Histoire coloniale et postcoloniale

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Dalila Aït-el-Djoudi : “l’armée française vue par l’ALN”

mardi 27 mars 2012, par nf

Alors que les militaires français luttaient contre des “rebelles”, les maquisards algériens étaient confrontés à une armée coloniale qui livrait un combat qu’ils jugeaient illégitime. C’est le thème auquel Dalila Aït-el-Djoudi, docteure en histoire militaire et études de Défense, a consacré sa thèse, soutenue en décembre 2004 sous la direction de Jean-Charles Jauffret. Pour cette recherche en histoire militaire comparative de la guerre d’Algérie, la jeune historienne a pu accéder à des archives aussi bien algériennes que françaises et elle a bénéficié également des témoignages de 79 Algériens originaires de la wilaya 3 (Kabylie).

Elle a publié en 2007 un ouvrage consacré au regard des membres de l’ALN sur l’adversaire français, qui constitue un condensé de sa recherche. Elle en a souligné la diversité selon qu’il s’agissait du colon, du soldat de l’armée de métier, du jeune appelé ou de civils demeurés en France.

Dans sa communication au colloque d’Évian, les 17 et 18 mars 2012, l’historienne est revenue sur ce sujet dans une communication dont Nadjia Bouzeghrane a rédigé une synthèse.

Dalila Aït-el-Djoudi, La guerre d’Algérie vue par l’ALN – 1954-1962
L’armée française sous le regard des combattants algériens

éd. Autrement, coll. Mémoires/Histoire N° 128, 243 p, Février 2007 – 20 euros


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L’armée française vue par l’Armée de libération nationale

par Dalila Aït-el-Djoudi
chercheur associé, CHERPA (IEP d’Aix-En-Provence)
Synthèse de Nadjia Bouzeghrane, publiée le 25 mars 2012 dans El Watan


Cinquante ans après la fin des combats, la sérénité ne s’impose toujours pas, comme en témoignent les manifestations organisées par des groupes mémoriels qui défendent telle ou telle mémoire et qui s’opposent à l’organisation de colloques, comme on a pu le voir à Nîmes ou à Nice.

Ma réflexion sur l’ALN a été un sujet d’étude longtemps marginalisé par l’historiographie. J’ai souhaité faire sortir de l’ombre celui qui était longtemps considéré comme l’ennemi invisible, mais aussi qui n’avait pas de reconnaissance. Comment pouvait-on étudier en France l’histoire de l’ALN, alors que la reconnaissance officielle de la guerre n’est intervenue qu’en 1999 ? Avant cette date, le statut de combattant n’était pas reconnu à celui qui fut l’adversaire du soldat français pendant la guerre d’Algérie. Il était qualifié de « rebelle », « hors-la-loi », « fellagha », y compris dans les écrits d’historiens. Ce n’est qu’à partir de 2000, lors d’un colloque, organisé à huis clos à Montpellier, que Mohammed Harbi a demandé à tous les historiens présents de ne plus employer ces termes sans guillemets. La prise en compte de cette reconnaissance permet une fusion des regards afin de montrer cette guerre à hauteur d’homme. [J’ai] travaillé sur les Wilayas III et IV utilisant des documents de l’ALN du côté des archives militaires françaises, mais aussi du Musée algérien de l’armée et du Musée du moudjahid ainsi que des témoignages de combattants. [Je] précise que Gilbert Meynier a mené une étude comparative dans les six Wilayas.

L’ALN s’organise et se structure à partir du Congrès de la Soummam du 20 Août 1956. Pour l’ALN, il s’agissait d’une guerre officiellement déclarée par l’Appel du 1er Novembre 1954. Les archives et les documents permettent à l’historienne de voir comment l’ALN voyait son adversaire, mais aussi comment elle voulait qu’elle soit vue par l’opinion internationale. Comment se construit l’image de l’adversaire dans cette guerre ? Les figures de l’autre ? La spécificité des prisonniers. La perception de l’adversaire est liée à la manière dont la guerre est pensée et menée. L’ennemi a une double représentation, il s’agit à la fois de l’ennemi intérieur et de l’ennemi extérieur. Pour les Français, la difficulté de désigner cet ennemi réside dans le fait que les militaires ne sont pas les seuls impliqués dans ce conflit, puisqu’il s’étend à deux communautés civiles. Et pour l’ALN, l’ennemi est essentiellement exogène et reconnu comme un égal, puisque l’ALN envisage avec lui des engagements cherchant à régler le conflit. La reconnaissance de cet ennemi, le fait d’admettre son existence apparaît comme un préalable à la paix. Pour le combattant algérien, la figure de l’ennemi n’est pas représentée uniquement par la figure du soldat, mais elle s’est transposée au monde politique où elle a pris une forme plus complexe et plus diffuse. Ainsi, l’ennemi clairement défini peut prendre plusieurs visages. C’est au rejet du système colonial qu’il convient de rattacher la représentation de l’adversaire.

De ce fait, l’image de l’autre ne relève pas seulement de la désignation de l’adversaire, mais il s’agit aussi de la révélation de la nature oppressive du système défendu par l’autre. Les combattants de l’ALN connaissent davantage les combattants français que ceux-ci ne les connaissent. L’armée française n’est pas une inconnue pour les Algériens, bon nombre l’ont côtoyée pendant la Seconde Guerre mondiale. Du côté des Français, il y a toujours eu une suspicion à l’égard des soldats musulmans. Durant la guerre de Libération nationale, l’ALN ne manque pas d’interpeller les combattants français sur ce passé proche par l’intermédiaire de tracts. « Français, ne faites pas ce que vous ne vouliez pas qu’on vous fasse ». « Soldat français, tu as frémi d’indignation aux récits des crimes et atrocités commis à Oradour-sur-Glane, mais combien d’Oradour tu as faits en Algérie, pourtant tu sais très bien que les crimes se paient ». Le traitement des prisonniers illustre la dimension psychologique de la lutte, il est utilisé comme un outil de propagande, c’est l’occasion pour l’ALN d’avoir une reconnaissance. Le cas des prisonniers est évoqué à travers différentes directives officielles, notamment dans la plateforme de la Soummam où il est précisé que les Accords de Genève doivent être respectés, toutefois selon les instructions internes, les prisonniers sont traités de manière différente et au cas par cas. D’après le témoignage de Belkecem Taguelmint, les prisonniers français étaient ramenés en Tunisie et la Croix-Rouge les rapatriait en France. D’après d’autres témoignages, les conditions de détention des prisonniers français sont pénibles. Les prisonniers français du FLN font partie des oubliés de la guerre d’Algérie, il en est de même pour les disparus.

Dalila Aït-el-Djoudi



Voir également la contribution de Dalila Aït-el-Djoudi au colloque des 20-22 juin 2006 à Lyon, Pour une histoire critique et citoyenne, le cas de l’histoire franco-algérienne :
« L’Armée de libération nationale face à l’armée française ».