Guy Pervillé est réservé sur la pétition des historiens


article de la rubrique loi du 23 fév. 05 > ils ont déclaré
date de publication : dimanche 27 mars 2005


Vous trouverez ci-dessous le texte que Guy Pervillé [1] nous a adressé le 26 mars 2005.


Mon avis sur l’article de Claude Liauzu et Thierry Le Bars paru dans L’Humanité du 10 mars 2005, et sur la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005

Claude Liauzu a pris l’initiative d’une pétition d’historiens contre l’article 4 de la loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" [2]. Il a développé d’une manière beaucoup plus détaillée les reproches que mérite cette loi dans un article rédigé en collaboration avec le juriste Thierry Le Bars, et publié dans L’Humanité du 10 mars 2005. Ses auteurs ont tenu compte dans une large mesure des objections que j’avais faites à Thierry Le Bars, quant au fait que cette loi sur la mémoire n’est pas la première du genre, et que son article 4 est littéralement calqué sur l’article 2 de la loi du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage et la traite des esclaves perpétrés par les Européens depuis le XVe siècle comme un crime contre l’humanité [3]. Je persiste néanmoins à trouver leur analyse trop indulgente pour la loi du 21 mai 2001, et trop sévère pour celle du 23 février 2005.

Trop indulgente pour la première, parce que celle-ci officialise une vision de l’histoire qui n’est pas moins tronquée que celle qui est prônée par la seconde. En effet, l’article 1er de cette loi prend grand soin d’exclure implicitement de sa condamnation de l’esclavage et de la traite des esclaves les traites africaines et musulmanes, qui représentent la majeure partie du phénomène historique en cause d’après Olivier Pétré-Grenouilleau ("Traite négrière : les détournements de l’histoire", in le Monde, 7 mars 2005, p. 12). On peut en conclure logiquement, soit que ces traites n’ont jamais existé, soit qu’elles ne sont pas des crimes contre l’humanité, contrairement à la traite européenne. Cette occultation facilite les dérives ou manipulations idéologiques dont nous voyons plusieurs exemples inquiétants (Dieudonné, et le manifeste "Nous sommes les indigènes de la République"). De toute façon, cette qualification pénale de faits vieux de plusieurs siècles est un non-sens juridique.

Trop sévère pour la loi du 23 février 2005, parce que celle-ci n’abroge pas la précédente, et ne fait que s’y ajouter. C’est pourquoi la lecture de son article 4 faite par Claude Liauzu et Thierry Le Bars est excessive : le "rôle positif" de la colonisation française doit être enseigné "en particulier", et non exclusivement. Les aspects "négatifs" ne sont donc pas niés, puisqu’ils doivent être enseignés suivant la loi du 21 mai 2001. Dans son article publié le 23 février 2005 dans Libération, Claude Liauzu a confondu le texte de cet article 4 avec celui de l’article unique de la proposition de loi non adoptée du 8 juillet 2003 sur "l’oeuvre positive des Français en Algérie" (qui en a imprudemment crédité "l’ensemble de nos concitoyens" ayant vécu en Algérie à l’époque coloniale).

Il n’en est pas moins vrai que le côté partiel et partial de cet article 4 de la dernière loi provoquera inévitablement des revendications analogues de la part d’autres groupes qui n’y reconnaîtront pas leur mémoire. C’est un engrenage infernal que les historiens doivent dénoncer, car la vérité historique n’a pas besoin de lois pour exister. Il n’appartient pas aux législateurs de la définir et de la modifier par des votes successifs du Parlement pour satisfaire telle ou telle communauté.

Mais l’intervention des historiens (comme celle des juristes) dans ce débat sera d’autant plus convaincante qu’elle ne donnera pas l’impression de juger avec deux poids et deux mesures suivant que la loi est "de gauche" ou "de droite", "anticolonialiste" ou "colonialiste". Il faut montrer que toutes ces lois sur la mémoire dépassent le domaine propre de la loi et empiètent abusivement sur celui de l’histoire. Et c’est ce que la pétition des historiens dont Claude Liauzu a pris l’initiative ("Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle", in Le Monde, 25 mars 2005, p. 15) ne fait malheureusement pas : elle s’en prend à une seule de ces lois, sans dire qu’elle n’est pas la première en son genre (contrairement à l’article de L’Humanité). Dès lors, le débat risque de verser dans les polémiques partisanes et de manquer son but, qui doit être de dépasser la guerre des mémoires et non de l’entretenir.

Guy Pervillé

Notes

[1] Guy Pervillé est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse - Le Mirail.

[2] J.O n° 46 du 24 février 2005 page 3128
LOI n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés
NOR : DEFX0300218L

Article 4

Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite.
Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.
La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée.

[3] J.O n° 119 du 23 mai 2001 page 8175
LOI n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité
NOR : JUSX9903435L

Article 1er

La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

Article 2

Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée.


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