Cuers : après les mots, les livres


article de la rubrique libertés > Cuers
date de publication : samedi 12 avril 2008


Où l’on apprend que le tout nouveau maire de Cuers a déposé plainte contre Caroline Amoros, non seulement pour “dégradation de la voie publique”, mais également pour “outrage au drapeau” — oubliant sans doute que, selon Stefan Zweig, « quand les drapeaux sont déployés, toute l’intelligence se trouve dans la Trompette ». [1]


Le maire a tenté de faire changer les serrures de la bibliothèque et de la salle de spectacles gérées par l’association Orphéon

par MA. D., Var Matin, samedi 12 avril 2008
JPEG - 28.5 ko
Le collectif des compagnies théâtrales du Var « occupe les lieux ». (Ph. Dominique Fournioux)

Le jour de l’enterrement de l’ancien maire de Cuers, son successeur a tenté d’empêcher l’accès à la bibliothèque de théâtre, gérée par l’association Orphéon contre laquelle il est entré en guerre. En réaction, des artistes occupent les lieux.

Hier, Cuers a enterré Guy Guigou... et peut-être quelques illusions. L’ancien maire restera dans la mémoire varoise pour avoir, entre autres, permis la création de la bibliothèque Armand-Gatti il y a huit ans. La seule du département entièrement consacrée au théâtre, riche de 8500 ouvrages.

Son successeur, Gilbert Pérugini, n’a pas la même conception de la culture, et tient à le faire savoir. Après un dépôt de plainte contre une création et la suspension de la programmation de l’association Orphéon, le maire veut désormais reprendre la main » sur le théâtre cuersois (voir l’épisode précédent).

« Balayer des années de travail »

Nouvel épisode de cette « révolution culturelle » engagée par le maire : hier matin, les services municipaux sont intervenus pour changer les serrures de la salle L’Abattoir et de la bibliothèque... créées et gérées par Orphéon [2]. Une façon, sans doute, de se réapproprier les lieux. Et ce, quelques heures avant l’enterrement de Guy Guigou.

«  Un triste symbole  », pour Georges Perpes, l’un des metteurs en scène d’Orphéon, qui accuse le maire de vouloir «  balayer des années et des années de travail en quelques secondes.  » Mais voilà, l’opération « coup de poing » a rencontré plus de résistance que prévu.

« Attitude putschiste »

Celle d’Alexandre Ferraud-Ciandet, d’abord, médiateur du livre employé à la bibliothèque, qui s’est interposé. Celui-ci a rapidement prévenu le collectif des compagnies théâtrales du Var  [3], qui a alerté son réseau. Une vingtaine d’artistes venus des quatre coins du département ont alors investi les locaux. «  Nous protégeons la bibliothèque contre cette attitude putschiste, nous ne l’occupons pas  », ont-ils précisé d’une seule voix.

Devant cette levée de boucliers du monde de la culture, Gilbert Pérugini — qui n’a pas répondu à nos appels — a, pour l’instant, préféré suspendre ses activités de serrurier.

Pour Georges Perpes, «  l’heure est grave. Nous devions accueillir des auteurs et 500 élèves de l’académie, mais le maire menace maintenant l’existence de la bibliothèque. Jusqu’où cela va-t-il aller ?  »

En attendant que la situation «  s’éclaircisse  », les artistes ont décidé de passer la nuit dans les locaux.

MA. D.

Pas de plumes mais du goudron pour le théâtre de rue

par Marion Mourgue, étudiante CFJ, Rue89 le 12 avril 08

[...] George Perpes, de la compagnie Orphéon Théâtre intérieur, présente dans la ville depuis 1983 et commanditaire de ce spectacle confirme la version des faits [de Caroline Amoros] :

«  Le soir de la représentation, quatre gendarmes ont demandé à Caroline Amoros et à moi-même de venir à la gendarmerie pour une déposition. C’est là que nous avons appris qu’une plainte avait été déposée par la ville de Cuers contre Caroline Amoros pour “dégradation de la voie publique”. J’ai vérifié, c’est toujours le motif principal de la plainte. »

Dans cette plainte le maire mentionne également un « outrage au drapeau » : pendant le spectacle, habillée en majorette l’actrice danse sur le drapeau (ce qui n’avait pas posé de problèmes dans les nombreuses villes et villages où le spectacle a été donné) [4]. Contacté par téléphone, le nouveau maire, trop occupé, n’avait pas le temps vendredi matin de répondre aux questions de Rue89. Il a toutefois confirmé sa plainte, évoqué « l’outrage », assurant qu’il irait jusqu’au bout. Pour lui, ce que fait l’Orphéon théâtre est « un gouffre financier pour la commune », Cuers étant « englué dans des manifestations minables (fête de la musique, art de la rue) ».

Le Conseil général, signataire de la convention passée entre la ville de Cuers et la compagnie Orpheon Théâtre Intérieur pour la saison artistique 2008, explique ne pas être « officiellement » au courant de cette histoire. Régis Rostein, directeur de la communication du Conseil général du Var :

«  Nous n’avons pas été saisis de cette affaire, ni par la commune de Cuers, ni par l’association en vue d’une rupture de la convention. Pour le Conseil général, il n’y a donc pas de problème ni de volonté de retrait de la convention. Par conséquent, la convention existe toujours. »

« Je pense que ce sont des gens qui n’aiment ni la culture ni les artistes. C’est peut-être là le fond du problème », conclut Georges Perpes, qui attend de savoir s’il pourra poursuivre la saison artistique comme prévu à Cuers. De son côté, Caroline Amoros se réserve le droit de porter plainte contre la mairie pour censure.

Marion Mourgue avec Jean-Pierre Thibaudat

P.-S.

Avez-vous signé la pétition de soutien sur le site internet de la Fédération des arts de la rue : http://www.lefourneau.com/lafederat...  ?

Notes

[1] Françoise Trompette et Georges Perpes sont les deux metteurs en scène de l’Orphéon.

[2] Orphéon a fait don de 1500 ouvrages à la bibliothèque à sa création, et continue d’alimenter son fond. Le lieu est soutenu financièrement par l’Etat, le conseil général et le conseil régional, et travaille avec l’Education nationale.

[3] Le collectif représente « une vingtaine de compagnies de théâtre, de danse, 240 intermittents, 27 emplois à temps plein et 1,2 millions d’euros de chiffre d’affaires ».

[4] La loi sur la sécurité intérieure, dite "loi Sarkozy", du 18 mars 2003, a inséré dans le code pénal un article 433-5-1 ainsi rédigé :

« Art. 433-5-1. - Le fait, au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d’outrager publiquement l’hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d’amende.

« Lorsqu’il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende. »

Voir également cette page.


Suivre la vie du site  RSS 2.0 | le site national de la LDH | SPIP