Histoire coloniale et postcoloniale

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Frontex : pour surveiller, pas pour secourir

mercredi 25 février 2015

Début novembre 2014, l’opération Triton a succédé à Mare nostrum. La surveillance des frontières a succédé à une veille des migrants.

Triton a été mis en place par Frontex, l’agence de surveillance des frontières extérieures de l’Europe. Les membres de la campagne Frontexit militent pour la suppression de l’agence Frontex, dont les opérations sont pour partie responsables des naufrages répétés en Méditerranée. Ils dénoncent une Europe aveuglée par l’obsession sécuritaire, toujours plus meurtrière.

Communiqué Frontexit

Frontex, poison ou antidote aux tragédies en Méditerranée ?

Alors que des millions d’euros sont alloués à Malte pour des opérations de contrôles aux frontières maritimes avec Frontex, les organisations membres de la campagne FRONTEXIT dénoncent une Europe aveuglée par l’obsession sécuritaire, toujours plus meurtrière.

Le 4 février dernier, l’UE annonçait le versement de plus de 12 millions d’euros aux forces armées maltaises afin de financer des équipements dans le cadre de sa participation aux opérations de l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex). Cet argent est issu du Fonds de Sécurité Intérieure (FSI) qui vise à lutter contre la criminalité et faire face aux menaces contre la sécurité de l’Union européenne (UE). Cette somme s’ajoute aux 114 millions d’euros prévus pour le budget 2015 de Frontex.

Cette décision illustre tristement le décalage entre l’urgence de la situation aux frontières maritimes, et les priorités de l’UE en la matière. Après un macabre record de plus de 3 500 morts en 2014, l’hécatombe se poursuit en Méditerranée avec plusieurs centaines de morts depuis le début de l’année notamment au large de l’ile italienne de Lampedusa.

Il est révoltant, dans ce contexte, que le réflexe de l’UE soit de renforcer des mécanismes qui, contrairement à ce qu’elle avance souvent, n’ont pas pour but de sauver des vies humaines mais bien d’intercepter et de contrôler les personnes (Frontex, Eurosur, coopération avec les Etats voisins sur le volet migratoire).

« Surveiller n’est pas veiller sur »

FRONTEXIT le rappelle, Frontex n’est pas un corps de sauvetage en mer, mais une agence de surveillance des frontières. L’opération Triton, coordonnée par Frontex en Italie, n’est pas le prolongement de l’opération militaro humanitaire Mare Nostrum. Ce n’est qu’une énième opération de contrôle et de mise à distance des étrangers. Cependant, les navires qui interviennent dans le cadre des activités de Frontex sont soumis, comme tous les autres, aux obligations du droit maritime international, notamment l’assistance aux personnes en détresse.

L’UE et les Etats membres clament leur impuissance face à des tragédies humaines comme si elles étaient une fatalité. Il n’en est rien. Ces tragédies sont la conséquence de politiques migratoires sécuritaires qui rendent l’accès régulier au territoire européen quasi impossible, et ne laissent comme autre solution aux personnes en exil que d’embarquer sur des bateaux de fortune, au péril de leur vie.

Les organisations de la campagne FRONTEXIT, qui militent pour la suppression de l’agence Frontex, demandent que des mesures soient immédiatement prises pour interrompre les opérations de Frontex en mer, qui sont pour partie responsables des naufrages répétés en Méditerranée. Pour enrayer l’hécatombe, il faut inverser la logique et permettre la mobilité internationale, autoriser l’accès au territoire européen et respecter les règles de protection internationale.

Le 23 février 2015

Après un nouveau drame en Méditerranée, l’opération Triton critiquée

par Philippe Ridet, Le Monde le 10 février 2015


L’opération Triton, mise en place depuis le 1er novembre 2014 sous l’égide de l’agence européenne Frontex pour surveiller les routes migratoires vers l’Italie en provenance de Libye et d’Egypte, a connu lundi 9 février son premier et grave dysfonctionnement. Vingt-neuf migrants originaires de l’Afrique subsaharienne sont morts de froid. Leurs corps ont été entreposés dans un hangar de l’aéroport de la petite île de Lampedusa en attendant une hypothétique identification. Ils avaient entre 18 et 25 ans.

