Histoire coloniale et postcoloniale

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Brazza dérangerait-il encore ?

dimanche 4 décembre 2005, par nf

Il y a cent ans mourait ce libérateur des esclaves en Afrique. Commémoration bien discrète en France...

Un article de Christian Campiche publié sous le titre Brazza dérange encore dans La Liberté du 4 décembre 2005
 [1]

Cet article complète la page Pierre Savorgnan de Brazza (1852 - 1905) du site de la LDH de Toulon, qu’il cite à plusieurs reprises.

En 1905, l’explorateur français d’origine romaine Pierre Savorgnan de Brazza meurt en revenant d’une dernière expédition en Afrique centrale. La France fait des obsèques nationales à ce héros pacifique de l’époque de la colonisation.


Une carrière dont le premier événement marquant remonte à 1875. Cette année-là, en effet, débute la première mission de Brazza. Elle le mènera à ouvrir deux ans plus tard une voie d’accès entre la côte et l’énorme bassin du moyen Congo. Parallèlement, Brazza libère de leur joug les esclaves qui se placent sous sa protection.

Un seul récit

Bizarrement, un seul récit de Brazza nous est parvenu à ce jour, il relate la première expédition, menée entre 1875 et 1877. Voici ce qu’écrit le jeune explorateur : « Chez tous ces peuples, depuis longtemps courtiers d’esclaves, l’appât du gain a faussé l’idée première de la justice, et ce n’est plus un coupable qu’on punit, mais une marchandise qu’on vend. Et qui sait si, par la suite des temps, le descendant du chef obamba, aujourd’hui fier de ses nombreux guerriers, ne se trouvera pas, à son tour, faible et isolé, pour avoir peu à peu vendu les siens afin de se procurer du sel pour sa cuisine ou des colliers congolos pour ses favorites. » Et de s’interroger sur les migrations, source potentielle, à ses yeux, de l’abâtardissement des ethnies. La décadence de certains peuples « n’est-elle pas dûe à la démoralisation produite de proche en proche, et depuis des siècles, par l’esclavage » ?

Brazza s’extasie

Brazza s’extasie devant « l’extrême richesse des terres qui ne demandent à l’homme que peu d’efforts pour le nourrir ». Mais il déplore que les indigènes préfèrent se livrer à la chasse et surtout au commerce, alors que « l’avenir du pays est intimement lié à l’organisation du travail indigène, seul apte à mettre en valeur la fertilité de la contrée par la culture du café, du cacao, de la canne à sucre, qui poussent admirablement ».

Responsable de cet état de choses : la structure des échanges qui implique une multitude d’intermédiaires. Situés sur la côte, les comptoirs tirent les ficelles entre les mandants européens et le petit producteur africain. A tous les maillons de la chaîne, chacun se sert au passage. « Tel est le commerce d’avances, source d’abus, de conflits, de luttes et de gaspillage », se désole Brazza. « Le producteur reçoit ainsi à peine la centième partie des marchandises données par la maison de commerce (...). De là quantité de petits monopoles, des jalousies et guerres permanentes entre un village et l’autre. »

Manière « négrophile »

En 1886, Brazza est nommé commissaire général du Congo français. Mais il tombe en disgrâce en 1897. Sa manière « négrophile » de gérer la colonie, le respect des rythmes locaux, tranche avec la hâte de la métropole. Tandis que Brazza encourage un développement sur une base agricole et familiale, l’Etat colonial soutient les sociétés de commerce aux mains d’aventuriers de tout poil.

Les années passent, Brazza a élu domicile à Alger où il vit avec sa famille. Au printemps 1905, alors qu’il se croit oublié, il est contacté par Paris. La France a mauvaise conscience. Missionnaires au Congo, les Pères du Saint-Esprit lui font parvenir des signaux inquiétants. Soumise au régime des concessions, la région est livrée à la violence et à l’arbitraire. Avec la complicité de l’armée française, les affairistes font régner la terreur. Se souvenant de l’existence du « Père des esclaves », le ministre des Colonies le charge d’enquêter sur la situation. Brazza part au Congo, mais son voyage tourne à la tragédie. L’explorateur à la barbe de prophète ne reconnaît plus le territoire qu’il a parcouru autrefois pacifiquement. Partout règne l’exploitation humaine la plus inique. Ce qu’il voit dépasse l’entendement. Dans un camp s’entassent pêle-mêle femmes, enfants et vieillards retenus en otages.

