Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > après les empires coloniaux > Maroc > Christine Daure-Serfaty, résistante et Juste

communiqué de la LDH

Christine Daure-Serfaty, résistante et Juste

vendredi 30 mai 2014

Christine Daure-Serfaty vient de mourir le 28 mai 2014. Edwy Plenel lui rend un hommage que nous reprenons ci-dessous.

Elle avait caché puis épousé en prison le militant marocain Abraham Serfaty qui avait subi la torture et l’emprisonnement dans les bagnes marocains. C’est elle qui révéla au monde l’abominable mouroir de Tazmamart. Tous deux ont été d’infatigables militants pour la justice, les libertés et la défense des droits de l’Homme.

[Mis en ligne le 29 mai 2014, mis à jour le 30]


Communiqué LDH

Paris, le 30 mai 2014

Décès de Christine Daure-Serfaty

Christine Daure-Serfaty nous a quittés. Résistante, militante des droits, femme de lettres, elle s’est éteinte à l’âge de 88 ans. Son nom et son souvenir restent liés au Maroc et à ses années de plomb, singulièrement au bagne de Tazmamart. Par son courage et sa détermination, elle a joué un rôle décisif dans la libération de plusieurs de ses détenus. Véritable figure de l’engagement, Christine Daure-Serfaty s’attachait scrupuleusement à combiner avec intransigeance son investissement militant et ses valeurs morales. Ses ouvrages, consacrés pour la plupart au Maroc, ont largement contribué à ébranler le système corrompu et dictatorial de Hassan II. En France, elle avait poursuivi cet engagement pour les droits des détenus au sein de l’Observatoire international des prisons, dont elle était devenue présidente en 1993. La Ligue de droits de l’Homme s’incline avec respect et émotion devant la mémoire de celle qui fut une militante des droits de l’Homme et adresse ses condoléances attristées aux membres de sa famille.

Christine Daure-Serfaty, résistante et Juste, entre France et Maroc

par Edwy Plenel, Médiapart, le 28 mai 2014


Christine Daure-Serfaty est décédée à Paris, mercredi matin 28 mai, dans sa quatre-vingt-huitième année. C’est une grande dame qui s’en va, une Juste qui avait fait de la résistance une évidence, vitalité essentielle en tout lieu et en toute époque. Pour le peuple marocain, dont elle avait épousé le destin, elle restera comme l’une des héroïnes de son inlassable combat pour les droits humains. Hommage.

Née le 12 novembre 1926, Christine Daure a d’emblée grandi avec la Résistance. Son père, le physicien Pierre Daure (1892-1966), recteur de l’université de Caen révoqué par Vichy, fut, le 10 juillet 1944, le premier préfet nommé par le général de Gaulle dans le premier département libéré, le Calvados. Son oncle maternel, le diplomate François Coulet (1906-1984), rejoignit la France Libre et fut nommé, dès le 12 juin 1944, commissaire de la République pour la Normandie. Cette empreinte de fière liberté ne la quittera jamais, accompagnée par les souvenirs d’une adolescence vécue dans le refus de l’ordre établi pétainiste, tissée du côtoiement des dissidents, réfractaires et clandestins.

Elle s’en souviendra quand, devenue professeur d’histoire et géographie, elle part en 1962 enseigner au Maroc. Tombée sous le charme du pays, elle en épouse les résistances et les espérances, face à la monarchie absolue de Hassan II. Au début des années 1970, elle accepte de cacher l’homme qui dit non à ce roi despote, le clandestin Abraham Serfaty. En vain. Il est arrêté, torturé, condamné. Elle est inquiétée, interrogée, expulsée. Dès lors, séparés, éloignés, ils mènent un combat commun pour les droits humains. En 1986, Christine obtient de pouvoir visiter Abraham en prison, à condition de l’épouser, devenant désormais Christine Daure-Serfaty.
Abraham restera dix-sept ans prisonnier du roi, jusqu’à sa libération en1991, accompagnée de son expulsion de son propre pays, auquel il ne pourra revenir qu’à la mort de Hassan II, en 1999.

Mais, loin de se battre pour le seul Abraham, Christine en fit le symbole d’un combat général pour les prisonniers et disparus du régime chérifien, contre ses injustices et ses cachots. Auteur en 1986 sous le pseudonyme de Claude Ariam (afin de pouvoir continuer à se rendre dans le pays) d’un Rencontres avec le Maroc (La Découverte), elle fut la complice secrète du coup de tonnerre éditorial de Gilles Perrault, Notre ami le Roi (Gallimard), dont la parution, en 1990, ébranla le règne de Hassan II jusque dans ses fondations, semant la panique parmi les courtisans et les affidés. Une brèche était enfin ouverte dans le mur du silence qui, en France même, protégeait de ses lâchetés et de ses complaisances un régime indéfendable.