Le premier appel de secours est parvenu dimanche aux autorités italiennes. Les conditions météorologiques étaient épouvantables dans le canal de Sicile : des creux de huit mètres et des vents à 120 km/h laissaient prévoir le pire pour l’embarcation à bord de laquelle se trouvaient 105 personnes. Aucun navire commercial ne croisait dans cette zone et les deux navires qui ont la charge de surveiller cette zone dans le cadre de Triton – l’un italien, l’autre islandais – étaient en ravitaillement à Malte et en Sicile.

« Il ne s’agit pas d’un accident mais d’homicides »

Dans de telles conditions, les secours ont mis six heures pour arriver sur le lieu du drame à 110 milles au sud de l’île. Sept personnes étaient déjà sans vie à bord du bateau pneumatique des migrants probablement partis de Libye. Le retour fut tout aussi long, à deux nœuds à l’heure, sous un vent glacial. Faute de place à bord, la plupart des migrants ont dû prendre place à la proue des navires de secours. À leur arrivée à Lampedusa, les vedettes des garde-côtes transportaient 29 cadavres. Un survivant a raconté que les passeurs, malgré les conditions périlleuses, les avaient obligés à prendre la mer. « Il ne s’agit pas d’un accident mais d’homicides », ont dénoncé les autorités maritimes.

Une autre issue était-elle possible ? « Avec Mare Nostrum, il aurait été possible de mettre ces gens au chaud et au sec, de leur donner à manger », a regretté Flavio Di Giacomo, porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Italie. « Horreur au large de Lampedusa. Des gens sont morts non pas dans un naufrage, mais de froid. Voilà les conséquences de l’après-Mare Nostrum », a réagi sur Twitter la présidente de la Chambre des députés, Laura Boldrini, ancienne porte-parole du Haut Commisariat des Nations unies pour les réfugiés.

« Mare Nostrum » est le nom de l’ancienne opération de secours aux immigrants, mise en place par l’Etat italien en octobre 2013 à la suite de deux naufrages qui avaient provoqué la mort de plus de 400 personnes au large de Lampedusa et Malte. L’émotion suscitée par ces drames avait conduit l’Etat à mettre sur pied une flotte de secours, assistée de 900 hommes, capable de se porter à 172 milles (environ 318 kilomètres) des côtes de la Péninsule. Coûteuse (10 millions d’euros par mois), Mare Nostrum a permis de sauver des milliers de vies.

Le sauvetage, pas une priorité

Mais elle a également été l’objet de nombreuses critiques. L’Italie s’est souvent plainte d’être seule à supporter la charge financière et humaine de ces sauvetages. Une partie de la classe politique lui reprochait de provoquer « un effet d’aspiration » de l’immigration, incitant les passeurs à multiplier les traversées. Des pays d’Europe du Nord ont dénoncé la mise en place d’« un véritable pont vers l’Europe » , en en voulant pour preuve les 170 000 arrivées de migrants sur les côtes italiennes en 2014. Un record absolu.

L’annonce de la mise en place de Triton et de ses quatre avions, d’un hélicoptère, de sept navires et de 65 officiers a été accueillie avec soulagement par les autorités italiennes. D’un budget plus limité (90 millions d’euros), elle se consacre à la surveillance des frontières. Le sauvetage ne constitue pas sa priorité, sauf en application du droit maritime international. Ses navires ne peuvent dépasser la limite de 30 milles (environ 55 kilomètres) et leur zone de compétence ne comprend ni Malte ni Lampedusa. Elle a montré dimanche et lundi ses premières limites.

Avec la fin de Mare Nostrum, une série d’organisations, dont Amnesty International, redoutaient de nouvelles pertes humaines. « Quel que soit son habillage, Triton n’est pas une opération de recherche et de sauvetage, mais de surveillance, déclarait Nicolas Beger, directeur du bureau européen d’Amnesty, au Monde en novembre 2014. Or la situation dans une série de pays du pourtour méditerranéen va faire en sorte que le flot de migrants ne fera qu’enfler ».

Depuis le 1er janvier, 3 709 immigrés ont rejoint l’Italie par la voie maritime contre 3 300 pour la même période de 2014.

Philippe Ridet (Rome, correspondant)