Histoire coloniale et postcoloniale

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Jean-Louis Marçot, “comment est née l’Algérie française”

mardi 6 novembre 2012, par nf

Sans doute fallait-il être pied-noir et avoir souffert dans sa chair la séparation avec l’Algérie pour entreprendre ce travail d’historien exceptionnel qui interroge les causes de la violence de la décolonisation algérienne.

Jean-Louis Marçot, pour ce faire, remonte au « pourquoi » et au « comment » la France a colonisé l’Algérie. Il reconstitue le contexte dans lequel le projet colonial s’inscrit, sa généalogie, ainsi que le débat politique et idéologique de l’époque. Il s’attache à comprendre les racines du choix qui ont fait de l’Algérie une colonie de peuplement et comment celles-ci plongent dans la question sociale dont la Révolution française a été la première tribune et qu’ont pensée dans des directions divergentes les fondateurs du socialisme moderne : Saint-Simon, Fourier, Owen et Buonarroti.

Il étudie aussi les raisons qui ont poussé le socialisme à s’impliquer dans le projet colonial alors qu’en héritier des Lumières, il n’était pas destiné à le cautionner. L’analyse des deux écoles qui se sont le plus intéressées à l’Algérie – la saint-simonienne et la fouriériste – est, de ce point de vue, éclairante de même que l’engagement singulier de quelques socialistes notoires, Lamennais, Cabet, Proudhon et Cavaignac, à l’exception d’Auguste Comte.

Il nous retrace enfin l’histoire de la conquête et de la colonisation d’un territoire que le colonisateur a nommé Algérie avant de montrer comment les socialistes sont devenus les prosélytes de la colonisation peuplante et ont élaboré cette utopie de l’Algérie française, qui apparaissait dans l’immédiat comme un remède à la crise de l’emploi et à long terme comme le tremplin d’un nouveau modèle social.

Cet essai ébranle les catégories qui établissent que colonialisme et anticolonialisme sont l’apanage, pour le premier, de la droite et de l’extrême droite et, pour le second, du socialisme. La question est douloureuse et la simplification a toujours pour but d’instrumentaliser les faits. L’auteur, résolument de gauche, ne prétend pas disqualifier le socialisme mais montrer qu’à faire fi des contradictions intrinsèques à une question – quelle qu’elle soit – on bascule très vite dans l’aveuglement. [1]

Jean-Louis Marçot, Comment est née l’Algérie française
1830-1850, La belle utopie

éd. de La Différence, coll. Les Essais, octobre 2012, 896 p., 38 €


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Ci-dessous, le discours de présentation de sa thèse pour le doctorat en anthropologie sociale sous la direction de François Pouillon, prononcé par Jean-Louis Marçot, le 20 mai 2009 [2].

La belle utopie,
La France, son avant-garde et l’Algérie (1830 - 1848)

Depuis 182 ans, la question algérienne se pose à la France, avec son cortège de violences, de fanatisme religieux, de nostalgie, de culpabilité et de ressentiment. Depuis l’enfance, elle se pose à moi, pied-noir né là-bas. À l’âge de raison, j’ai vu mon père se rallier à la cause de l’Indépendance et combattre l’OAS. J’ai vu ma mère se cramponner à une terre qu’elle croyait à jamais sienne. De France, dans un semblant d’exil, j’ai vu naître une nation qui n’a pas tenu ses promesses. Néanmoins, jamais je ne me suis senti étranger à elle.

Toujours en décalage par rapport à mes origines, tour à tour " Algérien ", Pied-noir, Français, j’ai cherché divers moyens de me mettre à distance de mon histoire personnelle. L’étude libre a rempli cette fonction, donnant lieu à quelques publications. Pour la première fois, elle se coule dans le moule universitaire.

Mes choix radicaux d’après-mai 68 m’avait détourné de l’université. Ces choix se sont soldés par un désenchantement aussi cruel que le fut mon rapatriement. Cependant, ma présence devant vous n’a pas valeur de repentir. C’est la vie qui m’inspire et soutient mon désir de vérité. Je ne suis pas neutre et ne ferai pas semblant de l’être.