Une mort suspecte

Brazza tombe malade. Il rend l’âme le 14 septembre 1905 à Dakar, sur le chemin du retour. Sa femme, qui l’a accompagné, est convaincue (elle le restera toute sa vie) qu’il a été empoisonné. Si rien ne permet de confirmer ces soupçons à ce jour, le fait est que Brazza dérangeait. Et continue de déranger encore aujourd’hui.

Mais où est passé son carnet ?

Mais où est passé le carnet de bord de Brazza, celui dans lequel l’explorateur consignait toutes ses observations ? De précieuses notes qu’il cachait dans le double-fond de sa malle Vuitton et dont tout porte à croire qu’elles ne contenaient rien de glorieux pour le mandant de Brazza, l’Etat français.

De fait, après le décès de l’explorateur, la malle fut aussitôt réquisitionnée et emmenée à Paris. Etonnante est aujourd’hui l’extrême discrétion de la France, d’habitude point avare en cérémonies élégiaques quand il s’agit d’honorer par la mémoire un de ses grands personnages.

Incontestablement, Pierre Savorgnan de Brazza en fut un. A son enterrement, le Tout-Paris suivit le cercueil jusqu’au Père-Lachaise. Certes, relève la section de Toulon de la Ligue des droits de l’homme (LDH) [2], « le Haut comité des célébrations nationales a prévu de commémorer (à la rubrique des Sciences et techniques !) le décès il y a un siècle de celui qui " reste une des plus hautes figures de la geste coloniale française ". Pour reprendre les termes de l’historien Jean Martin : " un héros naïf et désintéressé qui n’a pas usurpé l’estime de ses contemporains car nul n’a sans doute mieux que lui illustré les thèmes, récurrents dans le discours colonial, de la conquête pacifique et de la mission civilisatrice. " » Reste, ajoute la LDH, que le centenaire de son décès a été « discrètement oublié ».

Seule ville d’Afrique qui a gardé, et pour cause, le nom de son fondateur, Brazzaville aimerait de son côté récupérer les restes de celui « dont la mémoire est pure de sang humain » et qui repose face à la mer au cimetière d’Alger [3]. En mars 2005, le président français Jacques Chirac a participé « avec une certaine émotion » à la pose de la première pierre d’un monument Savorgnan de Brazza à Brazzaville, un mausolée qui a déjà coûté au gouvernement de la République du Congo la bagatelle de 4 millions d’euros. Mais l’initiative est source de polémique au sein de la diaspora congolaise et pour cause : le pays compte parmi les plus pauvres. D’ailleurs parmi les descendants de l’explorateur, il en est pour craindre une douteuse opération de prestige au détriment de la communauté des batékés, avec qui Brazza signa un traité de paix. Cette population qui vit à l’intérieur du pays ne sera pas associée aux événements.

Marraine de l’opération, la France se garde bien de contredire le régime en place. Le territoire du Congo est trop riche en pétrole et la compagnie Elf un acteur économique important du lieu. Comme ailleurs en Afrique, le sous-sol est l’objet d’intenses convoitises, la lutte armée pour le contrôle de l’exploitation des matières premières un but en soi. Brazza peut se retourner dans sa tombe. S’il revenait sur terre, le « Père des Esclaves » et prophète de l’Afrique serait bien navré de constater que peu de choses ont changé, finalement. La présence des grandes puissances entretient une corruption qui exclut les populations de la prospérité. L’antique politique coloniale a repris ses droits.

Christian Campiche


[1Cet article a été publié, le 4 décembre 2005, dans le magazine du quotidien romand La Liberté, édité à Fribourg (Confédération Helvétique).

La photo de Pierre Savorgnan de Brazza a été reprise du site du journal
http://www1.laliberte.ch/news_magazine.cfm?id=194293.

[3Pour suivre le retour éventuel des restes de Savorgnan de Brazza, on pourra consulter http://www.congopage.com/article.ph....