Histoire coloniale et postcoloniale

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Deux gardiens de la mémoire au placard, par J.P. Thibaudat

dimanche 1er juillet 2001, par la rédaction

Ils auraient dû être promus. On les a sanctionnés. Début février 1999, lors du procès en diffamation intenté par Maurice Papon à Jean-Luc Einaudi à propos des événements du 17 octobre 1961 [1], deux témoignages, celui, à l’audience, de Brigitte Lainé et celui, par écrit, de Philippe Grand, avaient été déterminants. Mais cela fut aussi déterminant pour la carrière de ces conservateurs en chef du patrimoine, qui relèvent du ministère de la Culture, détachés aux archives de Paris dépendant de la mairie. On les mit au placard. Ils y sont toujours. Loin de faire pénitence, ils viennent d’envoyer une lettre ouverte au Premier ministre portant sur sa circulaire du 13 avril dernier, « relative à l’accès aux archives publiques, en relation avec la guerre d’Algérie ». Ce texte ne « suscite pas notre enthousiasme », écrivent-ils, avant de la passer sévèrement en revue.

Massacre d’Algériens. Lors du procès, Lainé et Grand révélaient, cotes d’archives à l’appui, que l’ampleur du massacre des Algériens par la police parisienne allait au-delà des déclarations officielles, étayant ainsi les dires de Jean-Luc Einaudi, qui, faute de dérogation, n’avait pas eu l’autorisation de consulter ces dites archives. Aussitôt après, une enquête administrative était enclenchée à leur encontre, devant déboucher sur une convocation devant le conseil de discipline. Ils risquaient un an de prison ferme et 100 000 francs d’amende pour « délit d’obligation de secret » et une sanction professionnelle. Des pétitions ont été signées par les élèves et certains professeurs de l’Ecole nationale des chartes (qui forme les archivistes), par des universitaires parisiens, par des chercheurs anglo-saxons mais par un petit nombre d’archivistes français (le milieu est frileux). Sur le plan pénal, comme ils avaient répondu aux questions d’un magistrat - ce qui les libérait du secret professionnel -, les poursuites n’aboutirent à rien. Il en va autrement sur le plan disciplinaire.

En mars 1999, l’inspection transmet une demande de blâme au ministre de tutelle. Catherine Trautmann préférera classer l’affaire et oublier ce dossier qui fâche. Entre-temps, François Gasnault, le directeur des archives de Paris, a privé les deux archivistes des dossiers sur lesquels ils travaillaient et relégué le fonds de la collection des dessins et modèles de fabriques dont s’était occupé Brigitte Lainé (qui avait débouché sur une superbe exposition) dans un médiocre local. Avant même l’enquête administrative, dès le 15 février, dans une lettre adressée au directeur des archives de France, Gasnault signifiait qu’il lui serait « opportun » de « suspendre madame Lainé de toute fonction la mettant en contact du public » et de lui « interdire des permanences d’information des lecteurs ». Ce qui fut fait. Lainé et Grand parlent de « discrimination ».

On a ainsi fait de ces deux serviteurs de l’histoire de France deux tricards de la République. Mouvement d’humeur ? Non, car, depuis, le harcèlement professionnel ne s’est pas relâché. Il ne fait pas bon aux archives de Paris manifester quelque amitié pour ces deux placardisés que l’on voudrait pousser à la démission.

Destruction de documents. Alors, Philippe Grand et Brigitte Lainé contre-attaquent à travers l’arme numéro un des archives : les écritures. Dans une note du 21 juin 2000 adressée à Philippe Bélaval, le directeur des archives de France, ils dénoncent des « destructions de documents » massives et précipitées commanditées par l’actuel directeur des archives de Paris. Par exemple, « la plus grande partie du fonds du tribunal administratif (1954-1984) est en voie de disparition », ainsi que « 59 mètres-ligne de dossiers d’élections politiques ont déjà été éliminés pour la période 1986-1988 », quant aux listes électorales, « les additions et radiations postérieures à 1985 ont déjà été pilonnées ». Et Philippe Grand et Brigitte Lainé de s’interroger : « Pourquoi un tel zèle ? »

Mme de Boisdeffre a succédé à Philippe Bélaval à la direction des archives de France, Tasca a remplacé Trautmann au ministère de tutelle et, enfin, Delanoë s’est assis dans le fauteuil du maire de Paris laissé par un Tiberi dont les proches n’appréciaient guère les deux trublions des archives de Paris. Mais rien n’a changé. Brigitte Lainé et Philippe Grand sont toujours punis. « On commence à désespérer, disent-ils. La situation s’appesantit. » Et quand ils lisent la circulaire Jospin sur les archives ayant trait à la guerre d’Algérie, ils y voient la même chose : « Du raccommodage de circulaires antérieures. »

Ce que dénoncent les deux archivistes dans leur lettre ouverte, c’est une vision réactionnaire de l’accès aux archives qu’un gouvernement de gauche ne fait que pérenniser. Ils rappellent la loi du 7 messidor de l’an II : « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts communication des pièces qu’ils renferment. » Les archives étant « la propriété de tous les Français », leur accès doit les placer à égalité de droit et non en réserver l’accès à la communauté scientifique comme le stipule la circulaire, ni préserver le système des dérogations, a fortiori pour des périodes comme celles de la guerre d’Algérie et de l’Occupation. Ils dénoncent aussi, comme Jean-Luc Einaudi, le « privilège exorbitant » dont jouit la préfecture de police qui, depuis un décret de 1968 « jamais abrogé », a une « totale autonomie » en matière d’archives alors que diverses commissions « ont fait le compte des documents massivement et discrètement détruits » dans ces archives, concernant les événements d’octobre 1961.

« Libre accès ». « Monsieur le Premier ministre, concluent-ils, ne rédigez plus d’instructions. Ayez le courage de présenter une loi qui stipule la communication des documents publics. Assez de propos convenus sur la transparence et le devoir de mémoire. Cela ne veut plus rien dire. Ce que le citoyen attend, c’est le libre accès à l’intégralité de son patrimoine. ».


[1Le 17 octobre 1961, la fédération de France du FLN organise à Paris une manifestation pour protester contre le couvre-feu discriminatoire instauré à l’encontre des Algériens par le préfet de police Maurice Papon. La réponse policière se solda par un véritable massacre.