antagonistes : moines contre soldats, la loi de Bouddha contre les balles. Au cœur de cet affrontement, une femme otage, devenue pour les uns signe de ralliement ou flamme d’espoir, pour les autres « sorcière démocratie », Suu Kyi, fille d’Aung San, son propre père révéré comme le père de l’indépendance birmane. Force symbolique contre force brute.

Le dernier mot reviendrait-il à cet étudiant birman qui nous disait : « C’est Big Brother au quotidien. Orwell avait décrit son expérience de policier à l’époque coloniale dans Une histoire birmane. Devenu mondialement célèbre avec 1984, il pouvait difficilement imaginer que cette fiction prémonitoire dépasserait quasiment la réalité dans la Birmanie d’aujourd’hui… » ?

Claude B. Levenson

Notes

[1] Entretien accordé au Monde le 20 juillet 1996.

[2] Extrait du dossier Birmanie de la FIDH.

[3] Extrait d’un entretien avec Olivier De Schutter, secrétaire général de la FIDH, publié le vendredi 28 septembre 2007 dans Libération.

[4] Auteure, avec Jean-Claude Buhrer, de Aung San Suu Kyi, demain la Birmanie, Ed. Philippe Picquier, 3e édition, mise à jour août 2007.


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