Histoire coloniale et postcoloniale

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Camus au partage des eaux, par Arezki Metref

dimanche 13 octobre 2013, par nf

Une chronique publiée le 6 octobre 2013 dans la rubrique “Ici mieux que là-bas” du quotidien Le Soir d’Algérie.

Camus au partage des eaux

Eh oui, je vais vous assommer encore avec Camus ! Du Camus ! Parfaitement. Je sais, je sais, régulièrement, on dégaine ce marronnier. Camus algérien, pas algérien, la justice, sa mère et tout le tremblement. Je sais que la plupart d’entre vous s’en tamponnent mais enfin, ça reste un sujet. Un sujet difficile, peut-être même périlleux. Mais surtout passionnant. Comment un homme en arrive-t-il à cristalliser les cahots de l’Histoire, les occasions manquées entre deux peuples….

Eh oui, pour parler de Camus aujourd’hui, mieux vaut avoir une assurance vie ou, à tout le moins, un gilet pare-balles. Ou même les deux, de préférence. Quoi qu’on dise, il y a toujours des tireurs prêts à vous descendre.

D’un côté, les « nôtres ». Irascibles, ils refusent catégoriquement d’entendre parler de Camus, sous prétexte que l’écrivain a été évincé par l’homme qui a loupé l’occasion unique de conformer ses déclarations humanistes et progressistes à des actes conséquents. Le procès qui lui est fait est implacable, souvent légitime, et parfois excessif. A entendre quelques-uns d’entre nous, on ne cause plus de Camus, un écrivain qui a été incapable de dépasser sa subjectivité de petit Blanc pour un point de vue plus planant, mais du général Bigeard ou même de Salan.

A l’inverse, tout un courant de gauche en France formant ce qu’on appelle les « Camusiens », composé de Français et d’Algériens nouvellement convertis à quelque chose qui ressemble à du monothéisme, crient au mauvais procès dès qu’on pointe l’une des nombreuses contradictions dont l’œuvre et les actes de Camus sont perclus. Ceux-là, ils te descendent au lance-flammes dès que tu oses dire, même si tu as du texte à l’appui, que l’humanisme de Camus ne marchait pas sur ses deux pieds. Son pied algérien était bot.

En général, Camus écrivain fait l’unanimité par-delà les appartenances idéologiques et politiques quant à l’innovation scripturale. Reconnaissance largement méritée puisque l’Étranger demeure à ce jour l’un des romans les plus traduits et les plus vendus au monde, accueilli par le public et la critique avec enthousiasme. Mais pas toujours.

Des voix dissonantes dans ce concert louangeur ? Celle de notre amie Christiane Chaulet-Achour qui disait quelque chose comme « Camus un écrivain qui a bénéficié d’être en résonance avec une époque ». Et surtout cette appréciation décapante de François Truffaut qui refusa une adaptation cinématographique de l’Etranger, plus tard réalisé par Visconti, pour des raisons de qualité strictement littéraire. Le roman, tranchait-il, est : « Inférieur à n’importe lequel des 200 romans que Simenon a écrits. »
Quoi qu’il en soit, Camus, vie et œuvre, est inclus dans une sorte de dogme qu’il faut prendre en entier ou rejeter en bloc, selon le même procédé. Pas de quartier. Pas de nuance. C’est ça, tu prends ou tu laisses !