S’y engouffrant, Christine Daure-Serfaty n’eut de cesse de révéler au grand jour, pour obtenir la libération de ses survivants – l’histoire si cruelle qu’elle en paraissait incroyable du bagne de Tazmamart, cette prison de la mort où, pendant dix-huit ans, des hommes vécurent l’enfer pour assouvir la vengeance d’un seul, le Roi. Dans un livre paru chez Stock en 1992, elle raconta son enquête minutieuse pour réussir à localiser et à dévoiler ce trou noir du pouvoir absolu, hantée par cette horreur dès qu’elle en reçut les premiers témoignages. « Tazmamart, écrivait-elle, m’a habitée, envahie si longtemps. Tout au fond, il rejoignait le cauchemar qu’ont fait tous les enfants : seuls dans le noir, enfermés, ils appellent leur mère et personne ne vient car personne ne les entend. »

En 1993, dans leur exil parisien, Abraham et Christine publièrent un livre à deux voix, d’infini respect mutuel, La Mémoire de l’autre (Stock). C’est un magnifique récit entrecroisé de deux vies parallèles et mêlées, partagées entre des identités plurielles : celle d’Abraham qui, juif du monde arabe, se voulut toujours « arabe juif » ; celle de Christine dont la culture protestante façonnée aux idéaux de la Résistance retrouvait dans l’aventure marocaine une exigence éthique que la France lui semblait avoir désertée. Deux libertés, celle d’une femme rebelle au pouvoir des hommes, celle d’un homme rebelle au pouvoir d’un roi, qui se rejoignaient, en ces temps déjà obscurcis d’intolérance et d’exclusion, pour nous inviter à combattre l’indifférence.

D’une curiosité infatigable et d’une imagination généreuse, Christine fut aussi l’auteur d’un essai sur la Mauritanie (L’Harmattan, 1993) et d’un roman, La Femme d’Ijoukak (Stock, 1997). Un an après leur retour commun au pays d’Abraham qu’elle avait aussi fait sien, elle en fit le récit dans une Lettre du Maroc (Stock, 2000) où elle s’interrogeait, entre optimisme et prudence, sur la page qui se tournait et, surtout, qui allait s’écrire avec l’avènement du nouveau roi, fils du précédent, Mohammed VI. Page qu’elle accompagna de ses combats inlassables, avec toujours la même boussole : le souci des autres, et parmi ces autres, des plus oubliés. Page que le peuple marocain continue d’écrire, cahin-caha, face à un système monarchique, celui du Makhzen, pour l’essentiel inchangé.

Pour saluer cette résistante, dont ce qui précède ne dit que la trame d’une vie à part, infiniment riche et immensément courageuse, et pour associer son souvenir à celui d’Abraham, disparu en 2010, je republie ici la préface qu’elle m’avait demandée pour sa “Lettre du Maroc”. Datée du 26 mars 2000, elle les fait vivre au présent, laissant cette trace ineffaçable de celles et ceux qui luttent, inlassablement. À travers l’exemple de Christine, elle rendait hommage aux femmes qui savent dire non, et d’abord dire non à l’éternité illusoire de la domination masculine. En la lisant, vous comprendrez que Christine Daure-Serfaty fut une amie chère qui a beaucoup compté – et c’est peu dire. J’écris ces mots en pensant à ses nombreux amis et proches, au Maroc et en France, et à ses trois enfants, Christophe, Lise et Lucile, que je salue chaleureusement ainsi que leurs propres enfants, les petits-enfants de celle que nous aimions appeler avec tendresse la reine Christine.

Edwy Plenel


Le camp de Tazmamart (rasé depuis)

Abraham Serfaty, « juif arabe », communiste et antisioniste

[Source : Camp volant (extraits)]


Après une enfance qu’il décrit comme insouciante et « baignée d’amour », entre Maârif et Derb Ghallef, le jeune Casablancais né en 1926 entre aux jeunesses communistes marocaines à 18 ans. Il entre aussi en lutte, comme de nombreux juifs marocains, contre le protectorat et l’oppression coloniale. De 1952 à 1956, il est assigné à résidence … en France. Premier exil.

