Histoire coloniale et postcoloniale

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action collective

Grande-Synthe : les associations dénoncent un « cynisme d’Etat »

jeudi 10 mars 2016

Le maire de Grande-Synthe a entrepris récemment de loger décemment le millier d’enfants de femmes et d’hommes campant sur sa commune. Cette initiative heurte les plans du ministère de l’intérieur qui veut « libérer » cette zone de Calais et de Dunkerque en envoyant les migrants ailleurs en France dans des CAO, les centres d’accueil et d’orientation. Deux logiques se confrontent.

Communiqué commun

Grande-Synthe : un cynisme hors norme

D’une capacité d’accueil de 2 500 personnes, le camp de Grande-Synthe qui vient d’ouvrir ses portes est déjà menacé de fermeture. Il doit pourtant permettre à des migrants vivant jusqu’à présent dans des conditions inhumaines de se délester un peu des angoisses quotidiennes nourries par l’insalubrité et la précarité.

Qu’importe. Malgré l’urgence d’héberger les migrants dans de bonnes conditions, les autorités françaises dénoncent dans une lettre de mise en demeure adressée au maire de Grande-Synthe l’ouverture précipitée du camp, qu’elles estiment « préjudiciable à la sécurité de centaines de personnes ». Au lieu de s’engager enfin dans des actions concrètes dont beaucoup relèvent de sa responsabilité, voici que l’Etat se pose en inspecteur des travaux finis : au prétexte de normes qui ne sont pas respectées, il menace le maire de Grande-Synthe, insistant sur le risque juridique qu’il encourt à titre personnel. A ce dernier, nous témoignons ici notre total soutien.

La situation ne manque pas d’ironie : alors que l’Etat a lui-même été condamné en novembre pour avoir manqué à ses obligations, notamment celles concernant la santé publique et l’hébergement d’urgence, le voilà qui sanctionne celles et ceux qui ont joint leurs efforts pour pallier ses manquements, et enfin proposer aux migrants une nette amélioration de leurs conditions d’existence : un camp ouvert, composé d’abris privatifs plus solides, et disposant des conditions requises en termes sanitaires et d’hygiène.

Certes, beaucoup reste à faire. Ce nouveau camp de Grande-Synthe n’a jamais eu la prétention de tout régler ni de se conformer aux exigences légales les plus strictes. Dans l’urgence, il s’agissait avant tout de mettre les personnes à l’abri comme de leur assurer les conditions minimales d’une existence décente. C’est à nous – ONG, associations d’aide et bénévoles – qu’il revient désormais d’investir ce lieu choisi par défaut. C’est à nous et aux migrants eux-mêmes qu’il appartiendra d’en faire, avec le concours des habitants de la région, un endroit qui leur fasse oublier pour un temps ce qu’ils ont subi trop longtemps.

Car avant d’exiger le respect des normes, c’est la politique subie par les migrants en France qui reste à ce jour anormale et à laquelle il faut impérativement renoncer. Reflet des pratiques migratoires observées en Europe, elle emprunte à chaque fois des chemins plus funestes, tandis que les autorités devraient se mobiliser au contraire pour améliorer dans l’urgence l’accueil des gens fuyant la guerre, la répression ou la misère.

A la gestion dissuasive et policière s’ajoute à présent une gestion administrative et technocratique menée contre les espaces dédiés aux migrants, et contre un élu qui tente de les accueillir dignement. Le camp de Grande-Synthe est menacé de fermeture. Il n’est peut-être pas aux normes. Une chose est sûre. En France, le cynisme d’Etat, lui, est désormais hors norme.

Paris, le 9 mars 2016

Premiers signataires :

Amnesty International
Emmaüs France
Gisti
L’Auberge des migrants
LDH – Ligue des droits de l’Homme
Médecins du monde
Médecins sans frontières
Secours catholique
Utopia 56

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Réfugiés : la leçon d’un maire à Bernard Cazeneuve

par Haydée Sabéran, ÉDITO du 9 mars 2016 de Libération


Comment vider une « jungle » ? Comment faire bouger des gens quand ils s’accrochent à une cabane ou à une tente dans la boue, alors que leur seul but est d’être prêt, cette nuit, demain, à partir vers l’Angleterre en clandestin ? Ces derniers jours, le Pas-de-Calais et le Nord ont expérimenté deux méthodes. Le contraste est puissant. D’un côté, les bulldozers et les CRS, de l’autre, des verres de thé et des humanitaires. A Calais, dans le sud de la jungle, depuis le 29 février, c’est l’Etat, sur ordre du ministre de l’Intérieur, qui expulse et rase un bidonville qu’il a lui-même créé. Il n’offre que peu d’alternatives aux exilés bloqués : monter dans des bus vers un abri à des centaines de kilomètres de Calais pour faire le pari aléatoire d’une demande d’asile, s’installer dans un camp de conteneurs sécurisé et inhospitalier qui les identifie par la paume de leur main - ce qui suscite la méfiance - ou… déménager quelques mètres plus loin, toujours dans la boue, dans la zone nord du bidonville, en attendant qu’elle soit aussi rasée. Le tout par la persuasion de CRS à perte de vue qui ont le gaz lacrymogène et le canon à eau facile. A Grande-Synthe, c’est un maire (EE-LV), Damien Carême, qui a démarré lundi un déménagement en douceur d’un millier de personnes d’un camp de boue à un camp de cabanes chauffées, avec l’aide de Médecins sans frontières et contre l’avis du gouvernement. Dans le premier cas, la brutalité, une décision prise dans l’urgence ; dans le second, une décision prise depuis des mois, et des échanges pour faire baisser la méfiance.

Bien sûr le nouveau camp de la Linière à Grande-Synthe est loin d’être idéal. D’abord parce que ces cabanes arrivent bien tard, dix ans après les premiers passages d’exilés dans la commune. Qui s’en souvient, à part les riverains et les associatifs, bien seuls à l’époque ? En 2009, une femme avait accouché dans la jungle en plein hiver et la nouveau-née n’avait pas survécu. Et puis parce que ce n’est pas un vrai accueil, juste une mise à l’abri, le minimum d’humanité. Juste un autre « Sangatte », sans le hangar. Le camp tenu par la Croix-Rouge entre 1999 et 2002, qui a vu passer près de 70 000 exilés, était un camp humanitaire lui aussi. Un lieu tout aussi spartiate mais à peu près chauffé, où on pouvait se laver, se reposer, manger, boire, se chausser, s’habiller, se faire soigner. Il a été fermé par Nicolas Sarkozy, entre autres parce que les tabloïds anglais l’accusaient d’être un « centre de remise en forme pour clandestins », et une « base arrière » de l’immigration illégale. On a donc jeté à la rue les exilés en arguant que moins ce serait confortable moins ils auraient envie de venir. Or, ils sont toujours plus nombreux. Parce que c’est toujours moins dur que Homs, Kaboul ou Asmara. Alors tant qu’il y aura un désir d’Angleterre et une frontière fermée, tant que la France ne se montrera pas plus attractive aux demandeurs d’asile, le gouvernement devrait se résoudre à mettre de côté les bulldozers et les CRS. Et construire des abris, au minimum sur le modèle de Grande-Synthe.

Haydée Sabéran Lille, de notre correspondante