Histoire coloniale et postcoloniale

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Charonne, 8 février 1962 : un crime d’Etat

jeudi 25 mai 2006, par nf

Retour sur la manifestation anti-OAS du 8 février 1962, à l’occasion de la parution d’un livre d’Alain Dewerpe,
Charonne. 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’Etat
,
Gallimard, « Folio Histoire », 898 pp., 10 €.

Vous lirez ci-dessous la présentation de cet ouvrage par Olivier Wieviorka [Libération, le 11 mai 2006].

Un manifestant blessé lors de la manifestation du 8 février 62 au métro Charonne (AFP)

le 8 février 1962, les organisations de gauche, communistes au premier chef, appelèrent à protester contre la campagne d’attentats que menait l’OAS en métropole. Interdite par le pouvoir gaulliste, la manifestation ­ rassemblant sans doute quelque 20 000 personnes ­ fut sévèrement réprimée, les charges de la police causant neuf morts à la station Charonne. Au mépris de l’évidence, ce « massacre d’Etat » fut avec constance nié par les autorités politiques et policières, promptes à imputer la faute à l’irresponsabilité des chefs communistes, à la violence des manifestants, voire à une provocation de l’OAS. Il n’en fut rien, comme le démontre Alain Dewerpe dans un livre qui se pose et en leçon d’histoire et en monument de piété filiale, puisque Fanny Dewerpe, la mère de l’auteur, compta au nombre des victimes.

Charonne se situe tout d’abord à la confluence de stratégies antagoniques. Les communistes, en clamant leur colère, voulaient protester contre les violences de l’OAS, renouer avec une stratégie antifasciste favorisant l’union de la gauche, peser peut-être dans le futur règlement du conflit algérien.

L’OAS, pour sa part, cherchait à attiser la haine opposant gaullistes et communistes afin d’embarrasser le pouvoir. Autant de pressions que rejetait Charles de Gaulle. Ce dernier, par principe, souhaitait maintenir l’autorité de l’Etat, quitte à afficher un détachement hautain face au bruissement de l’opinion publique ; il n’éprouvait, par culture, aucune inclination pour les manifestations quelles qu’elles fussent ; face à une armée et une police sensibles aux sirènes de l’Algérie française, il voulait surtout prouver qu’il n’était ni le tenant du compromis, ni l’homme de la faiblesse. Furent donc données des consignes d’extrême fermeté. A cette aune, Charonne ne résulta ni de la violence première des manifestants, ni des excès spontanés de la base policière. Car au rebours d’une légende tenace, les grilles du métro n’avaient pas été fermées ; les morts ne furent pas provoquées par la pression d’une foule cherchant à gagner les quais ; elles découlèrent des charges violentes de la police (et non des CRS) qui, usant sans retenue du bidule, se plut en outre à jeter sur les hommes et les femmes entassés dans les escaliers les grilles qui, d’ordinaire, protègent les arbres. Ainsi, ce « massacre d’Etat » fut dans une large mesure prémédité, même si cette violence s’accordait aux attentes de certains policiers que l’idée de casser quelques crânes communistes n’effarouchait guère.

Le drame suscita une vive émotion. La grève lancée le 9 février mobilisa plus de deux millions de participants et les obsèques, le 13 février, rassemblèrent, selon les estimations, de 125 000 à un million de manifestants. Le pouvoir s’entêta pourtant dans ses dénis. Aux mains de l’appareil d’Etat, presse et télévision se turent. Si une enquête policière fut menée avec rigueur, le dossier judiciaire fut prestement classé sans suite et l’amnistie du 17 juin 1966 mit un terme opportun à la quête des responsabilités. Sur le plan civil, victimes directes et indirectes ne bénéficièrent que d’une faible indemnité, les tribunaux retenant la thèse d’une responsabilité partagée : du fait de l’interdiction, les manifestants auraient dû s’abstenir. Le pouvoir tenta de même d’effacer la mémoire du crime, interdisant par exemple, jusqu’en 1982, de manifester sur les lieux du drame.

Du ministre de l’Intérieur Roger Frey au préfet de police Maurice Papon, les responsables adoptèrent une stratégie fuyante, accusant tantôt l’OAS, tantôt les manifestants d’avoir provoqué le désastre avant de se rejeter mutuellement la faute, dans les mémoires rédigés après coup.

Brassant une réflexion de qualité sur les usages de la manifestation et les avatars de la mémoire, ce livre maîtrisé invite surtout à réfléchir sur la violence dont peut user un pouvoir, fût-il régulièrement élu. L’implacable démonstration d’Alain Dewerpe suggère que la prétendue raison d’Etat a pu conduire à des crimes, pavé terrible jeté sur l’image iconique que l’on se forge souvent de la démocratie française en général, et du pouvoir gaulliste en particulier.

Olivier Wieviorka