L’indépendance acquise, Abraham, ingénieur des Mines, entame une carrière de technocrate prometteuse : en 1960, il est directeur technique à l’Office Chérifien des Phosphates. Une entreprise stratégique pour le Maroc, d’autant plus sensible qu’une partie de ses revenus considérables va directement dans la poche d’Hassan II.

Après en avoir fini avec la résistance anticoloniale marocaine, Hassan II se débarrasse de Mehdi Ben Barka (1965) et s’emploie à anéantir la Gauche marocaine.

En novembre 1968, les 7000 mineurs de Khourigba, un bastion des luttes ouvrières depuis le Protectorat, entament une des plus longues et dures de leurs grèves. Ils tiennent 50 jours et gagnent. C’est cette grève qui fait basculer la vie de Serfaty. Avec une audace inouïe dans un pays où la bourgeoisie affiche généralement soumission au palais et haine de classe pour la populace, ce cadre de l’entreprise ose se solidariser publiquement avec les grévistes, résolvant ainsi la contradiction qui l’habite. Il est chassé de l’OCP. l’insoumis En 1970, il se radicalise et quitte le parti communiste marocain, comme des centaines de jeunes Français le font avec le PCF à la même époque, et participe avec Abdellâtif Laabi, poète, Abdellâtif Zeroual, philosophe, à la création d’une organisation marxiste-léniniste, Ila al Amam, « En Avant ».

L’organisation prépare le Grand Soir, en particulier en milieu étudiant au sein de l’UNEM. Certains de ses militants, dont Serfaty et Laabi, contribuent à la belle revue « Souffles », en Français et en Arabe . Surtout, Ila al Amam ose s’attaquer à deux des vaches sacrées de la monarchie hassanienne : le pouvoir absolu lui-même et la marocanité du Sahara Occidental. Un double crime de lèse-majesté.

En janvier 1972, Abraham est arrêté. Le pays est alors écrasé par une répression policière d’une férocité comparable à celle que vivra cinq ans plus tard le Chili de Pinochet. En 1965, les émeutes populaires du 23 mars ont été noyées à Casablanca dans un bain de sang. La tentative de coup d’État sanglante de Skhirat vient d’avoir lieu et a déchaîné l’appareil policier. Les luttes sociales s’intensifient dans tous le pays. Le Makhzen, nom donné au Maroc à l’appareil d’Etat du Royaume, est alors littéralement en état de guerre avec toute opposition intérieure. Son seul nom fait trembler. Sa police a carte blanche. Les arrestations sont des enlèvements, les « disparitions » définitives sont innombrables, la torture dans les commissariats systématique et atroce, la justice aux ordres. Les camps de concentration se multiplient et se remplissent des victimes du tyran qui qualifiera, se pavanant une fois de plus à la télévision française ces mouroirs clandestins de « jardins secrets » de sa propre majesté : Derb Moulay Cherif, Tazmamart, Tagounit, Agdz, Kelâat Mgouna, Skoura, etc.. On n’arrête pas que les militants politiques. Pour "nettoyer" Casablanca des stigmates de la misère lors du sommet de la Conférence Islamique de 1971 par exemple, au moins 215 personnes, mendiants, sans-abris, élèves et employés sont raflés nuitamment, déportés et emmurés sans jugement à Tagounit pendant mille jours.

La simple distribution d’un tract critiquant le régime est une « atteinte à la sûreté de l’Etat ». On n’a pas d’autre crime à reprocher à Serfaty et à ses compagnons. Abraham, comme il se doit, est torturé sauvagement.

Libéré, ainsi que Laabi, sous la pression d’un puissant mouvement lycéen et étudiant, puis presque immédiatement à nouveau recherché, il entre alors dans la clandestinité. La vraie, celle où l’on doit vraiment se cacher, et où ceux qui vous cachent, ou connaissent seulement votre planque, ou sont seulement susceptibles de la connaître, sont en grand danger.

Alors que Laabi, chez qui il se cache d’abord, est arrêté, Serfaty échappe de peu à la rafle et fait alors une rencontre décisive : celle de Christine Daure, enseignante française d’Histoire et Géographie à Rabat. Expliquant pourquoi elle accepta de cacher Abraham, Christine Daure-Serfaty répondra : « je me suis souvenue que mon père, résistant, devait la vie sauve à des gens qui l’avaient caché ». Serfaty est planqué par Christine pendant 15 mois. La police marocaine ne recule devant rien pour retrouver le militant. Son fils Maurice, 20 ans, est arrêté – il fera deux ans de prison – ainsi que sa sœur Évelyne, qui est torturée. Elle ne parle pas. Elle mourra des suites des sévices infligés. « Tu parles ou on te tue. Ils t’ont tué Évelyne. Tu n’avais pas parlé »(Laabi).

