Gilles Manceron : des lobbies veulent imposer une histoire officielle


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date de publication : jeudi 28 avril 2005


Un entretien de Gilles Manceron [1] avec Nadjia Bouzeghrane publié dans El Watan le 28 avril 2005.


El Watan : Qu’est-ce qui a amené la Ligue des droits de l’Homme à organiser un colloque sur les massacres du 8 mai 1945 ?

Gilles Manceron : A la LDH, nous avons estimé qu’il était important d’avancer dans la connaissance et dans la qualification du passé colonial de la France. Le 40e anniversaire du 17 Octobre 1961 a été un moment important, et les événements du 8 mai 1945, à l’heure où l’on parle de traité d’amitié entre la France et l’Algérie, sont aussi, à notre avis, un événement majeur. Il y a eu des travaux d’historiens, ces dernières années sur les racines du conflit et de la lutte d’indépendance nationale algérienne. C’est important de faire émerger ces réalités à l’opinion publique française, alors que dans la perception de celle-ci, mais aussi dans celle des institutions françaises tout a commencé le1er novembre 1954. Nous avons pensé que la commémoration des événements du 8 mai 1945 est un enjeu pour la compréhension du passé et aussi pour mieux aborder ce qui, dans la société française d’aujourd’hui, peut relever de la prolongation d’un certain nombre de mentalités coloniales relatives à cette époque.

Dans l’argumentaire de présentation du colloque, la LDH évoque « un trou de mémoire colonial » de la France. Comment expliquez-vous ce trou de mémoire ?

Dans la société française, un certain nombre de facteurs ont abouti à ce que le passé colonial de la France est un peu un impensé, quelque chose qu’on évite d’aborder. Cela tient à plusieurs aspects, d’abord à l’implication des différentes forces politiques françaises dans la politique coloniale qui a été mise en œuvre en Algérie jusqu’à son indépendance et dans les colonies africaines. Ces forces politiques ne jouent pas un rôle moteur dans l’examen de ce passé colonial, elles l’évitent plutôt, et en sont embarrassées, avec des problèmes de génération en leur sein. Il semble aussi que la société française, en général, a du mal à s’y retrouver. Elle a pris conscience, notamment à la fin de la guerre d’Algérie, qu’elle avait été d’une certaine façon victime d’une certaine propagande, je pense aux jeunes français qu’on a envoyés dans cette aventure et qui en ont souffert physiquement, psychologiquement. Par contre, il y a des gens qui ont fait des choix très clairs. Dans ce trou de mémoire, il y a aussi le fait que les institutions et l’école ne donnent pas les moyens de comprendre vraiment les choses.

La France a du mal avec son passé colonial, écrivez-vous dans ce même argumentaire. Pour preuve, la loi du 23 février 2005...

C’est l’enseignement d’une histoire officielle qui est imposée par le politique, suite à des pressions de lobbies minoritaires et nostalgiques de l’Algérie française de certains milieux pieds noirs qui sont restés enfermés dans leurs représentations et dans leurs certitudes. Comme ils représentent une force électorale, notamment dans certains départements, ils ont demandé à leurs députés de reprendre leur vision du passé colonial qui est l’œuvre positive de la France outre-mer. La LDH a pris position contre cette vérité officielle que ces milieux veulent imposer, et le monde de l’enseignement a réagi au quart de tour, très fortement. A la pétition des universitaires, il y a eu plus de 1000 signatures qui témoignent d’une très forte colère du monde universitaire, du monde de la recherche historique. Et c’est un décalage avec ce que la classe politique a finalement adopté en se faisant manœuvrer par des lobbies. Nous demandons l’abrogation de cette loi. La LDH a soutenu la position des historiens, elle a fait son propre texte en complément pour recueillir des signatures de gens qui ne sont pas forcément des chercheurs ou des enseignants, et pour soulever aussi d’autres points de la loi, particulièrement les discriminations qui perdurent vis-à-vis des harkis. Ceux-ci ont été traités, parqués, comme, à l’époque coloniale on discriminait les indigènes. On a soulevé aussi l’article 13 qui porte sur une indemnité forfaitaire à des anciens de l’OAS qui ont été condamnés et exilés, qui ont été, pour certains, des mercenaires au Congo, des auxiliaires de dictatures latino-américaines, notamment en Argentine et qui sont revenus en France beaucoup plus tard.

Les historiens ne fournissent-ils pas des éléments pour combler ce trou de mémoire colonial ?