La vie, donc un hasard, ou presque, m’a fait découvrir, il y a 10 ans, le fouriérisme en Algérie. Il s’est présenté à moi sous les traits d’un officier d’état-major, promoteur d’un grand projet, au lendemain du percement du canal de Suez. En reconstituant l’histoire de ce projet mort-né, et de son auteur [3], je devinais l’existence d’une espèce de socialisme colonial. C’est lui cette fois que j’ai cherché à cerner en remontant jusqu’à ses origines.

Pour éviter les ornières creusées par l’historiographie dominante, j’ai choisi de recourir, en priorité, aux sources d’époque. Une exploration préparatoire de ces sources m’a permis de dégager quelques jalons parmi lesquels je trouvais le terme de mon itinéraire : la révolution de février 1848. Elle représente en effet un premier dénouement. À cette date, le principe de l’assimilation de l’Algérie à la France est engagé et les socialistes font l’épreuve du pouvoir. C’est là que s’achèverait mon enquête.

Mais où commencer ? De mes récentes lectures, une phrase se détachait et me poursuivait. Elle m’a inspiré le titre. Lors du premier banquet communiste jamais tenu au monde, le 1er juillet 1840 à Belleville, l’organisateur levant son verre, proclamait : " Avant peu, n’en doutez pas, la belle utopie de la veille, sera l’aimable réalité du lendemain " - une formule à vous faire dresser comme un seul homme mais qui s’écrase contre la réalité, fort peu aimable, des goulags ! A contrario, me suis-je demandé : l’Algérie française qui s’écrase contre l’exil d’un million de pied-noirs, a-t-elle été autre chose qu’une utopie, une impossibilité érigée en système ?

Ce n’est donc qu’après m’être initié au socialisme et à l’Algérie des débuts en circulant de l’un à l’autre que s’est formé mon point de vue : je traiterai l’Algérie française comme une utopie. Son effondrement tragique en 1962 confirmait sa nature. La guerre, l’innommée et la guerre civile, puis l’exode final, étaient contenues dans l’origine.

Je vous disais que pour moi, l’étude est un engagement qui procède de la vie. J’ai cru pendant longtemps que la cause de mon tourment était la nostalgie du pays perdu. Je comprends maintenant que c’est la conscience d’être né de Nulle Part, orphelin d’une utopie. Cette découverte paradoxalement m’apaise. Je me situe désormais mieux sur terre et dans ma vie.

À ce point de ma réflexion et de mon enquête, devant les preuves d’une contribution majeure du socialisme à l’utopie algérienne - je ne les avais pas prévues aussi nombreuses - rien ne m’empêchait de qualifier celui-ci d’utopique, conformément à une tradition introduite par les marxistes. Mais l’expression présentait le défaut d’être anachronique et réductrice. Je lui ai préféré un vocable trouvé chez Saint-Simon, que je considère comme son fondateur : celui d’avant-garde, qui, lui, a l’inconvénient d’être peu utilisé par les intéressés et les historiens. Rétrospectivement, je pense qu’en l’appelant socialisme initial ou premier, j’eusse réalisé un assez bon compromis.

Pourtant le mot d’avant-garde rend compte d’une dimension essentielle : chez les utopistes continuateurs de Thomas More, l’utopie migre à mesure, de l’espace vers le temps ; d’un ailleurs idéal, elle devient un futur prévisible et désirable - le monde parfait se plaçant non plus derrière l’humanité ni au-delà, mais devant. L’avant-garde, c’est ce qui à la fois anticipe le monde parfait et prétend conduire à lui. Elle procède de la science sociale. Elle s’applique au peuple, transformé en " masse " par l’urbanisation et l’industrialisation. Elle dirige l’une avec l’autre en vue du bonheur commun.

Grâce à cette mise en paradigmes, j’ai pu rassembler dans une même catégorie des idéologies et mouvements traités à tort séparément. Pour autant, lorsque j’ai tenté de cartographier l’ensemble, j’ai vérifié la fragilité de toute classification.

Il me restait à construire mon développement. Soucieux de réunir une information plutôt que de réussir une démonstration, j’ai pris le parti d’approfondir parallèlement et par étapes l’histoire de l’Algérie, l’histoire de l’avant-garde et l’histoire de leurs échanges. C’était au fond mettre trois sujets en un.

