Irak : il n’y a pas de guerre propre !


article de la rubrique international
date de publication : vendredi 7 mai 2004



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Le Monde – 4 mai 2004

Les morts passés et à venir, par Salim Tamani

[éditorial du journal LIBERTÉ, Alger, le 5 mai 2004]

L’opinion publique internationale découvre, choquée, les pratiques ignobles du corps expéditionnaire du “monde libre”. Il n’y a pas de guerre propre. Ni de guerre pour la liberté. L’Amérique tue, torture humilie et achève. Ce qui se passe aujourd’hui, en Irak, n’a pas de sens. Exactions, brimades et massacres collectifs au quotidien, les soldats censés libérer le pays de la dictature de Saddam - qualifié, des années durant, de menace pour la sécurité internationale avec sa prétendue détention d’armes de destruction massive-, instaurent, jour après jour, une véritable terreur. C’est la désillusion totale. “Freedom in Irak” est devenue l’horreur. Les Irakiens regrettent le règne de leur ancien bourreau. Aujourd’hui, plus d’une année après la chute de Bagdad, l’échec de la coalition est cuisant. Militairement d’abord, puisque la sécurité est inexistante, et que des groupes de résistants à l’occupation étrangère se sont constitués et mènent la vie dure aux nouveaux colons.

Politiquement ensuite, parce que l’opinion publique internationale découvre, choquée, les pratiques ignobles du corps expéditionnaire du “monde libre”. Dans ce drame, où l’Amérique se comporte en colonisateur des temps modernes, la vérité a fini par éclater au grand jour. Malgré le black-out fait autour de l’information, la réalité du terrain est crue, jetant le discrédit sur la Maison-Blanche et Downing Street.

Au-delà des condamnations et des sanctions de circonstances, il s’agit de savoir ce que fera réellement la coalition dans un pays où elle a installé le chaos et l’anarchie et dont le peuple préfère de loin l’enfer de Saddam au rêve américain. Ira-t-elle jusqu’à remettre en cause sa présence en Irak ? Pour l’heure, il n’en est pas question. Washington maintient le cap et écarte un éventuel retrait de ses troupes.

En l’absence d’interlocuteurs valables en Irak, les Américains ne pourront pas parvenir à instaurer la paix. Bien au contraire, le maintien de leur présence exacerbera la tension et plongera davantage le pays dans un inextricable conflit où il n’y aura ni vainqueur ni vaincu. Alors il est temps de se remettre en cause, à moins que l’accaparement du pétrole irakien ne vaille toutes les tortures et les bains de sang passés et à venir.

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Tortures, l’histoire se répète

par Yves Lemoine, magistrat et historien,
et Alain Dugrand, romancier

[Libération le 4 mai 2004"

Depuis le 28 avril, les médias américains publient une brassée d’images : des prisonniers irakiens subissent tortures et sévices. Un peuple éprouve donc une phase singulière de son occupation. Pour nous, Français, ces images sont parlantes. Sans remonter aux exactions commises lors de l’occupation de la Ruhr, au lendemain du traité de Versailles, elles ont la familiarité bestiale du patrimoine militaire national. Il convient de rappeler que le terme « guerre » d’Algérie était alors réprouvé : pour le gouvernement, il s’agissait d’opération de « pacification ». Vaincus de 1940, vainqueurs de 1945 par défaut, les Français ne voulaient pas voir ce qu’était la fascisation d’une armée en campagne. Il en va de même pour la guerre d’Irak. L’occupant utilise mille circonlocutions pour caractériser la permanence de ses troupes en Mésopotamie. La violence des images démontre qu’il s’agit bien d’une occupation, d’une occupation brutale.

Lorsqu’on ne « nomme » pas la réalité des opérations, on ne nomme pas ce qui nécessairement l’accompagne : la violence exercée contre les personnes physiques. Des jeunes gens aux mains de réservistes pratiquant la torture.

Les médias ont tort d’altérer le sens des mots. Il ne s’agit pas de « maltraitance » dans la prison d’Abou Gharib, mais de torture. La première image de CBS est simple : un humain revêtu d’une sorte de coupe-vent, tête encagoulée, bras déployés, index des mains liés de fils électriques, juché en équilibre sur une caisse. Il doit tenir, car, plus bas, s’il tombe, le sol est inondé. Il s’agit bien de torture. D’une forme plus prosaïque de la « gégène ».

