Gilles Manceron à Guelma : les autorités françaises doivent faire un “travail de reconnaissance”


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > la France et son passé en Algérie
date de publication : samedi 12 mai 2012


Le Xe colloque international sur les massacres du 8 mai 1945 s’est déroulé les 7 et 8 mai 2012 à l’Université de Guelma. Lors de son intervention, le premier jour, Gilles Manceron, ancien vice-président de la Ligue des droits de l’Homme, a mis l’accent sur la nécessité de voir un jour les institutions officielles de la France reconnaître les crimes coloniaux.

Nous reprenons ci-dessous les extraits de son intervention que l’historien nous a communiqués.


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Miliciens armés dans les rues de Guelma, en mai 1945.

De mai 1945 à août 1955 : la nécessaire reconnaissance par la France des massacres coloniaux

Est-il normal de constater en France, notamment à travers les thèmes qui ont rassemblé les électeurs lors du second tour de l’élection présidentielle du 6 mai 2012, qu’une « petite moitié » des Français continue à croire aux mythes sur les bienfaits de la colonisation ? A être dans le déni des crimes qui l’ont marquée – dont le 8 mai 1945 dans cette ville de Guelma –, à être en proie à un racisme anti-maghrébin et à une islamophobie héritées des stéréotypes qu’elle avait propagés ? Est-il normal de constater qu’un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, une « petite moitié » des Français continue à être persuadée – parfois sincèrement – que de plus en plus d’historiens propagent des mensonges alors qu’eux connaissent la vérité puisqu’ils se souviennent de ce qu’on disait autour d’eux et de ce qu’on pouvait lire, à l’époque, dans le journal ? A être dans le refus de reconnaître que la République française a, durant la période coloniale de son histoire, tourné le dos aux droits de l’homme dans ses territoires coloniaux, ainsi qu’à tous les principes d’égalité, de fraternité et de liberté qu’elle prétendait incarner ?

Est-il normal que, d’un côté, on ait fait en France des avancées considérables dans certains domaines, comme ceux de la recherche historique ou de la production d’œuvres éditoriales et cinématographiques, documentaires ou de fiction, mais que, d’un autre côté, on constate une immense régression dans une partie de l’opinion qui reste aux prises avec les mêmes aveuglements et les mêmes haines qu’à l’époque de la colonisation ? Est-il normal qu’alors que grâce au tournant adopté par le général de Gaulle dans sa politique algérienne, largement approuvé par les Français, l’étiage de l’extrême droite nostalgique de la colonisation était tombé au-dessous de 5%, aujourd’hui ce courant idéologique représente trois fois plus en moyenne, et, dans certaines régions comme le Midi méditerranéen, bien davantage ?

La France reste sur ces questions à la croisée des chemins. Et, de ce point de vue, ces dix dernières années ont été marquées, de manière contradictoire, par des avancées et des reculs.

Sur la connaissance des massacres qui ont suivi le 8 mai 1945 dans l’Est algérien, de nets progrès ont été faits en France ces dernières années, notamment depuis le soixantième anniversaire de cet événement, en 2005, avec des initiatives diverses, publications, films documentaires, débats, rassemblements [1]. Même s’il y a encore un travail important de recherche et de diffusion des connaissances à poursuivre – voir ci-dessous le journal télévisé du 7 mai 2005. Mais il y a un travail beaucoup plus considérable à faire sur un autre moment historique important qui a marqué cette région du Constantinois, la répression qui a suivi le soulèvement d’août 1955, car c’est un domaine où les mythes et les contre-vérités restent dominants dans l’opinion publique.

Ces deux événements – mai 1945 et août 1955 – sont, à dix années d’intervalle, assez comparables par l’ampleur de la répression qui s’est abattue sur les populations civiles algériennes. Au point qu’en France comme en Algérie les journaux se servent très souvent d’images d’août 1955 pour illustrer les massacres de mai 1945 – notamment la photographie des cadavres alignés sur le stade de Skikda et les films ou photographies des exécutions sommaires de civils désarmés à Aïn-Abid. Dans les deux cas, il y a eu une répression aveugle, massive, qui a fait des milliers de victimes civiles algériennes. Sur le 8 mai 1945, des progrès sensibles ont été faits dans la diffusion de la vérité sur l’enchaînement de ces événements. Des livres ont été publiés sur Sétif, d’autres sur Guelma comme l’ouvrage de Jean-Pierre Peyroulou issu d’une thèse universitaire ou le livre longtemps inédit de Marcel Regui, survivant d’une famille martyre. Des films documentaires ont été réalisés, par Mehdi Lallaoui, par Mariem Hamidat et par Yasmina Adi (dont le film L’autre 8 mai 45 a été diffusé reprises sur France 2, malheureusement à des heures bien tardives) ; à Marseille, sera projeté, le 12 mai, suivi d’un débat, le film de Mehdi Lallaoui. Certes, au Festival de Cannes, en mai 2010, le film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, a fait l’objet de manifestations hostiles de la part des nostalgiques de la colonisation parce qu’il commençait par une séquence montrant la répression de la population algérienne de Sétif, mais le ridicule de ces manifestations a été très largement dénoncé. Même si elle continue à faire polémique, la connaissance du 8 mai 1945 a commencé à se diffuser en France.

