Gérard Noiriel : je m’inquiète de ce virage conservateur


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date de publication : samedi 2 avril 2005


Gérard Noiriel, historien, directeur d’études à l’EHESS, réagit à la loi du 24 février 2005 « portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ».

Signataire de la pétition des historiens, Gérard Noiriel exprime ses inquiétudes, dans un entretien paru le 1er avril 2005 dans l’Humanité.


[Entretien réalisé par Françoise Escarpit.]

Pourquoi cette réaction des historiens ?

Gérard Noiriel. Comme historien, j’ai travaillé sur la colonisation par le biais de l’histoire de l’immigration et je soutiens sans réserve cet appel qui doit aller au-delà des spécialistes. Ce qui me gène le plus aujourd’hui, ce sont les usages politiciens que l’on fait de la colonisation comme de l’immigration. Des historiens font des recherches complexes et tentent de sortir la réflexion de la simple dénonciation, mais, quand ces thèmes sont dans l’actualité, tout ce travail est totalement nié au profit d’utilisations partisanes. L’une des dimensions fondamentales de la vérité est les formes de souffrances, d’exploitation, de crimes liés à la colonisation. Dire cela, en soi, ce n’est pas très nouveau. On le sait depuis longtemps grâce aux dénonciations de citoyens progressistes, mais il existe maintenant énormément de travaux qui le prouvent scientifiquement. Je m’inquiète de ce virage conservateur, en France, alors que dans le monde une multitude d’instances et d’organisations internationales, comme l’ONU, ont intégré ces atrocités de la colonisation qui font partie d’un passé qu’on doit affronter. Il ne s’agit pas de battre sa coulpe, mais d’en tenir compte pour tous ceux qui ont été affectés et pour leurs descendants qui continuent d’en souffrir.

Quel rôle peuvent jouer les historiens ?

Gérard Noiriel. En tant qu’historiens, notre devoir essentiel est de maintenir le cap, que cela plaise ou non, sur la vérité. Dans ce morceau de loi, l’occultation de cette dimension-là me paraît scandaleuse. Pour moi, il y a deux raisons fondamentales de protester. L’une, d’ordre déontologique, est l’irruption du pouvoir d’État dans le travail scientifique, ce qui est une remise en cause de l’un des droits essentiels d’une démocratie. L’État n’a pas à se mêler du travail des chercheurs ni à leur dicter ce qu’ils doivent trouver. La seconde touche les enjeux de la mémoire dans une démocratie. La colonisation est un phénomène extrêmement compliqué où il peut y avoir des aspects positifs mais qui s’inscrivent dans une logique qui, elle, a été totalement condamnée par l’histoire. Il serait absurde de l’occulter.

Quel impact peut avoir un tel texte dans le climat actuel de la société française ?

Gérard Noiriel. Il y a des gens qui jouent à jeter de l’huile sur le feu alors que nous nous battons pour maintenir, dans la vie politique française et dans la réflexion des citoyens, la dimension sociale et l’appartenance sociale des personnes. C’est cela la grande tradition républicaine : on ne définit pas les gens par rapport à leur origine mais par rapport à leur position dans la société. On est aujourd’hui dans un contexte où, sans cesse, certains attisent ces rivalités en mettant en avant la religion, l’origine, etc. Ceux qui tiennent le pouvoir, qui occupent une position dominante dans la production des images et dans les représentations des discours, qui décident de ce dont il faut parler tous les jours, tentent constamment de désamorcer les critiques sociales en mettant l’accent sur ces questions. Au lieu d’appeler un jeune « ouvrier », on l’appelle « black » ou « musulman ». C’est contraire à toutes les traditions et à toutes les valeurs de la République. Et ce sont des gens qui, par ailleurs, se réclament de la République qui contribuent à cela.

Cette loi apparaît comme une provocation après le lancement de l’appel des indigènes de la République...

Gérard Noiriel. Effectivement, elle risque de cristalliser les positions. Je n’ai pas signé l’appel des indigènes de la République, je ne le soutiens pas car je trouve qu’il enferme les gens dans une forme de particularisme. Parler d’« indigènes de la République », en raisonnant sur des problèmes d’aujourd’hui avec des catégories du passé, me paraît une fausse analyse. Mais du coup, ceux qui sont exaspérés parce qu’ils souffrent des formes d’exclusion et de racisme vont reprendre à leur compte une définition qui leur est imposée par ceux qui dominent ce marché. Ils se renvoient la balle, au détriment d’une analyse des réalités telles que les gens les vivent. C’est cela qui nous paraît extrêmement dangereux, et on peut même se demander si ce n’est pas délibéré. Il n’y a pas eu de débats, nous n’avons pas été consultés, et l’on a l’impression que, constamment, on a besoin de remettre ces questions sur le devant de la scène : après l’affaire du voile, on a celle des indigènes... Nous, historiens, nous sommes dans une position difficile car ces pratiques sont la plus mauvaise manière d’initier les citoyens à l’histoire. Après, on va comparer les génocides, on va calculer les morts... C’est atroce et contraire à toute notre mission de chercheur et d’éducateur. Nous nous battons, à l’école, pour transmettre une mémoire progressiste intégrant toutes les formes de violences qui ont eu lieu dans l’histoire, pour en tirer une intelligibilité et pour que cela ne se renouvelle plus. Et, de l’autre côté, sans arrêt, il y a des gens qui, pour des intérêts divers, défont notre travail et enferment les débats dans des formes caricaturales.


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