Les images suivantes nous ont montré d’autres formes de torture par avilissement sexuel. Des corps nus, empilés, des fesses découvertes, des sexes dénudés, des réservistes américains en position de vainqueurs, à demi couchés sur ce monticule de chairs. Des graffitis, tracés au feutre sur ces mêmes fesses, constituent une humiliation par torture. Les Anglais, ces Européens, dont les médias ont d’abord souligné la juste désapprobation des méthodes « alliées », furent confrontés dès le lendemain à la même ignominie : un militaire britannique urinant sur un Irakien encagoulé. Les scènes filmées en vidéo démontrent que les troupes de la Reine sont tout autant gangrenées par l’innommable que les américaines. De Londres, nous apprenons alors que des sodomies ont été pratiquées par des soldats des deux pays ; sur ordres d’autres militaires, de jeunes Arabes irakiens ont été contraints de simuler la pénétration entre eux.

L’avilissement sexuel des vaincus n’est pas chose nouvelle. La pratique remonte à la plus haute antiquité. Elle sert à deux fins : démontrer que la force dominante étrangère est l’oeuvre de mâles dont la virilité est signe, raison même de la victoire. A Naples, en 1943, il y eut une fameuse dispute entre le général Mark Wayne Clark et le général de Montsabert à propos de l’usage du corps des vaincus (y compris le cul des adolescents offerts par leur mère dépourvue de tout). Le général français voulait en disposer pour ses « tabors » arabes ; le général américain les lui disputait pour les bites de ses boys (on peut lire la Peau de Curzio Malaparte). En période d’occupation, le viol des jeunes hommes signifie la volonté de « féminiser » le vaincu, afin qu’il se ruine à ses yeux mêmes. Les jeunes mâles irakiens, guerriers, virils, doivent donc exposer leur cul, supporter la sodomie. Etre compissés par le vainqueur puisqu’ils sont précisément vaincus et arabes.

De tout temps, la surabondance des tortures sexuelles caractérise la négation de ce sous-homme, le vaincu. Elle eut même sa version raciale dans le viol des garçons juifs par les nihilistes nazis. Sous nos yeux, elle connaît un avatar qui n’est pas nouveauté.

Pour les millions de musulmans, d’Arabes et de non-Arabes, qui reçoivent ces images, au Proche-Orient et en Europe, en Asie centrale et en Asie, s’inscrit immédiatement l’« humanité » des traitements infligés aux Occidentaux « enlevés » (quand ils ne sont pas assassinés) et la sauvagerie des « croisés » enculant de jeunes Arabes, déniant aux victimes toute virilité, toute identité, mais aussi à toute la communauté des croyants. Ces viols, ces tortures réclament évidemment revanche.

Enfin, l’humiliation s’adresse encore comme le mépris définitif des « vaincus ». L’usage sexuel d’un seul, filmé, photographié, reproduit mécaniquement, signifie que le peuple vaincu est abâtardi. On se souviendra que les soldats allemands accusèrent le préfet Jean Moulin d’être homosexuel, d’« aimer les Noirs », quand ils l’enfermèrent, du côté de Chartres, avec quelques tirailleurs sénégalais prisonniers. La démonétisation de l’adversaire, en l’espèce, démontrait que toute résistance était vaine de la part d’un peuple, en l’occurrence français, féminisé du fait de sa défaite devant les « mâles » allemands. Livrer la sexualité du prisonnier vaincu à un sexe noir, jugé fantasmatiquement disproportionné, confirmait bien la puissance perverse du vainqueur.

Ces versions sont recevables dans les tortures sexuelles qui nous occupent. Le vainqueur baise le vaincu, effectivement, symboliquement réifié. Le thème de l’homosexuel passif, connu sous le terme de mollitia à Rome, caractérise plus le défaut de masculinité « sociale » du vaincu que sa chosification charnelle. Ainsi, toute résistance est démonétisée, niée comme action « virile ». L’impudicité imposée à des jeunes gens culturellement pudiques constitue une violence inouïe contre l’individu, sa famille, sa tribu, sa nation et son peuple tout entier. Au-delà, c’est une violence contre la communauté, les coutumes des croyants. L’oumma est frappée dans ce qu’elle a de plus sacré, la prosternation. Les conséquences de ces tortures risquent d’être incalculables au registre de la vengeance. Elles peuvent enclencher une cascade de violences à la mesure de l’outrage subi par quelques-uns au nom de tous.

S’il le fallait encore, ces images risquent de causer d’irréversibles dégâts à la crédibilité « morale » des coalisés. Occupantes, au sens cruel du mot le plus cru, les troupes se comportent comme se comportèrent partout les forces d’occupation : le viol des insoumis. Dès lors, il est vain de se dissimuler derrière l’argument des « faits isolés » ou, phraséologie désuète, d’actions « de soldats indignes de porter l’uniforme de la Reine ». D’autant que, selon le New Yorker, ces violences sont pratiquées sur instruction des services secrets des armées coalisées.


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