Débordé par ma curiosité, j’ai résolu de considérer l’ensemble de mon entreprise comme un labour, qui m’aura permis de faire remonter à la surface des textes, des épisodes et des personnages enfouis, oubliés sinon refoulés. Il prépare le terrain à une enquête plus fouillée et mieux centrée. Cette enquête repartirait des conclusions que je crois avoir établies dans ce travail et que je voudrais maintenant résumer. Elles sont au nombre de 5.

1° - Que la colonisation de cette partie de l’Afrique, baptisée " Algérie " à la charnière des années 1840, n’a jamais rien eu de fatal.

L’historiographie dominante se berce de l’évidence d’une Algérie qui n’a pourtant pas cessé de faire question. C’est cette question que je me suis efforcé de reconstituer pas à pas depuis 1827, année du coup de l’éventail. Fallait-il conquérir Alger puis le garder ? Fallait-il étendre et restreindre la conquête à un plus vaste territoire ? Fallait-il s’emparer de toute la Régence, puis de la Kabylie voire du Sahara ? Fallait-il garantir la colonie par un peuplement européen massif ? Fallait-il incorporer le résultat à la France et à ses institutions ? …

À chacune de ces stases entrent en compte la résistance indigène, multiple, l’hostilité anglaise, et une opposition intérieure généralement sous-évaluée. C’est sur elle qu’a porté plus spécialement mon attention. Pour expliquer sa défaite, on invoque l’opinion publique. Plus significative a été la pression de groupes d’intérêts dépendant de la guerre. L’action de Clauzel, deux fois gouverneur, l’illustre assez bien.

À l’inverse, les " anti-algéristes ", comme on disait, se déploient en ordre dispersé, sans organe, sans centre. Et il se produit ce que Sismondi avait très bien anticipé lorsqu’il expliquait que, plus la guerre durait, plus elle dépensait d’argent et de sang, et plus elle créait de droits à la France sur cette terre, " plus les Français prenaient racine en Afrique ". [4]

Dans le débat algérien à ses prémices, se trouve au complet l’argumentaire d’un anticolonialisme qu’on a coutume de croire plus tardif.

2° - Que l’Algérie s’est faite parce qu’elle procédait d’un projet colonial nouveau.

La Révolution française consacre le déclin des colonies de plantation, mais ne renonce pas à coloniser. Les Amis des Noirs, où brille l’abbé Grégoire, se reforment en se renommant Amis des Noirs et des Colonies. L’un de ses membres, Talleyrand, pose les bases d’une entreprise coloniale moderne : elle se passera d’esclaves. Elle sera proche de la métropole. Elle présentera un climat auquel des Européens pourront s’adapter. Elle impliquera des populations habituées à la soumission. Le choix de l’essai se porte sur l’Égypte qui offre en outre l’avantage de contrôler la route des Indes.

Parée d’une phrase révolutionnaire, l’expédition d’Égypte, d’acte prédateur, se convertit en geste vertueux : les Français emmenés par Bonaparte prétendent libérer et régénérer le peuple qu’ils soumettent. L’expédition d’Alger y puise une grande partie de sa rhétorique.

S’il n’avait été question que de " châtier " et déloger des pirates, Charles X se serait satisfait d’une guerre de coalition, ou d’une simple opération punitive, comme l’Europe la lui proposait. Ce n’est pas d’un " boulet " que la monarchie de juillet hérite, mais d’un projet colonial qui n’a pas épuisé sa nouveauté. La France ne pouvait trouver territoire plus proche. Mais deux atouts sur lesquels elle comptait vont manquer à l’appel : l’acclimatement se révèle difficile et la population, indomptable.

3° - Qu’à ce projet colonial, l’avant-garde a acquiescé.

L’avant-garde, sauf exception : Auguste Comte, et dans une moindre mesure, Etienne Cabet et Ismaÿl Urbain, se rallie à la cause de l’Algérie française, pour un faisceau de raisons propres à son histoire.

Dans la conquête d’Alger, elle voit la France retrouver les accents de la Grande nation, redorer son prestige en Méditerranée, damer le pion à la perfide Albion, et valoriser une armée qu’elle considère alors comme une authentique émanation du peuple. Au réflexe patriotique s’ajoutent les motifs propres à l’idéologie socialiste.

