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Israël : succès d’une liste rassemblant des arabes et des juifs

mercredi 18 mars 2015, par nf

En Israël, la “Liste arabe unie” formée à partir de l’union des partis arabes, plus communément désignée “Joint list”, rassemble des arabes et des juifs. A l’issue des élections du 17 mars 2015, elle obtiendrait 14 sièges sur 120 dans la nouvelle Knesset, ce qui la met à la troisième place derrière le Likoud (29 élus) et l’Union sioniste (24).

Ayda Touma Souleman, cinquième sur la Joint list, avait accordé l’entretien que nous reprenons ci-dessous, quelques jours avant les élections. Peut être un espoir dans un horizon bien sombre.

En Israël, la « Joint list » rassemble arabes et juifs et bouscule la campagne

par Pierre Puchot, Médiapart.fr, le 15 mars 2015, repris de l’AFPS


De notre envoyé spécial à Haïfa.- En Israël, la campagne électorale pour les élections législatives du mardi 17 mars s’achève ce dimanche. Si l’Union sioniste et le Likoud se disputent les deux premières places, ces élections pourraient bien voir émerger un parti ou plutôt une liste surprise, à gauche pour une fois. Il s’agit de la « Joint list », formée à partir de l’union des partis arabes mais qui compte également des candidats juifs. « Palestinienne citoyenne d’Israël » comme 20 % de la population, née voilà tout juste 50 ans à Nazareth, mariée et mère de deux enfants, Ayda Touma Souleman réside aujourd’hui à Saint-Jean- d’Acre. Elle est cinquième sur la « Joint list » qui unit notamment Hadash (parti communiste israélien) à l’autre parti arabe, Balad, et milite pour atteindre l’objectif de « 15 députés » (sur les 120 que compte la Knesset), que vise cette liste inédite de la gauche radicale israélienne. Un objectif qui n’est pas irréaliste si l’on en croit les derniers sondages. Activiste politique depuis ses 17 ans, ancienne secrétaire de l’Union des étudiants arabes, première femme à siéger au Haut comité de suivi israélien pour la communauté arabe et fondatrice de l’organisation féministe « Woman against violence », Ayda Touma Souleman est aussi membre du bureau politique du parti communiste israélien (Hadash) et de la commission internationale pour une paix juste entre Israéliens et Palestiniens établie sous l’égide de l’ONU. Elle a quitté il y a deux mois son poste de rédactrice en chef de l’unique quotidien arabe israélien, Itihad, pour se consacrer à la campagne électorale. Entretien avec la candidate dans son local de campagne à Haïfa.

  • Le candidat du parti d’extrême droite Israël Beitenou, et ministre des affaires étrangères, Avigdor Liberman, a déclaré que tous les Arabes qui n’étaient pas « loyaux » envers l’État israélien devraient être « décapités ». Ces propos reflètent- ils selon vous l’état d’esprit d’une partie de la droite israélienne ou sont-ils simplement dus au climat tendu qui entoure la dernière semaine de campagne ?-*

Ayda Touma Souleman. On ne dit pas des choses si horribles, même en temps d’élection, si on ne les porte pas dans son cœur. Cela montre à quel point il est devenu hystérique parce que les sondages ne le mettent pas en valeur (ils accordent à Israël Beitenou 5 députés, contre 15 en 2009 - ndlr) et que l’élévation du seuil électoral (un parti doit désormais obtenir 3,25 % des voix pour obtenir un siège au parlement, contre 2 % auparavant - ndlr), qui a été soumise au vote par le gouvernement et par Liberman lui-même pour lutter contre nous, pourrait très bien se retourner contre lui. Il pourrait bien ne pas être au prochain parlement. Liberman est bel et bien raciste et fasciste même dans sa conception de faire de la politique. Ces propos montrent qu’il se trouve face à un problème de mobilisation majeur et qu’il essaie de gagner tous les votes possibles à l’extrême droite. Les propos de Liberman mettent également en relief le fait que le climat actuel en Israël permet aux politiciens fascistes de faire ce genre de déclaration sans en être tenus responsables. Il est bien sûr possible de poursuivre Liberman devant la justice, comme nous l’avons déjà fait à maintes reprises pour des propos du même type. Nous avons par exemple déposé un recours contre le slogan même d’Israël Beitenou pour cette campagne, « Ariel pour Israël, Oum Al-Fahm pour la Palestine ». (Le slogan fait référence au « plan de paix » d’Israël Beitenou, qui prévoit de procéder à des échanges de territoires entre Israël et l’Autorité palestinienne. Ainsi, la ville arabe israélienne d’Oum Al-Fahm serait annexée à un éventuel État palestinien, alors que la colonie d’Ariel serait annexée par Israël - ndlr.) C’est insultant pour notre peuple. Pourtant, la commission électorale a considéré qu’il n’y avait pas de problème.

