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communiqué commun LDH-Licra-MRAP-SOS racisme

Hénin-Beaumont : le FN expulse la LDH

vendredi 11 avril 2014

Le nouveau maire FN de cette commune du Pas-de-Calais, Steeve Briois, a mis fin à la subvention et au prêt de local dont bénéficiait l’association. Le président de la Ligue des droits de l’Homme se dit "scandalisé", et Philippe Blanchet commente cette décision anti-démocratique.

[Mis en ligne le 8 avril 2014, mis à jour le 11]


Communiqué commun LDH, Licra, Mrap et SOS Racisme

Paris, le 8 avril 2014

Hénin-Beaumont : la démocratie hors les murs ?

Entre les deux tours des municipales, Marine Le Pen déclarait, dans un entretien au journal Le Monde, «  les associations doivent être mises au pied du mur, en leur disant qu’elles ne doivent pas intervenir dans le débat politique ». Dans la foulée de son élection comme maire d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois est passé à l’acte en expulsant la section de la LDH de la ville du local qu’elle occupait précédemment, tout comme d’ailleurs le Secours populaire. Le tout nouveau maire a justifié de son geste en arguant qu’il n’avait aucune raison de ménager une association qui avait combattu et combattait ses idées. L’incident illustre la conception qu’a le Front national de la confrontation d’idées : celles qui lui sont favorables sont bienvenues, les autres sont « mises au pied du mur », voire hors les murs…

Convaincus que la défense des libertés et de la démocratie est indivisible des valeurs que nous défendons ensemble et des combats communs contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et toutes les discriminations, nous en appelons à la vigilance et à la mobilisation de toutes et tous.

Nous invitons les citoyennes et les citoyens, à Hénin-Beaumont comme partout ailleurs, à ne pas se laisser impressionner, à dénoncer et condamner les mesures de haine et d’exclusion, à placer sous leur protection commune les droits et libertés qui sont le cœur battant de la démocratie.

La Ligue des droits de l’homme privée de local à Hénin-Beaumont,
“une décision de caporal autoritaire”

Propos recueillis par Vincent Daniel, FranceTvInfo, le 8 avril 2014


Le FN règle-t-il ses comptes avec ses adversaires ? Steeve Briois, nouveau maire Front national d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), a décidé de priver la Ligue des droits de l’Homme (LDH) de sa subvention ainsi que du local municipal qui avait été mis à sa disposition.

"La Ligue des droits de l’homme est une association politisée", explique mardi 8 avril l’élu FN à France Info. "Elle n’a eu de cesse pendant la campagne électorale de dire tout le mal qu’elle pensait de nous. Alors on coupe les liens. Point final", assume Steeve Briois. Dans un communiqué diffusé mardi après les révélations de France Info, le maire d’Hénin-Beaumont justifie sa décision en invoquant une subvention et un prêt de local à la LDH "totalement illéga[ux]”. Steeve Briois se réfère à un arrêt pris le 28 octobre 2002 par le Conseil d’Etat (voir l’arrêt ici), ayant donné raison à un habitant de Draguigan (Var) dans une affaire du même type visant la Licra.

"Steeve Briois, en bon soldat, a appliqué la consigne" de Marine Le Pen, estime Pierre Tartakowsky, président de la LDH, interrogé par francetv info.

  • Francetv info : Etes-vous surpris par la décision du maire d’Hénin-Beaumont ?

Pierre Tartakowsky : Je suis scandalisé pour des raisons qui tiennent à l’exercice de la démocratie, mais surpris, pas du tout. Entre les deux tours des élections municipales, Marine Le Pen avait très clairement prévenu qu’il fallait "mettre les associations au pied du mur’" On sait désormais que ce "au pied du mur" signifie hors les murs. Steeve Briois, en bon soldat, a appliqué la consigne.

  • Steeve Briois justifie l’arrêt de la subvention et de la mise à disposition du local à la LDH par votre engagement contre le Front national…

Il a tout à fait raison. Nous sommes une association citoyenne, nous sommes hostiles au Front national, nous ne l’avons jamais caché. C’est ce qui s’appelle le libre exercice de la contradiction démocratique. En nous adressant ce reproche, qui est une sorte d’hommage du vice à la vertu, le maire d’Hénin-Beaumont dépeint sa vision de la démocratie, qui consiste à donner la parole aux gens qui ne feraient pas de politique et qui seraient uniquement d’accord avec le FN. C’est un programme intéressant pour la France...

  • Pour autant, un conseil municipal peut choisir les associations qu’il soutient ou non…

Il en a parfaitement le droit, c’est exact. C’est intéressant de constater que c’est le premier droit que Steeve Briois met en œuvre, pour quelqu’un qui s’était présenté comme le défenseur prioritaire et inconditionnel des droits et des déshérités. On attend avec intérêt les autres mesures pour les déshérités... Ce que je constate, c’est que l’usage de droits pour monsieur Briois, c’est un usage qui se retourne contre le droit et la démocratie.

