Histoire coloniale et postcoloniale

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Edgar Morin n’a pas commis de diffamation raciale

lundi 17 juillet 2006

Deux associations, Avocats sans frontières et France-Israël, avaient engagé des poursuites pour antisémitisme contre un texte signé par Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr.

La décision, prise en mai 2004 par le tribunal de Nanterre, de débouter les plaignants, avait été infirmée en appel, à Versailles en mai 2005.
C’est cette dernière décision de la cour d’appel de Versailles qui vient d’être cassée par un arrêt définitif de la cour de cassation.

La Cour de cassation a annulé, mercredi 12 juillet 2006, la condamnation pour "diffamation raciale" prononcée en 2005 contre le sociologue Edgar Morin, le député européen Sami Naïr et l’écrivain Danièle Sallenave, qui avaient publié un point de vue intitulé "Israël-Palestine : le cancer" dans Le Monde du 4 juin 2002, ainsi que contre Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien.

Deux associations, Avocats sans frontières et France-Israël, avaient engagé des poursuites contre le texte, visant deux passages en particulier :

« On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité [...] soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier », affirmait le point de vue, ajoutant : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs, qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. »

Le 12 mai 2004, le tribunal de Nanterre avait débouté les plaignants, estimant que les propos incriminés « ne pouvaient être appréciés isolément de la réflexion globale à laquelle procédaient les auteurs ».

Celle-ci intervenait, selon les juges, dans « une situation qui suscite légitimement le débat », et les propos visés s’inséraient « dans un texte porteur d’un message politique ».

Mais, le 26 mai 2005, la cour d’appel de Versailles avait infirmé ce jugement. La juridiction avait notamment considéré que l’article était diffamatoire car il « imputait à l’ensemble des juifs d’Israël le fait précis d’humilier les Palestiniens [...] en stigmatisant leur comportement à l’aune de leur histoire commune ».

Dans les jours qui avaient suivi cette condamnation, un témoignage de solidarité avec Edgar Morin avait été lancé dans Libération à l’initiative de Jean-Claude Guillebaud, l’éditeur du sociologue, texte signé par quelque 150 personnalités et intellectuels.

La Cour de cassation annule la condamnation pour « diffamation raciale », considérant que le texte publié n’était que l’expression d’une opinion.

Selon elle, « les propos poursuivis, isolés au sein d’un article critiquant la politique menée par le gouvernement d’Israël à l’égard des Palestiniens, n’imputent aucun fait précis de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération de la communauté juive dans son ensemble en raison de son appartenance à une nation ou à une religion, mais sont l’expression d’une opinion qui relève du seul débat d’idées ».

En ce sens, la cour d’appel de Versailles a, selon elle, violé la loi sur la presse du 29 juillet 1881, mais aussi l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme sur la liberté d’expression.

Nathalie Guibert, Le Monde daté du 14 juillet 2006


Juillet 2005 : controverse après un jugement condamnant Edgar Morin

[LE MONDE, 2 juillet 2005, mis à jour le 13 juillet 2006]


La condamnation, jeudi 26 mai 2005, pour "diffamation raciale" de trois intellectuels, le sociologue Edgar Morin, l’eurodéputé Sami Naïr, l’écrivain Danièle Sallenave, ainsi que de Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, qui a publié leur tribune, suscite un vif émoi. En France comme à l’étranger, se multiplient les témoignages de solidarité avec les auteurs des propos incriminés.

L’affaire avait démarré à la suite de la publication d’un point de vue intitulé "Israël-Palestine : le cancer" (Le Monde du 4 juin 2002) signé des trois intellectuels. Deux associations, Avocat sans frontières et France-Israël Alliance Général Koenig, s’étaient alors portées parties civiles, estimant que certaines phrases contenaient des généralisations qui outrepassaient la critique de la politique israélienne.

Parmi celles-ci, deux d’entre elles étaient visées : "On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus persécuté dans l’histoire de l’humanité (...) soit capable de se transformer, en deux générations (...) à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier" et, plus loin, "les juifs d’Israël descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto ghettoïsent les Palestiniens".

