Jean-François Bayart : Y a pas rupture, patron !


article de la rubrique histoire et colonies > le discours de Sarkozy à Dakar
date de publication : jeudi 9 août 2007


Dans un article publié le 8 août 2007 dans le quotidien camerounais Le Messager, Jean-François Bayart [1] se se dit « stupéfait » par le discours de Nicolas Sarkozy à l’Université de Dakar, le 26 juillet 2007.


“ Y a pas rupture ”, aura pensé le bon tirailleur sénégalais amateur de Banania, après avoir écouté la péroraison de Nicolas Sarkozy à la jeunesse africaine – et avec lui l’auditoire médusé de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar devant lequel le président de la République française avait choisi de présenter sa vision du continent, ce 26 juillet. Le cynisme avec lequel celui-ci avait raflé la mise de la libération des infirmières bulgares, en véritable coucou de la diplomatie, au nez et à la barbe de tous ceux qui la négociaient depuis de longues années, moyennant quelques contrats juteux, l’itinéraire de ce premier périple subsaharien au cœur du “ pré carré ” et bien à l’écart des pays anglophones, fussent-ils éminents partenaires de notre économie, la formule indigéniste convenue selon laquelle “ en Afrique, le doyen, cela compte ” pour justifier l’étape gabonaise – tout cela ne laissait guère d’incertitude quant à la continuité de la “ Françafrique ” qu’entendait assumer le nouvel hôte de l’Elysée. Comme il fallait s’y attendre, les appels vibrants en faveur de la refondation de la relation franco-africaine, durant la campagne électorale, n’engageaient que ceux qui avaient voulu y croire ou qu’avaient désespérés les paroles ineptes de Ségolène Royal sur la place que devait prendre l’énergie solaire dans l’aide publique au développement.

Mais le pragmatisme de la Realpolitik est une chose, sa théorisation en est une autre. Or, les propos dakarois de Nicolas Sarkozy sont littéralement stupéfiants, au-delà de leur maladresse insigne, voire de leur incongruité dans une Université qui porte le nom de l’un des principaux penseurs de la négritude. “ Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (…) Jamais il ne s’élance vers l’avenir (…) Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout est écrit d’avance (…) Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ”, a déclaré le président de la République. Il a ainsi repris presque mot pour mot le célèbre poncif hégélien : “ L’Afrique, aussi loin que remonte l’histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance, qui, au-delà du jour de l’histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit ”. Nicolas Sarkozy, qui aime à citer les grands auteurs républicains, aurait pu aussi bien reprendre le Discours sur l’Afrique de Victor Hugo, en 1879, dans lequel notre poète national se désolait de “ ce bloc de sable et de cendre, ce morceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle ”, et enjoignait aux Européens : “ Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu la donne aux hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la ”. C’est ce qu’elle fit, l’Europe, et si nous avons bien compris le verbe présidentiel elle n’a pas à en éprouver le moindre remords, quels que fussent ses “ torts ” indéniables en la matière. Car “ nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères ” – un adage que devraient méditer nos amis allemands, ces pauvres imbéciles qui se croient engagés par les turpitudes de leurs parents nazis ! Car au fond les colonisateurs “ se trompaient mais ils étaient sincères ” (n’est-il pas à craindre que les nazis et les staliniens, “ sincères ”, l’étaient eux aussi ?). Nicolas Sarkozy renoue de la sorte avec le discours de légitimation de la conquête qui justifiait la “ mission civilisatrice ” de la France dans les colonies par l’incapacité de l’âme primitive à “ entrer dans l’Histoire ”, à mettre en valeur les fabuleuses richesses du continent et à épouser les idées du “ Progrès ”, toute engluée qu’elle était dans l’ “ immobilité ” de la Tradition.

On devine le Président assez ignorant des sciences sociales. Pourtant il se dit soucieux de les rendre “ utiles ” grâce à la réforme de l’Université et du CNRS. En l’occurrence ce fut une belle occasion perdue de les exploiter. En effet, la lecture de quelques-uns des nombreux livres d’histoire et d’anthropologie écrits, entre autres, et pour nous en tenir aux plus facilement accessibles, par les chercheurs français depuis une cinquantaine d’années aurait appris à Nicolas Sarkozy que les sociétés africaines ont bien entendu une histoire. Que celle-ci est très ancienne et qu’elle a véhiculé des idées autochtones de “ progrès ” telles que la notion de olaju (littéralement les “ Lumières ”) chez les Yoruba du Nigeria. Que le développement des grandes cultures de rente comme l’huile de palme au Nigeria et au Ghana, l’arachide au Sénégal ou le cacao en Côte d’Ivoire a souvent précédé l’occupation coloniale et s’est généralement effectué indépendamment des politiques publiques de “ mise en valeur ”. En bref que l’immuabilité de la “ tradition africaine ” n’a jamais existé que dans l’esprit des Européens et que de façon générale elle “ n’appartient point aux hommes ”, ainsi que le faisait remarquer Voltaire avant les délires racialistes du 19ème siècle – pas même aux “ hommes noirs ”.

Ce petit exercice de lecture lui aurait également enseigné que les Africains d’aujourd’hui, à l’instar de leurs ancêtres, ne sont pas étrangers à l’ “ aventure ” et savent “ s’élancer vers l’avenir ”. Telle est précisément la signification de l’émigration que ne dicte pas la seule désespérance des jeunes face à la misère, comme on le ânonne trop souvent et comme l’a paradoxalement reconnu le Président lui-même dans son discours, mais bel et bien leur volonté positive de conquérir leur dignité d’homme adulte, de bénéficier des opportunités de la globalisation, d’en faire profiter leur pays et leur famille, de s’enrichir matériellement et culturellement. Une soif d’ “ aventure ” - les Sapeurs congolais empruntent précisément ce mot pour parler de leur voyage initiatique à Paris - que n’étancheront pas la problématique hors sujet du “ co-développement ” et sa mise sous tutelle du ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Derechef les bibliothèques des universités et des centres de recherche regorgent d’études qui démontrent l’inanité de cette approche et plus largement de la politique de quotas supposée attirer la main d’œuvre qualifiée et décourager le regroupement familial des pauvres hères. Las, cette littérature n’intéresse guère nos dirigeants qui préfèrent gaver l’électorat de fadaises populistes plutôt que de l’informer des besoins réels de notre économie et de nos possibilités (et impossibilités) concrètes en matière de régulation des migrations. Tenus à quelques kilomètres des plages d’où ces pionniers des temps modernes prennent la mer, forts de leur histoire mais au péril de leur vie du fait des législations malthusiennes et objectivement criminelles de l’ “ Europe forteresse ”, les propos régressifs du président de la République ont eu quelque chose d’abject.

Notes

[1] Jean-François Bayart a été directeur du CERI de 1994 à 2000 et directeur de la revue Critique internationale de 1998 à 2003. Il enseigne à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Il a notamment publié L’Etat en Afrique. La politique du ventre, éd. Fayard, Paris, nouvelle édition 2006.


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