En cette année du centenaire de sa naissance, les choses s’exacerbent. Je ne connais pas le nombre exact de livres ni de rencontres universitaires ou non qui lui ont été consacrés, mais on observe depuis une vingtaine d’années un retour en force de Camus dans l’actualité des rapports aigre-doux entre la France et l’Algérie. Si l’on devait fixer arbitrairement la date de ce retour, il faudrait le situer au début de la décennie 90, lequel coïncide avec la parution de la somme biographique que lui a consacrée Olivier Todd sous le titre Albert Camus, une vie. En dépit de sa volonté d’observer une certaine neutralité, notamment sur les questions litigieuses posées ou même incarnées par Camus, Olivier Todd a adopté une démarche méthodologique visant à découpler la littérature de la politique. Ce qui est une façon de reconnaître la faiblesse des positions politiques de Camus, et ce faisant de les excuser. Cette séparation entre littérature et politique est assez confortable. On peut à la limite discuter des positions de l’homme, et il restera toute la place à l’écrivain. Mais des critiques plus précises cherchent plus loin : dans l’arrière-fond politique censé rester invisible dans les romans. Et dans les reportages de Camus. L’un des arguments, repris notamment par Mouloud Feraoun à propos de La Peste, est le naturel avec lequel Camus efface d’un coup de plume les autochtones de ses romans. Quant à son reportage sur la misère en Kabylie, réalisé en juin 1939, sa finalité est que l’auteur demande une réforme humaniste, et non une abolition du colonialisme. Cette critique a été faite, entre autres, par Henri Alleg. Ce retour de Camus coïncide aussi avec le début des violences en Algérie, révélant des contradictions politiques internes et externes que l’on allait assez vite appréhender comme les conséquences à distance d’une décolonisation mal réussie sur le mode : si vous aviez écouté Camus, vous n’en seriez pas là !

Mais c’est surtout un troisième élément qui pourrait expliquer ce retour intempestif de Camus. Le réveil des mémoires de la guerre qui, 30 ans après l’indépendance de l’Algérie, se sont mises à interroger à partir de différents points de vue, ce qui s’est passé pendant la colonisation, les racines de la guerre, l’indépendance et les conséquences de chacun de ces éléments. Cette confrontation des mémoires par rapport à la colonisation et la décolonisation, a des échos dans les batailles politiques d’aujourd’hui en France et en Algérie. La question Camus y est connectée.

Le déchirement de Camus est apparu alors, non pas comme une impuissance à résoudre dans le sens de la justice la question de la domination coloniale, mais comme un recours pour fonder dans un univers pédagogiquement parfait, une fraternité des mémoires qui aurait pu mener l’Algérie coloniale à une issue moins sanglante et plus rapprochée de la France. L’histoire ne s’est pas passée ainsi. On ne peut la rejouer. Ce qu’on ne peut pas enlever à Camus, c’est que l’Algérie sa terre natale, a été sa source d’inspiration. Toute son œuvre s’y enracine. Mais cette Algérie est peut-être moins une patrie qu’un exil. On aura beaucoup glosé sur ce sentiment de détachement de toute chose présent dans l’œuvre de Camus, peut-être faut-il y voir la fragilité de racines évanescentes qui plongent dans la terre algérienne, tout en étant nourri par une sève venue d’ailleurs.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle il écrivait dans ses Carnets en 1940, tandis qu’il était en pleine gestation de l’Etranger : « Je ne suis pas d’ici, pas d’ailleurs non plus. »

Le drame de Camus, marqué par son enfance pauvre à Belcourt dans l’Alger coloniale, c’est qu’il appartenait aux colonisateurs par l’origine et aux colonisés par la condition sociale.

Ce chiasme est sans doute à l’origine de cet écartèlement qui fondait Camus, et en faisait un horizon bouché quant à l’issue de la colonisation.

Ceci dit, si l’Algérie de Camus se résumait à une peinture absurde des états d’âme de petit Blanc dans laquelle « l’Arabe » n’était qu’un générique, ombre vaporeuse et inquiétante, la puissance ontologique de son art érige en esthétique cette image de l’absence. Il est arrivé un moment où, à Tipasa dans l’odeur des absinthes, les dieux ont cessé de parler, où l’ordre cosmique dans lequel Camus convoquait l’Histoire et les mythologies, pour atteindre une sorte de nirvana sensuel et philosophique, est perturbé par la révolte des opprimés.

Arezki Metref