Relaxés par le tribunal de grande instance de Nanterre (Hauts-de-Seine), vendredi 12 mai 2004, les mis en cause se sont vus astreints à payer la somme de 1 euro symbolique par la cour d’appel de Versailles (Le Monde daté 29-30 mai ). Ils se sont, depuis, pourvus en cassation.

Cette décision de justice, rapportée par des sites Internet, a déclenché, aux Etats-Unis, une rumeur sur le thème : " Le Monde condamné pour antisémitisme".

En France, dans les jours qui ont suivi l’arrêt, un "témoignage de solidarité avec Edgar Morin" a été lancé à l’initiative de l’écrivain Jean-Claude Guillebaud, éditeur du sociologue. Ce texte, publié dans Libération le 24 juin, exprime la préoccupation des signataires face à "un jugement sanctionnant un article qui plaide clairement, à travers une analyse équitable et complexe, pour la paix et la fraternité entre les protagonistes de la tragédie israélo-palestinienne".

Ce "témoignage" a d’abord été signé par 150 personnalités, parmi lesquelles l’écrivain Laure Adler, le géopolitologue Pascal Boniface, l’éditeur Olivier Cohen, les philosophes Régis Debray et Jean Baudrillard, Nathalie Kosciusko-Morizet, députée (UMP) de l’Essonne, les historiens François Fejtö et Emmanuel Le Roy Ladurie, Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit , l’écrivain Alain Robbe-Grillet, notre collaborateur Edwy Plenel, le sociologue Alain Touraine, Michel Tubiana, ex-président de la Ligue des droits de l’homme.

"LETTRES ANONYMES"

Mais la tension est montée d’un cran lorsque la collaboratrice d’Edgar Morin à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Catherine Loridant, dont l’adresse électronique figurait au bas de la pétition parue dans Libération, a reçu, par courriel, des menaces précises dirigées contre elle et contre le sociologue, âgé de 84 ans, à la suite de quoi elle a porté plainte. Danièle Sallenave fait également état de lettres anonymes.

"La perspective du retrait de Gaza, commente Edgar Morin au Monde, a dû provoquer une réaction des milieux juifs radicaux d’autant plus radicalisés qu’ils ont vu que de nombreuses personnalités juives signaient l’appel en ma faveur."

Pour Me William Goldnadel, représentant l’association Avocats sans frontières, "ce n’est pas parce qu’un abruti menace M. Morin qu’il faut en tirer des lois générales sur la non-modération de la communauté juive, puisqu’après tout rien ne dit que celui qui profère ces menaces le soit". "C’est M. Morin qui communautarise et qui généralise. La judéité de M. Morin m’indiffère. Ce qui compte, c’est la dangerosité de ses écrits", déclare Me Goldnadel.

La mise en ligne du texte par Libération a provoqué, à l’insu de ses initiateurs, la venue inopinée d’autres signataires, dont certains noms controversés, comme celui du philosophe de la "nouvelle droite", Alain de Benoist. Certains des premiers signataires, comme le sociologue Michel Wieviorka, ont alors retiré leur signature, tandis que Libération faisait provisoirement disparaître la liste de son site Internet. Une nouvelle liste, contrôlée de façon "prophylactique", dit M. Morin, devrait être proposée dans les tout prochains jours.

"Je ne suis pas en colère", dit M. Morin, qui insiste pour que l’on replace la tribune en question dans le contexte de la réoccupation de Jénine par l’armée israélienne. "Quand on cherche à comprendre, on ne peut pas haïr, ajoute-t-il. Qu’il existe des petits groupes fascistoïdes qui me menacent, rien de plus banal. Ce qui l’est moins, c’est qu’on se retrouve dans une situation où beaucoup de "braves gens" finissent par tomber dans l’illusion que je suis antijuif."

"J’éprouve plus de douleur que de colère", affirme, pourt sa part, Mme Sallenave, qui dit éprouver, face à ce jugement, un "sentiment d’irréalité".

Nicolas Weill



Voir en ligne : la condamnation d’Edgar Morin, en mai 2005