D’après la loi de " perfectibilité absolue " que celle-ci tient de Condorcet, la conquête représente un pas supplémentaire, inéluctable et enviable, dans la marche de l’humanité vers son accomplissement. Même si l’organisation sociale en France souffre d’imperfection, même si elle aggrave la misère, on la juge en l’état exportable. La civilisation, critiquable dans une métropole, reste un moteur de progrès dans une colonie. L’inadéquation des institutions engendre-t-elle des crises ? La colonie est un moyen de les résoudre. Elle absorbe les talents, les capitaux et le chômage. Elle offre aux vieilles nations, comme l’écrit Sismondi, des " débouchés où elles puissent verser leur excédant de population et de vie ". [5]

D’après la loi de globalisation, et la volonté qui en découle de mettre en exploitation le globe entier, pour atteindre l’abondance et le bonheur qui s’ensuit, les socialistes réclament les terres inexploitées ou mal exploitées d’Afrique.

En outre, ils croient pouvoir jouir outre-mer d’un terrain assez vierge pour expérimenter, plus facilement qu’en métropole, leurs idées et éventuellement, s’y replier. Ces croyances donneront lieu à plusieurs essais qui seront autant d’échecs.

4° - Que dans l’édification de l’Algérie française, le socialisme a joué un rôle majeur.

Les premiers centres du socialisme : la famille saint-simonienne et l’école sociétaire, sont représentés outre-mer par des militaires, souvent aux avant-postes, qui se font les meilleurs avocats de la conquête auprès de leurs camarades métropolitains.

Loin du théâtre de la guerre, l’avant-garde réclame une colonisation planifiée. Les socialistes sont les auteurs d’une pluie de plans. Tous ces plans mettent en musique ladite " solution sociale ". Ils présentent la nouvelle colonie comme une planche de salut pour les orphelins, les miséreux, les délinquants, les chômeurs. L’Algérie tend les bras au prolétariat, exhorte la presse socialiste qui tait les difficultés de l’installation et ses effets destructeurs sur les autochtones. Parallèlement, on fait le siège du gouvernement pour obtenir des terres, des facilités, des protections. En 1848, ce sont des socialistes qui participent au transport outre-mer de 13 000 Parisiens chassés des ateliers nationaux.

La transplantation d’une population européenne agricole et ouvrière, en même temps qu’elle appuie l’occupation et la pacification du pays, est supposée favoriser ce qui est la deuxième grande croyance des socialistes, " la fusion des races ". Assimilant l’indigène à un reliquat du Moyen Age, minimisant le facteur religieux, et maximisant l’attrait de la civilisation industrielle, l’avant-garde croit et fait croire que le colonisé imitera le colonisateur et ne tardera pas à se fondre en lui pour former un peuple nouveau, bigarré, laborieux, sédentaire et chrétien.

Des saint-simoniens, bien placés dans l’état-major de la colonie, préparent le rattachement du Sahara à l’Algérie, élaborent le mythe du bon Berbère et agitent le danger confrérique, autant d’innovations qui orienteront la politique future des autorités, et modifieront en profondeur la représentation du pays conquis.

Les socialistes jouent un rôle clé, par leur influence sur le monde politique, intellectuel et ouvrier, mais aussi par leurs réalisations : un journal d’obédience saint-simonienne voué au projet colonial, L’Algérie, le simili-phalanstère de l’Union du Sig dans l’Oranais, ou des villages indigènes combinant sédentarisation et travail organisé, par exemple.

5° - Qu’il n’était pas dans la vocation du socialisme de construire l’Algérie française.

Le socialisme repose sur le socle qu’a maçonné Saint-Simon : " Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. " [6] Communauté des biens et des travaux, atelier social, banque du peuple, coopérative, phalanstère, Union ouvrière, palais du Peuple… l’association, à l’échelle d’une commune, d’une nation ou de la planète, est la clé de voûte du système.

Mais le système est morcelé, on parle déjà d’une Babel socialiste. Pour une même croyance : cent églises, familles, écoles, conspirations… On y trouve des groupes ou des penseurs influents mais encore isolés. J’ai distingué saint-simoniens, fouriéristes, égalitaires, néo-chrétiens et progressistes. Les communistes apparus en 1840 en font partie intégrante. Deux maladies infantiles affectent cette avant-garde : la désunion et l’autoritarisme, cette propension à diriger sans partage, sous couvert de science sociale infaillible, de Providence ou de dictature transitoire.