Mais autant on peut faire ce constat à propos de mai 45, autant ce n’est pas le cas sur le 20 août 1955, où continuent à tenir le haut du pavé sans être remis en cause les mythes et les mensonges de la propagande coloniale de l’époque. J’en donnerai deux exemples : le documentaire L’ennemi intime, diffusé à la télévision sur France 3 en mars 2002 ; et le documentaire Algérie, mémoire meurtries, produit par l’ECPAD (le Service cinématographique de la Défense, l’ancien SCA, Service cinématographique des armées) en mars 2011. Ces deux films qui ont des qualités et témoignent de nettes évolutions sur certains sujets, notamment ils mettent fin au déni de la pratique de la torture par l’armée française qui a été longtemps le discours des institutions françaises et le seul possible à la télévision. Le documentaire L’ennemi intime de Patrick Rotman avait le mérite de lever des tabous et avait notamment provoqué la colère et les dénis du général Maurice Schmitt, chef d’état-major de l’armée française sous la présidence de François Mitterrand. Et le film de l’ECPAD a le mérite de reconnaître pour la première fois dans un document de l’armée la pratique de la torture et de parler, par exemple de la « mort accidentelle » de l’instituteur Guy Monnerot dans l’Aurès le 1er novembre 1954 lors d’une embuscade du FLN. Mais tous deux sont éminemment critiquables quant à leur évocation de l’été 1955.

La méconnaissance et les déformations du 20 août 1955

Le 20 août 1955 est une date importante dans la guerre d’indépendance de l’Algérie. C’est un des moments où le peuple est entré en scène et où il a forcé l’avenir, où le peuple a dit son mot et a montré qu’il fallait compter avec lui. Il y a eu quelques moments de la sorte durant ce conflit et ce sont eux qui ont été décisifs bien que leur importance ne soit pas toujours reconnue : en particulier les 10 et 11 décembre 1960, marqués par des manifestations à Alger et un peu partout en Algérie lors d’un voyage du général de Gaulle ; le 17 octobre 1961, avec la manifestation pacifique des Algériens de la région parisienne. Ce sont des moments qui montrent que la victoire des Algériens n’était pas due uniquement à la lutte armée mais aussi à des mobilisations populaires, dans ces deux cas désarmées.

L’insurrection du Constantinois le 20 août 1955 était, elle, une révolte armée, parce qu’il s’agissait de réagir à une violente répression policière et militaire qui s’était abattue sur la région durant plusieurs semaines, à un moment où l’insurrection était devenue la seule réponse possible face aux blocage de la situation et où tous les courants politiques de la société algérienne, y compris les Oulémas, les élus de l’UDMA et les communistes se ralliaient au FLN. Mais c’était aussi une mobilisation de masse pour répondre à cette violence et dont les objectifs désignés par les chefs locaux du FLN étaient des objectifs militaires. Or cela n’est absolument pas reconnu en France aujourd’hui. Les deux films documentaires mentionnés, par exemple, reprennent sur le 20 août 1955 les mêmes mythes et les mêmes mensonges que la propagande coloniale d’autrefois. Celle-ci concentrait l’attention sur deux localités parmi la trentaine où le soulèvement populaire s’est produit, El Alia et Aïn-Abid, où il y a eu des civils européens tués, et même affreusement massacrés, alors que, si de tels faits se sont effectivement produits, il n’y a eu aucune victime civile européenne dans une quinzaine de localités où la révolte populaire armée s’est propagée et le déroulement des violences à El Alia et Aïn-Abid doit être précisément restitué hors de toute propagande. Dans le cas de El Alia, l’histoire de ce massacre horrible de civils européens dont des enfants, qui a été un cas particulier lors de cette journée, doit être précisément reconstituée, sans en rajouter dans l’horreur. Dans le cas de Aïn-Abid, les formes de l’insurrection doivent aussi être mises en rapport avec l’histoire spécifique de la répression qui avait précédé dans cette localité. C’est ce qu’a fait, en particulier, l’historienne Claire Mauss-Copeaux dans son ouvrage Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres (Payot, 2011). A l’opposé, les témoignages insérés dans ces deux films ne rendent pas compte de la réalité de cet épisode. En particulier, celui du général Maurice Faivre, qui laisse entendre qu’il était sur place, ce qui est inexact, et qui feint de décrire des faits dont il aurait été témoin, en reprenant à son compte les récits de l’époque mis au point par la propagande de l’armée et du Gouvernement général.

