Histoire coloniale et postcoloniale

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François Maspero, anticolonialiste humaniste

jeudi 16 avril 2015, par la rédaction

François Maspero est mort le 11 avril 2015 à l’âge de 83 ans. Il fut libraire, journaliste, traducteur, éditeur ... Son nom est indissociablement lié à la librairie qu’il a ouverte en 1957, “La Joie de lire” (rue Saint-Séverin, au Quartier latin), et à la maison d’édition qu’il a fondée en 1959.

Il publia l’impubliable pour l’ordre gaulliste : des livres critiques sur la guerre d’Algérie, où il dénonçait les violences de la décolonisation, la torture, les ratonnades, l’enlèvement de Ben Barka, l’assassinat de Lumumba ... Il a été poursuivi en justice, condamné dix-sept fois ... En 1982, il quitte l’édition, cédant ses parts pour 1 franc symbolique à François Gèze ; celui-ci prend la direction de la maison, qui s’appelle désormais La Découverte.

Je suis redevable à François Maspero

Appelé en avril 1961, Hubert Rouaud était en Algérie 15 jours plus tard. Aujourd’hui il est membre de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre. Son témoignage :

En relatant l’engagement de ce militant exceptionnel, il a été rappelé qu’il fut de tous les combats pour condamner la guerre d’Algérie
et défendre la cause de l’indépendance, en risquant même la survie de sa maison d’édition.

Je peux témoigner que ses livres comme ceux des Éditions de Minuit jouèrent un rôle essentiel pour que ceux qui les lurent ne partent pas en Algérie ou, au minimum, y aillent avec une conscience politique leur évitant de commettre ou de tolérer les exactions accompagnant trop souvent la
prétendue "pacification". A ce titre, je lui suis redevable.

Rares sont les commentaires indiquant qu’il fut une des chevilles ouvrières du manifeste des 121 concernant le droit à l’insoumission, publié en janvier 1961.
Mehdi Lallaoui l’a rappelé dans son film Le manifeste des 121.

C’est pourquoi avec l’accord de Mehdi, j’ai extrait de son film les déclarations de François Maspero où
il exprime sans aucune ambiguïté son opposition à la guerre et sa solidarité avec ceux qui refusaient de la faire.
...et j’y ai ajouté quelques jaquettes de livres qu’il publia à l’époque et qui firent date dans le combat contre la guerre d’Algérie.

Hubert Rouaud



Anticolonialiste et fervent humaniste,
François Maspero, l’éditeur engagé n’est plus

par Nadjia Bouaricha, El Watan le 14 avril 2015


L’éditeur anticolonialiste, François Maspero, est décédé samedi à Paris, à l’âge de 83 ans. Celui qui édita, malgré la menace et de nombreuses inculpations et saisies, livres et revues dénonçant l’ordre colonial français en Algérie, s’en va discrètement comme il l’aurait souhaité.
Ecrivain, journaliste, traducteur, éditeur, François Maspero a été un des fervents défenseurs engagés pour l’indépendance de l’Algérie.

Ne se suffisant pas à éditer des pamphlets et des livres contre la colonisation française, Maspero, appelé aussi « Masp », a été membre du réseau Jeanson (les porteurs de valises) et a été passeur de frontières. « A un moment donné, j’ai été convoqué par la Fédération de France du FLN, qui était en Allemagne, où on me dit : ‘‘Ça suffit comme ça, car si tu fais de l’édition d’un côté et tu fais aussi passer des frontières, ça va être dangereux pour toi et on finira par faire le lien’’ », confiait-il dans un entretien à Mediapart.

Il publia les livres de Fanon, dont L’an V de la révolution algérienne qu’aucun autre éditeur n’a voulu publier par crainte de représailles. Et coucha sur papier la revue clandestine de Francis Jeanson, Vérité pourpre. Il a été l’un des signataires du Manifeste des 121 et fut inculpé, car soupçonné d’en avoir permis l’édition, ce qui n’était pas vrai. « J’ai commencé à éditer des livres, qui ont été interdits, sur la guerre d’Algérie, dont ceux de Frantz Fanon. Des livres qui m’ont valu beaucoup d’inculpations et de comparutions devant la justice.

J’ai même été inculpé devant le tribunal militaire pour incitation littéraire à la désobéissance et la désertion et injures envers l’armée », confiait-il encore. Des poursuites qui n’ont pas ébranlé l’engagement du jeune éditeur en faveur de l’indépendance de l’Algérie qui s’obstina à rééditer les livres interdits. Outre l’édition, l’engagement de Maspero s’est aussi manifesté à travers l’écriture. Il parle des enfumades et condamne la barbarie coloniale dans son livre L’Honneur de Saint-Arnaud, où il raconte l’histoire d’un maréchal français qui aimait brûler les villages et pratiquer toutes les ignominies.

Pour François Maspero, l’engagement ne se borne pas à l’indignation ou à la signature de pétitions, il est dans l’action et la prise de risque. Après l’indépendance de l’Algérie, il agrandit sa librairie et en fit le lieu de rencontre des militants de gauche et des esprits indépendants en France.

Ses positions lui valent une série d’amendes, d’inculpations, de condamnation et même de privation de droits civiques. Maspero a voulu que sa maison d’édition soit un passeur d’idées et elle le fut. Il voulait en faire un moteur d’éclairage et de sensibilisation à l’adresse des citoyens pour qu’ils ne soient pas en marge des bouleversements politiques, culturels, sociaux et économiques. De la première idée d’éditer des recueils de poésie à celle d’en faire une librairie engagée pendant la guerre d’Algérie, la Librairie Maspero a marqué incontestablement, grâce à son concepteur, le paysage intellectuel français.

« J’ai des sentiments extrêmement simples de révolte et d’indignation. La dérive libérale est la plus terrible des utopies. Elle est aussi plus terrifiante que d’autres, car on n’en voit pas la fin. Je crois donc à la lutte, sinon il n’y a plus d’histoire et peut-être plus d’humanité », disait l’éditeur et intellectuel engagé. Les éditions Maspero ont été reprises en 1982 par François Geze pour devenir les éditions La découverte.


Lire également l’hommage à François Maspero sur le site Acrimed.