Les socialistes de l’avant-garde auraient très bien pu limiter leur solution sociale à la métropole en prônant, avec les anti-algéristes, l’urgence d’une colonisation intérieure. Il y avait de quoi faire dans la France de Louis-Philippe ! Ils ont trouvé plus facile de l’exporter sous l’aile de l’expansion coloniale.

Dans un schéma purement jacobin, ils ont conclu hâtivement et sans enquête que, n’appartenant à aucune nation, l’Algérien ne saurait valoir le plus petit élément de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre de France. Capable des vues les plus novatrices sur la condition des opprimés, des esclaves, des femmes ou des prolétaires, le socialisme des prémices se signale à l’égard du colonisé par un mortel aveuglement.

Il se déguise sous un égalitarisme condescendant, dont le propre est de considérer le colonisé comme un égal, pour autant qu’il s’élève au niveau du colonisateur, c’est-à-dire qu’il disparaisse en tant qu’autre.

En s’engouffrant dans le colonialisme, l’avant-garde s’empêtre dans un filet de contradictions et de paradoxes, insupportables : elle s’offrait à introduire outre-mer une civilisation censée tenir sa supériorité de son respect du droit des gens, de sa tolérance, de son libéralisme, de sa sincérité, de sa douceur. Celle-ci s’imposait par une guerre impitoyable, qui faisait dire à un député de retour d’Alger, en avril 1834 : " nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser ". [7]

Et voilà cette avant-garde, occupée en majorité à préparer une mutation sociale sans violence, faire bon accueil à la terrible violence de l’armée d’Afrique, d’un côté décrire toute conquête comme un moyen archaïque et illégitime, et de l’autre, l’absoudre sinon la bénir pour la Régence d’Alger, prêcher la fraternité universelle à coup de sabres et de fusils, enseigner la démocratie par la dictature, le partage par le vol et le séquestre !

*

Le propre de l’utopie est de résoudre idéalement, illusoirement, les contradictions, les paradoxes, les conflits de sens. L’utopie algérienne a joué ce rôle. Belle assurément une terre qui eût été l’œuvre d’un peuple nouveau, né de la confluence, dépassant les frontières de la propriété privée et de la religion ! Belle seulement si elle était restée sur le papier. Mais l’utopie algérienne s’est prise pour la réalité. Elle s’est nommée " Algérie française ". Le socialiste Pierre Leroux la consacre à la tribune de l’Assemblée, lorsqu’il tonne le 15 juin 1848 : " Or l’Algérie, c’est la France ! " et invite des millions de pauvres à migrer vers " la terre immense " de l’autre côté de la Méditerranée.

J’ai personnellement trop souffert de cette utopie pour lui trouver des alibis. J’ai cherché ses racines pour mieux l’arracher, sachant qu’avec elle se détacherait une partie de moi. Dans le Mythe de Sisyphe, Camus mettant en balance action et contemplation, tranchait : " pour un cœur fier, il ne peut y avoir de milieu. " J’ai choisi. Mais en vérité, même les neutres choisissent. Charles-André Julien, à qui l’histoire de l’Algérie doit tant, a voulu résister selon ses mots à " une histoire anticolonialiste qui en arrive à fausser la hiérarchie des valeurs ". C’était se reconnaître une idéologie.

J’ai cherché, par La Belle Utopie, à me placer dans une logique d’écriture de l’Histoire. Il m’a manqué l’inscription dans une chaîne de savoir et la confrontation que m’a depuis apportée la fréquentation de l’École. Quelle qu’en soit l’issue, ce moment que je vis ne sera donc qu’une étape. Je vous remercie de m’aider à la franchir.

Jean-Louis Marçot



[1Présentation de l’éditeur : http://www.ladifference.fr/-Nouveau....

[3Elie Roudaire (1836-1885), la mer intérieure saharienne

[4Sismondi à Madame Mojon, Chêne 4 juillet 1830.

[5De l’expédition contre Alger, par J. C. L. de Sismondi (Revue Encyclopédique de mai 1830, t. XLVI )

[6L’Organisateur du 27 août 1830

[7Discours de Lapinsonnière sur la colonisation à la Chambre des députés, séance du 29 avril 1834