Depuis quelques jours, nous recevons des adhésions de la part de citoyens accompagnées de petits mots sur lesquels il est simplement écrit "c’est pour Hénin-Beaumont". On va continuer. Il faut appeler les personnes que ce type de procédure antidémocratique inquiète à rejoindre la Ligue des droits de l’homme à Hénin-Beaumont et ailleurs. Nous dénoncerons ces mesures de caporal autoritaire, comme celle qui a été prise par Steeve Briois. Nous continuerons d’être vigilants, c’est une affaire de bonne santé démocratique.

Front national, République, démocratie et droits de l’Homme [1]

par Philippe Blanchet


Le nouveau maire FN de Hénin-Beaumont vient d’expulser la section locale de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) des locaux dans lesquels la municipalité précédente l’hébergeait. Il "justifie" sa décision par le fait que cette association fait de la politique, a des a priori contre lui et s’est prononcée contre son élection, ce qu’elle n’aurait pas dû faire selon lui.

Oui bien sûr la LDH a, non pas des a priori, mais des convictions sur des valeurs fondamentales : conformément à ses statuts, elle intervient dans la société pour y faire respecter les droits de l’Homme et lutter contre toutes les discriminations. Et il est clair que le FN a une idéologie, un programme, des discours et des actions contraires aux droits de l’Homme, qui appellent à des discriminations contre des humains notamment en fonction de leur nationalité, de leur culture, de leur langue ou de leur religion. Pour le FN, les humains ne naissent pas et ne doivent pas rester libres et égaux entre eux ; pour le FN certains sont supérieurs et d’autres doivent se soumettre ou être exclus. Sa condamnation des positions de la LDH en est une confirmation supplémentaire.

Le FN en appelle à la démocratie pour justifier son droit à ses idées, ses discours et, désormais, ses actes. Mais la démocratie ne peut pas être utilisée pour mener une politique qui s’y oppose, tout comme les droits de l’Homme ne peuvent pas être invoqués pour justifier des actes et des discours qui portent atteintes aux droits de l’Homme : c’est d’ailleurs prévu dans la plupart des grands textes des droits de l’Homme. Et la démocratie basique et sans limite ne confère aucune légitimité : la légitimité doit s’appuyer sur une éthique et la démocratie doit être encadrée par des valeurs à respecter, les seules qui tendent vers un vivre ensemble respectueux de chacun. C’est démocratiquement qu’Hitler et Mussolini, entre autres monstres inhumains, sont arrivés au pouvoir et ont pu mener leurs politiques. C’est bien pour ça qu’il y a un préambule à la constitution française : la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. C’est bien pour ça que beaucoup d’Etats s’engagent, en ratifiant des textes juridiques internationaux ayant force de loi, à respecter les droits de l’Homme. C’est bien sûr le cas de la France, par de nombreux textes qu’hélas elle ne respecte pas toujours.

Par conséquent, il est légitime de combattre le FN au nom des droits de l’Homme, non seulement sur la base des valeurs des droits de l’Homme, mais aussi sur celle, juridique, des droits que le FN bafoue ou appelle à bafouer, ce qui le place de ce point de vue dans une illégalité. On a tout lieu de penser, en ce sens, que le FN aurait dû et pu être interdit. Tout comme des comportements et discours (par exemple xénophobes) sont interdits et punis par la loi française. Mais les grands partis l’ont laissé grandir plutôt que de l’empêcher de nuire, chacun pensant que le FN allait prendre des voix à l’autre et que, notamment aux détours de triangulaires, cela lui permettrait de l’emporter. Basse stratégie politicienne d’accès au pouvoir et non noble action politique de construction et de préservation d’un monde humaniste. Et ça a marché. Maintenant que le FN a attiré à lui tant de suffrages, il est trop tard pour l’interdire, ce qui ne signifie pas qu’il ait acquis la moindre légitimité, sur le plan éthique. Après l’avoir considéré comme légal pendant tant d’années, ceux qui l’interdiraient seraient suspects de le faire à des fins de stratégies politiciennes. Et certains ont beau jeu de constituer un "Front républicain", qui n’est qu’un pis aller devenu hélas nécessaire. Ce Front républicain est d’ailleurs mal nommé car ce n’est pas une question de République mais d’humanisme : cela rajoute dans le débat une confusion dont le FN et ses idées profitent. Que ceux qui appellent au Front républicain après avoir laissé le FN prospérer prennent leurs responsabilités devant les droits de l’Homme et le fassent interdire, dans ce cas ! Et que les tenants du "ni ni" soient jugés comme complices...

Mais ce serait dans un autre monde, humaniste et solidaire. Nous vivons hélas dans un monde dominé par l’inhumanité, l’égoïsme et les discriminations. Il le devient d’ailleurs de plus en plus : ce dont le vote FN témoigne et avec lui la "droitisation" de la société. Au point qu’un maire FN peut sans vergogne expulser les gardiens des droits de l’Homme de sa mairie.

Le 10 avril 2014

Philippe Blanchet
professeur, université Rennes 2