Un exemple, aussi, de ce que le travail qui a été fait en France sur le 8 mai 1945 – et qui doit être poursuivi –, n’a pas été fait sur le 20 août 1955, est la campagne qui a eu lieu récemment sur internet, au moment de la diffusion du film Guerre d’Algérie, la déchirure, sur France 2, à 20h30, le 11 mars dernier. Lors de cette campagne, ont ressurgi les mêmes dénis et les mêmes mensonges que ceux de la propagande gouvernementale française de la fin de l’année 1955. Le film reprend des images filmées lors de la répression de l’insurrection du 20 août 1955 qui montrent notamment un gendarme en train d’abattre, de sang froid et sans sommation, un civil algérien qui s’éloigne sur une route, avant de recharger son arme. Or un message paru sur internet trois jours avant la diffusion du film à la télévision, et ensuite largement relayé auprès d’un certain nombre d’associations, a qualifié ces images de « mise en scène » : « On voit le suspect s’éloigner. Soudain, il jette sa casquette en l’air (ce qui permet au gendarme de la prendre pour cible). Le suspect s’écroule ensuite, simulant la mort… » Comme l’a montré l’historienne Marie Chominot, docteure en histoire contemporaine et spécialiste des images photographiques et filmées de la guerre d’Algérie, il s’agit de la reprise pure et simple, plus de cinquante ans après, des arguments utilisés par le gouvernement français lors de la publication de ces images, à la fin de 1955. En réalité, le caméraman Georges Chassagne, natif d’Algérie et correspondant permanent des firmes d’actualités française Gaumont et américaine Fox-Movietone, a filmé le 22 août les images de trois exécutions sommaires à Aïn-Abid, sur une route et une autour d’une tente de nomades. Ces images n’ont pas été diffusées par Gaumont mais l’ont été par Fox-Movietone aux Etats-Unis et cinq photos tirées de ce film ont été publiées dans l’édition internationale du magazine Life du 3 octobre 1955, puis en France, par l’hebdomadaire L’Express qui dénonçait alors la guerre menée en Algérie, sous le titre : « Des faits terribles qu’il faut connaître », le 29 décembre 1955. C’est à ce moment que le gouvernement français (présidé par Edgar Faure) a diffusé la thèse du « montage » et de la « mise en scène ». Thèse qui fut aussitôt réfutée lors d’une conférence de presse organisée à Paris, le 31 décembre, au cours de laquelle Georges Chassagne expliqua les conditions dans lesquelles il avait tourné ce film, son témoignage étant confirmé par d’autres, dont celui de son collègue de France Soir Robert Soulé, publié le même jour dans ce journal. Il s’agit donc d’un vieux mensonge. Or ce mensonge a ressurgi sous la même forme en France, cinquante ans plus tard… Cela montre qu’il nous reste du travail à faire.

Il reste un travail scientifique à faire de la part des historiens, qu’ils soient français, algériens ou d’autres pays. L’histoire, le travail historique n’a pas de patrie, il est universel. Et il doit échapper aux pressions politiques, aux enjeux politiques, quels qu’ils soient.

Et, par ailleurs, pour ce qui est de la France, il y a, de la part des autorités officielles du pays, à faire un travail de reconnaissance – un terme que je préfère, pour ma part, à celui de repentance, pour diverses raisons, et que je trouve personnellement plus fort encore. Au lendemain d’une élection présidentielle qui vient d’être marquée par un affrontement essentiel sur ces questions, c’est le défi qui, à mon avis, se présente à la France aujourd’hui.

Gilles Manceron

Le journal de 20 heures de l’A2, le 7 mai 2005 (2min 10s).


On remarquera – à 0min 50s – dans ce petit reportage consacré aux événements de mai 1945, l’utilisation d’une photographie de cadavres au stade de Skikda en août 1955 (voir cette page).


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