Les historiens ont beaucoup avancé dans leurs travaux et dans leurs publications scientifiques depuis une vingtaine d’années. Je pense aux travaux de Mohamed Harbi, de Gilbert Meynier, de Benjamin Stora, de toute une génération d’historiens ou plutôt d’historiennes autour de l’institut d’histoire du temps présent, il y a un progrès de l’historiographie des travaux historiques. Ce n’est pas encore complètement passé dans l’opinion. Des événements sont passés dans l’opinion, comme, par exemple, le 17 octobre 1961 qui a constitué un palier, à mon avis, de prise de conscience dans l’opinion publique française grâce à la mairie de Paris et à d’autres municipalités de la région parisienne, grâce à un certain nombre de journaux qui ont pris en compte les travaux des historiens, qui ne sont pas tous d’ailleurs des historiens professionnels, je pense à Einaudi et d’autres.

Vous avez, avec un historien algérien, Hassan Remaoun, fait en 1993 un livre sur l’enseignement de la guerre de libération de l’Algérie en France et en Algérie La Guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire. Le travail en commun a-t-il avancé de manière significative depuis ?

C’était une des premières tentatives de travail en commun de deux historiens des deux pays qui n’abandonnaient pas leur propre identité, leur propre corpus de connaissance. On avait estimé, Hassan Remaoun et moi, qu’il fallait croiser les connaissances, ne serait-ce que parce que la colonisation puis la guerre de libération ont été insérées dans les programmes d’enseignement en Algérie et en France. De nombreux travaux ont été développés depuis, relevant de la même démarche, des travaux d’historiens algériens dans des perspectives de connaissance du passé historique de l’Algérie, mais qui ont de nombreux croisements avec les structures universitaires françaises et le travail d’universitaires français. Inversement, beaucoup d’historiens français ont fait des missions. Le monde historique travaille en commun, ce qui ne se produit pas vraiment dans la société française, c’est la prise en compte de ce travail. De jeunes chercheurs français ou françaises issus de l’immigration jouent également un rôle. Il y a des points de polémique, des débats entre historiens sur certaines questions, mais on aboutit à un corpus de connaissance historique qui est commun.

Qu’est-ce qui fait polémique ?

Parmi les questions assez complexes pour les deux sociétés, se trouve posée celle des harkis dans la société française, par exemple, et des harkis en général pendant la colonisation et la guerre. L’extrême droite a beaucoup instrumentalisé un certain nombre d’associations harkies, comme la colonisation avait instrumentalisé les harkis auparavant. Les enfants veulent comprendre ce qui est arrivé à leurs parents. D’où la complexité que l’on découvre dans ce conflit qui, certes est une guerre de libération nationale, mais dans laquelle un certain nombre de données pouvaient aussi se mêler expliquant le destin des uns et des autres. La brèche dans la reconnaissance du passé colonial s’entrouvre très lentement, à l’exemple de la déclaration de l’ambassadeur de France en Algérie sur le 8 mai 1945. En ce qui concerne la déclaration de l’ambassadeur de France en Algérie à la ligue des droits de l’homme on trouve que c’est opportun, mais pas assez. Est-ce que c’est une déclaration uniquement à usage externe, en direction de l’opinion publique algérienne ? On aimerait bien que ce message soit adressé à l’opinion publique française, et à ce moment-là, il faudrait que ce soit d’autres institutions, d’autres personnages de l’Etat qui le portent.

Vous pensez au président de la République...

Au président de la République, au Premier ministre. Pourquoi réserver à l’ambassadeur sur place ce genre de déclaration, parce que cela intéresse les Français aussi de comprendre quelque chose au passé colonial de leur pays.

Le pacte d’amitié que la France et l’Algérie projettent de signer est comparé au pacte franco-allemand. La comparaison vous semble-t-elle pertinente, du point de vue de l’histoire, l’Allemagne ayant reconnu son passé, ce que la France n’a pas encore fait ?

On ne peut pas dépasser le contentieux historique entre la France et l’Algérie si on n’aborde pas le passé, notamment sur la base des travaux des historiens des deux pays, et si on ne parvient pas à une vision commune de ce passé. Entre la France et l’Allemagne, aussi bien les historiens français et allemands que les hommes politiques des deux pays en viennent aux mêmes caractérisations. Les enfants d’Allemagne et de France apprennent à peu près la même histoire en ce qui concerne la seconde guerre mondiale dans les écoles. En France et en Algérie, on en est encore aux prémices de ce travail de regard commun de l’histoire. Il y a des blocages dans la société française, notamment de la part des lobbies qui veulent imposer une version qui ne correspond pas aux travaux des historiens. Il faudrait aussi des gestes politiques du côté français pour que la République dise ce qu’elle pense de cette phase de son histoire qui est liée à la période coloniale.

Notes

[1] Gilles Manceron est historien et secrétaire de la Ligue des droits de l’Homme. Il est à l’origine du colloque qu’organise la Ligue des droits de l’Homme le 7 mai prochain à Paris, première manifestation de cette envergure organisée en France depuis soixante ans.

Gilles Manceron a notamment écrit avec Hassan Remaoun D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire, éditions Syros, 1993, et Marianne et les colonies, éd. La Découverte, 2003.


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