  • Les derniers sondages vous accordent 13 sièges (sur les 120 que compte la Knesset), un niveau jamais atteint par les partis arabes et/ou communistes israéliens. Vous pourriez très bien vous réveiller mercredi 18 mars comme membre de la troisième force politique du pays, derrière l’Union sioniste et le Likoud. Comment expliquez-vous cette situation inédite ?

Notre objectif est d’atteindre les 15 députés. Par ailleurs, je me permets de vous corriger sur un point : nous ne sommes pas une liste « arabe » unie, nous sommes une liste « commune » (« Joint list » en anglais - ndlr) : des citoyens juifs israéliens font également partie de notre campagne.

  • Les médias israéliens vous considèrent néanmoins comme tels, jusqu’à Haaretz qui publiait cette semaine un article invitant ses lecteurs à aller à la rencontre de « ces juifs israéliens qui votent pour la liste arabe ».

Oui, ou comment faire tout ce que l’on peut pour que les Israéliens aient peur de nous... Quand nous avons décidé de nous appeler « Joint list », nous avons fait une déclaration politique. Nous sommes une liste unie de tous les partis arabes en Israël, mais aussi la liste commune où les Arabes et les Juifs se retrouvent ensemble. C’est un message très clair à la société, et en particulier à la communauté juive, que nous sommes à la recherche d’une nouvelle manière de diriger ce pays. Nous voulons contribuer à la construction d’un camp démocratique qui rassemblerait les Juifs et les Arabes en quête de démocratie, de justice sociale, de paix, d’égalité dans ce pays. L’immense majorité des citoyens palestiniens d’Israël rejoindra ce camp. Nous sommes aujourd’hui la communauté la plus marginalisée et discriminée de ce pays. Tout Israélien juif réellement en quête de paix, et qui croirait en l’égalité entre tous les citoyens d’Israël, devrait nous rejoindre.

  • Comment expliquer l’essor de votre liste ? Est-ce la conséquence du climat désastreux de l’été passé, quand des manifestants contre la guerre à Gaza et des élus arabes israéliens étaient tabassés en pleine rue à Haïfa et ailleurs ?

Le score que l’on nous prête pour l’heure est la conséquence du long rêve qu’ont les Arabes d’Israël de pouvoir, enfin, influer sur la destinée de leur propre pays. Beaucoup de membres de notre communauté ne votaient pas par le passé parce qu’ils étaient dégoûtés par le système politique en Israël et ne pensaient pas que nos partis pouvaient changer quoi que ce soit, parce que nous étions nous-mêmes divisés. Je pense que cette « Joint list » est en train de leur redonner espoir. Ils veulent voir leurs représentants à l’Assemblée se battre pour leurs droits, pour leur permettre une vie meilleure. Je reçois aussi un très bon accueil parmi les étudiants, juifs et arabes, et je suis étonnée parfois à quel point ils peuvent être réceptifs. Le fait que nous soyons réunis dans cette liste et le niveau des intentions de vote constituent, je l’espère, le signe d’un grand changement de la scène politique. Bien sûr, les membres de cette liste ne formeront pas le prochain gouvernement en Israël. Mais il y a beaucoup de scénarios possibles pour l’après élection. Il se peut que nous devenions le cœur de l’opposition israélienne, ce qui nous placerait dans une position totalement nouvelle. Nous ne sommes pas sûrs encore de la manière dont nous pourrions user de ce pouvoir. Mais ce que nous voulons pour notre peuple et pour Israël est très clair : au minimum, en finir avec ce gouvernement de droite. Nous voulons peser au maximum pour les droits de notre peuple, et devenir un soutien en Israël du mouvement pour la fin de l’occupation des territoires palestiniens. Cela dépendra aussi de la nature de la prochaine coalition gouvernementale, si elle reste de droite, ou bien si elle se rapproche davantage du centre-gauche.

  • La principale formation de centre-gauche a choisi de s’appeler « Union sioniste ». Qu’avez-vous de commun avec une telle organisation, qui n’envisage pas pour l’instant de vous proposer d’entrer dans un futur gouvernement ?

