Histoire coloniale et postcoloniale

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Emmanuelle Comtat : les pieds-noirs ne votent pas massivement pour le Front National

vendredi 22 juillet 2005, par nf

Un entretien avec Emmanuelle Comtat. [1]

Doctorante, Emmanuelle Comtat termine une thèse sur les relations que les pieds-noirs d’Algérie et leurs enfants entretiennent avec la politique aujourd’hui. Parmi ses terrains d’étude : les Alpes-Maritimes.

  • Les pieds-noirs sont-ils des conservateurs ?

« Contrairement à ce que l’on croit, les pieds-noirs étaient, avant 1962, majoritairement à gauche. Toutes les opinions politiques existaient en Algérie mais la population française, essentiellement constituée de fonctionnaires et d’ouvriers, votait un peu moins à droite qu’en métropole. Au moment de la guerre, les hommes politiques de tous bords ont tergiversé. Les pieds-noirs ont fait preuve d’une certaine naïveté. Ils ont cru le « je vous ai compris » de de Gaulle en 1958. Ils se sont sentis trahis par la droite en 1959 lorsque de Gaulle a appelé à l’autodétermination du peuple algérien. Un nombre assez élevé de pieds-noirs étaient membres ou proches du PCF en Algérie. De nombreux militants du PCF et de la SFIO ont soutenu le FLN. Une minorité de pieds-noirs, les « pieds-rouges », a choisi de ne pas quitter le pays jusqu’en 1965, après le coup d’Etat de Boumedienne, qui a souhaité leur départ. Les autres se sont souvent éloignés, par déception, de la mouvance communiste. »

  • Une fois rapatriés, se sont-ils rapprochés de la droite ?

« Les pieds-noirs ne se sont pas sentis bien accueillis par leurs concitoyens métropolitains et par l’Etat français. La génération qui s’est repliée en France en 1962 est la même que celle qui a participé à la libération de la Provence en 1944. Elle ne s’attendait vraiment pas à un tel rejet des métropolitains qui les percevaient comme de riches propriétaires terriens. L’image du gros colon faisant suer le burnous a encore la peau dure. Le gros colonat a certes existé, mais il était très loin d’être majoritaire en Algérie. De plus, la France traversait une crise du logement. Heureusement, l’époque était encore au plein emploi. Cela a, malgré tout, facilité l’absorption du million de nouveaux arrivants. Lors des présidentielles en 1965, les pieds-noirs ont souvent voté pour Jean-Louis Tixier-Vignancourt, candidat proche de l’extrême droite et de l’OAS, puis au second tour pour François Mitterrand et la SFIO. Plus qu’un vote d’extrême droite, il s’agissait surtout d’un vote sanction à l’égard de de Gaulle. En 1974, les pieds-noirs ont soutenu Giscard qui défendait l’idée d’une indemnisation pour les rapatriés. Plus globalement, durant ces années, ils sont passés majoritairement à droite, se sentant rejetés par la gauche prompte à les assimiler au colonialisme. »

  • Le succès du Front National en Provence doit-il quelque chose au vote des pieds-noirs, nombreux dans notre région ?

« C’est clairement un cliché d’affirmer que les pieds-noirs votent massivement pour le Front National. Bien sûr, ils restent marqués par la perte de l’Algérie. Bien sûr, ils sont parfois animés par un ressentiment à l’égard des immigrés algériens ou des français d’origine algérienne. Certains ne comprennent pas pourquoi les algériens veulent maintenant vivre en métropole après avoir voulu leur indépendance, ce qui a provoqué le départ des Français d’Algérie. Mais la grande majorité d’entre eux ne sont pas racistes, sont opposés au FN, attachés aux valeurs républicaines et hostiles à toute forme de fascisme. Le problème des rapatriés s’est posé le plus vivement en France dans les vingt années qui ont suivi les accords d’Evian. Or, le FN n’apparaît qu’en 1972 et reste très marginal jusqu’en 1984. A Nice, par exemple, Jacques Médecin a su accueillir les rapatriés. Ils lui en ont été longtemps électoralement reconnaissants. Ce n’est pas vraiment une adhésion au médecinisme. A Echirolles, une mairie PCF qui elle aussi a su gérer correctement leur arrivée, le vote de reconnaissance a bénéficié aux communistes. A Nice, le vote FN est plus élevé dans les quartiers populaires marqués par le chômage. Les pieds-noirs se répartissent dans la ville en fonction de leur appartenance sociologique, leurs votes également. Il n’y a donc pas que des pieds-noirs qui votent pour le FN, loin de là ! Quant à leurs enfants, leur positionnement politique est désormais assez comparable à celui des Français. On observe qu’ils sont nombreux à se rapprocher des partis de gauche. »

  • La communauté des rapatriés est-elle particulièrement politisée ?

« Vis-à-vis de la politique, les pieds-noirs sont tiraillés entre deux attitudes : ils s’en méfient, comme l’ensemble des Français et aussi parce qu’ils ont toujours le sentiment de ne pas avoir été compris par les élus de tous bords, mais ils se souviennent aussi que tout s’est joué sur le terrain politique en Algérie. Ils participent donc aux consultations électorales « pour ne plus se faire avoir ». »

  • Les pieds-noirs, en fin de compte, se sont-ils réellement intégrés en France métropolitaine ?

« On prête souvent aux pieds-noirs une grande capacité à faire jouer les solidarités internes. L’entraide, cela a fonctionné les premières années. Aujourd’hui, ils ne forment plus véritablement une communauté. La majorité d’entre eux n’adhèrent pas aux associations de rapatriés qui sont pourtant nombreuses. Ils ne les condamnent pas toutefois, et elles jouissent le plus souvent d’une véritable légitimité. La plupart des pieds-noirs ont retrouvé au prix de nombreux efforts la position sociale qui était la leur avant 1962 même si, lors de l’arrivée en métropole, ils ont perdu un temps leurs emplois et leurs repères. Il n’y a pas eu, véritablement, de déclassement social. De fait, la nostalgie s’estompe. Certains parviennent enfin à faire le deuil de l’Algérie. Et à admettre qu’il fallait bien décoloniser. »

Propos recueillis par Michel Gairaud


[1Les propos d’Emmanuelle Comtat ont été recueillis par Michel Gairaud et publiés le 1-er octobre 2004, dans Le Ravi.