En 1973 Serfaty est condamné par contumace à perpétuité. En novembre 1974, il est arrêté. Il « disparaît » alors durant 14 mois. En réalité, il est détenu dans un centre de torture, en tout point comparable à celui de la rue Lauriston à Paris en 42 ou de la villa Sésini à Alger en 57 : le commissariat Derb Moulay Cherif, synonyme d’horreur pour beaucoup de Marocains. Zéroual y meurt sous la torture au même moment. Enchaîné, les yeux bandés, interrogé, c’est-à-dire torturé. Le juge d’instruction qui le reçoit à sa sortie de Derb Moulay Cherif a ces mots : « vous avez de la chance que nous soyons en démocratie »…

Serfaty écrira dans les Temps Modernes : « On doit (…) tout faire pour oublier ces heures immondes, pour retrouver une figure humaine après des mois et des mois d’avilissement physique, pour que le cœur ne tremble plus à chaque son qui rappelle cette voix basse qui me chuchotait à l’oreille « Nuhud » ( lève toi), et je savais que c’était pour la torture ». En 1976, toute la direction d’Ila al Amam a été arrêtée.

En octobre 1977, Hassan II fait organiser un maxi-procès pour célébrer son succès : 139 militantes et militants révolutionnaires sont amenés en 12 fourgons dans un tribunal protégé par l’armée. Au cours de cette grossière parodie de justice, un accusé crie à l’adresse du juge : « fascistes ! ». Le juge répond : « deux ans de plus pour chacun ». La parole est miraculeusement donnée à Abraham qui débite à toute vitesse une diatribe qu’il conclut par un sacrilège : « Vive la république sahrahouie, vive la république marocaine ! ». Le juge confirme la perpétuité et lui colle une peine d’isolement en supplément. Au total, 30 siècles de prison sont distribués.

Abraham Serfaty passe ensuite 14 années à la Prison Centrale de Kénitra, où il anime une véritable ruche humaine. Lectures, séminaires, disputes politiques sont le quotidien des « 40 de Kénitra ». Les grèves de la faim aussi, coordonnées dans toutes les prisons du pays, pour faire reconnaître un statut de prisonniers politiques. Au cours de l’une d’elles, Saïda Menebih meurt au 34e jour, faute de soins. De ces 40 de Kénitra qui, bon an mal an, restent une communauté de rebelles soudée, Abraham dira : « nous étions les hommes les plus libres du Maroc ».

La solidarité internationale s’organise. En France et ailleurs, les comités de soutien aux prisonniers politiques marocains se multiplient. Mais une seule personne et un seul livre jouent un rôle absolument décisif dans la lutte pour faire céder le despote Hassan II.

La personne s’appelle Christine Daure. Depuis la France où elle a été expulsée, elle remue ciel et terre, des années durant, pour obtenir finalement le droit, sur intervention de Danielle Mitterrand, de revenir au Maroc et d’épouser Serfaty en prison.

De retour à Casa, Christine Daure-Serfaty continue la lutte. Pour la libération des prisonniers de Kénitra, mais aussi de tous les autres. C’est elle qui collecte notamment, au péril de sa sécurité (elle sera encore expulsée deux fois), les informations sur l’abominable camp de Tazmamart où Hassan II a emmuré vivants dès 1972 des dizaines de Marocains. Et c’est Edwy Plenel qui convainc Gilles Perrault d’écrire le livre qui révélera au monde les crimes d’Hassan II : Notre ami le roi (1990). Ce coup de tonnerre dans le ciel des habitués de la Mamounia dénonce aussi, dès son titre, la complicité, active ou non, des élites françaises – politiques, médiatiques, intellectuelles et artistiques – grossièrement corrompues par le tyran.

Le 11 février 1991, Nelson Mandela est libéré. On évoque, en marge de cet événement, le cas d’Abraham Serfaty, un des plus anciens prisonniers politiques du monde.

Il est enfin libéré le 13 septembre 1991. Pour être immédiatement expulsé vers la France. Ultime et grotesque cruauté, Hassan II et son sbire Basri l’ont déchu de la nationalité marocaine à laquelle il tenait tant.

Camp volant