Encore une fois, nous voulons dans un premier temps être débarrassés de ce gouvernement de droite. Ensuite, il est tout à fait prématuré de parler de notre éventuelle participation à une coalition gouvernementale. Comme vous le dites vous-même, l’Union sioniste ne nous considère pas comme un partenaire potentiel. Nous avons déjà dit que nous n’étions pas désireux d’entrer dans un gouvernement qui n’offrirait pas de solution pour en finir avec l’occupation des territoires occupés, qui est l’enjeu numéro un pour Israël et pour les Palestiniens. Concernant le terme « sioniste », il faut être clair : Israël n’a jamais cessé d’être sioniste. Ses dirigeants l’ont toujours été. Toutes les discriminations pratiquées à l’encontre de la communauté arabe, et dans la poursuite de l’occupation, viennent de l’approche sioniste. Nous sommes bien sûr opposés à tout cela, et donc au sionisme. Imposer ce paradigme à la majorité gouvernementale en Israël ne sert au bout du compte qu’un seul but : imposer le règne de la droite. Je pense que Herzog (numéro 1 du parti travailliste et de la liste Union sioniste - ndlr), en appelant Union sioniste sa liste avec Tzipi Livni, fait le jeu de la droite au lieu de s’approprier, comme il le croit, le concept de sionisme pour attirer une partie de l’électorat de l’aile droite. Au lieu de bâtir une alternative à la droite, Herzog lui emprunte son idéologie et l’installe un peu plus dans le paysage. Être sioniste, c’est toute une idéologie.

  • Que vous résumeriez de quelle façon ?

Le sionisme, pour moi, c’est un même mouvement créé pour dire principalement ceci : « L’antisémitisme est un phénomène politique qui existera toujours dans le monde. Partout où il y aura des Juifs, il y aura des antisémites. » Bien sûr, ce message a été pris en compte à un moment particulièrement noir de l’histoire de l’humanité. Le problème, c’est que les sionistes ont justement utilisé les crimes terribles commis contre les Juifs par le nazisme et leurs alliés pour imposer leur idéologie, et l’idée qu’il fallait concentrer tous les Juifs en Israël pour les sauver de l’antisémitisme. Le sionisme exprime l’idée que les Juifs sont à part, qu’ils ne font pas vraiment partie de la société, qu’ils ne seront jamais des citoyens accomplis quel que soit le pays où ils se trouvent, à cause de cet antisémitisme. Pour moi, c’est donc aussi une approche raciste, je suis contre cette idée que les Juifs doivent s’isoler pour être protégés. Le sionisme a bâti Israël, et durant ce processus, le sionisme a commis beaucoup de crimes contre mon peuple. Pourtant, je ne vois pas dans chaque Israélien qui se dit sioniste quelqu’un d’automatiquement solidaire de ces crimes. C’est tout le problème, cette manipulation politicienne autour du sionisme. En Israël, la classe politique dominante vous dit : « Vous êtes légitime en tant que juif et en tant qu’Israélien à partir du moment où vous êtes sioniste. » Les Juifs sont comme n’importe qui dans ce monde : personne ne devrait leur imposer d’être sionistes. Tout cela ne fait que diviser les Israéliens.

  • Depuis le livre de Derek Cohen intitulé Apartheid et Israël (traduit et publié en 2008 en France aux éditions Actes Sud), la question de savoir si Israël pouvait être associé à une société de type apartheid a fait son chemin en Occident. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là, mais l’État d’Israël se dirige clairement vers un système d’apartheid. La société devient de plus en plus raciste, et les tentatives et réalisations pour exclure les Palestiniens d’Israël de la vie publique sont multiples. La dernière en date fut l’élévation du seuil pour entrer à l’Assemblée, qui a été votée et faite sur mesure pour les partis arabes. Le gouvernement israélien ne peut pas se permettre de dire au monde : « Bon, 20 % de notre population est exclue parce que ces 20 % sont des Arabes. » Mais il trouve d’autres moyens de nous exclure de la Knesset. L’autre idée est justement de nous stigmatiser dans cette campagne en tant qu’Arabes, de ne jamais envisager d’alliance avec nous et de prétendre que ce scrutin est quelque part celui des Juifs contre les Arabes. Comme si le conflit dans ce pays était un conflit national, et non un conflit civil pour les respects des droits des minorités, celui de pouvoir apprendre notre langue, d’aller à l’université, de travailler avec le même salaire que les autres Israéliens, que le ministère de l’intérieur octroie le même montant aux municipalités où les populations arabes sont plus importantes que les autres... C’est pour cela que nous avons voulu cette « Joint list », avec des citoyens juifs, pour bien faire comprendre que le problème n’est pas une bête opposition entre les Juifs d’un côté, et les Arabes de l’autre. Ce n’est pas une guerre entre les Juifs et les Arabes, c’est une guerre entre deux approches politiques, démocratiques ou non. Et si l’occupation se poursuit, alors Israël va effectivement devenir un État d’apartheid. Peut-être est-ce justement parce que nous croyions encore qu’il reste un zeste de volonté en Israël pour construire une solution qui mette fin à l’occupation des territoires, que nous ne parlons pas encore d’apartheid nous-mêmes. Mais toutes les composantes sont là.

  • Nommé l’an passé, le président israélien, Reuven Rivlin, s’est déclaré à plusieurs reprises avant sa prise de fonctions comme un défenseur de la solution de l’État unique. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que les occupants n’ont pas le droit de décider pour les occupés quelle est la solution, ou ce qui est bon pour eux. Reuven Rivlin n’évoque d’ailleurs pas l’État unique séculier et démocratique auquel nous pourrions réfléchir. Par ailleurs, les Palestiniens ont le droit à l’auto-détermination, et ils se sont déjà prononcés en faveur d’un État indépendant sur les frontières de 1967.

  • Malgré l’accélération de la colonisation de la Cisjordanie et les 350 000 colons israéliens qui y habitent aujourd’hui, vous pensez donc que la solution à deux États est encore envisageable ?

Mais pourquoi les colons devraient-ils rester là-bas ?

  • Netanyahou a déclaré cette semaine que la présence israélienne en Cisjordanie (le premier ministre utilise le terme de Judée et Samarie) était « essentielle pour le futur d’Israël »...

Il peut dire ce qu’il veut, il est essentiel pour les Palestiniens d’avoir leur propre État. N’importe quelle colonie de Cisjordanie, Maale Adoumim (40 000 habitants, elle coupe la Cisjordanie en deux - ndlr) comme les autres, est considérée comme un crime de guerre par les lois internationales. Il y a toutes les résolutions de l’ONU. Les colonies sont construites sur la terre palestinienne. Les colons l’exploitent depuis trop longtemps.

  • Pensez-vous réellement qu’il soit encore possible de faire émerger en Israël un consensus sur le retrait des colonies de Cisjordanie ?

J’ai foi dans le pouvoir de résistance des Palestiniens. Vous savez, les peuples ne se sont jamais libérés par la simple volonté du colonisateur, parce que celui- ci se serait réveillé un matin et aurait décidé d’être soudainement accommodant. C’est parce que les gens se battent pour les droits que leur avenir s’améliore. La solution à deux États est-elle encore possible ? Je ne sais pas. Mais est-ce la solution la plus réaliste au conflit ? Oui.

  • À Ramallah, l’Autorité palestinienne n’a plus de projet politique, et le Hamas a perdu beaucoup de sa légitimité auprès des habitants de Gaza, qui demeurent asphyxiés financièrement par le blocus israélo-égyptien. L’exécutif palestinien est toujours divisé et les négociations israélo-palestiniennes sont au point mort. Pour la première fois depuis la création d’Israël, les Palestiniens d’Israël et vous- même êtes désormais en pointe pour mener ce combat politique. Ressentez-vous ce changement comme tel ?

La situation est plus compliquée que cela, car les Palestiniens d’Israël ont aussi leur propre combat à mener au sein d’une société qui les exclut. Avec la « Joint list », nous envoyons néanmoins un message d’ouverture, pour montrer qu’il est encore possible de surmonter nos différences pour travailler ensemble à un avenir meilleur. L’un des graves problèmes aujourd’hui dont souffrent les Palestiniens est la séparation entre Hamas et Fatah. Il faut qu’elle cesse. Cela détourne l’attention des véritables problèmes, de l’occupation. Eux aussi doivent pouvoir travailler ensemble contre l’occupation, comme nous travaillons ici en Israël contre le racisme et les discriminations.

  • Depuis 2005 a émergé, en dehors du système politique institutionnel, la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions, portée par une partie de la société civile palestinienne. Celle-ci fait son chemin en Occident et a notamment conduit plusieurs entreprises et fonds d’investissements à ne plus alimenter en capitaux les banques israéliennes qui, elles- mêmes, investissent dans les colonies israéliennes. Soutenez-vous cette campagne ?

Je crois que tant que l’occupation bénéficiera à l’occupant, celui-ci continuera à occuper. Je ne suis pas économiste, mais je constate que BDS permet de mettre davantage de pression sur le gouvernement israélien et contribue à mettre en lumière la réalité de l’occupation des territoires. C’est donc une bonne chose, et je suis effectivement favorable à cette campagne.