Jean-Pierre Dubois : les Français n’ont pas idée de ce que vivent réellement les sans-papiers


article de la rubrique les étrangers > comment vivent-ils en France ?
date de publication : dimanche 7 août 2005


Pour Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l’homme depuis début juin, les calculs électoraux priment sur la volonté de débattre honnêtement de l’immigration en France.

Entretien réalisé par Ludovic Tomas, publié le 5 août 2005 dans l’Humanité


La politique des charters relancée par Nicolas Sarkozy n’est pas nouvelle, ni même l’idée de les organiser en collaboration avec d’autres pays européens. Qu’est-ce qui, au fond, a changé ?

Jean-Pierre Dubois. L’utilisation des charters date de l’époque Pasqua. Il n’y avait pas eu énormément de mises en application. Mais déjà au moins un précédent franco-allemand, il y a quelques années. C’est resté quelque chose d’assez rare. À présent, on est sur une coordination plus large puisqu’il y a les cinq grands pays d’Europe occidentale. C’est un pas vers une européanisation de la politique d’expulsion et un de plus dans la construction d’une Europe forteresse. L’idée n’est donc pas totalement nouvelle mais on est en train de changer de vitesse en banalisant cette technique.

Pourquoi persister dans l’intensification des expulsions puisque tout le monde sait que cette politique est inefficace ?

Jean-Pierre Dubois. Tout cela n’est que de la gesticulation médiatique. Cela n’a évidemment aucun rapport avec la sécurité, la lutte antiterroriste ni même une politique de restriction des flux migratoires. Tout le monde sait que les flux ne sont pas maîtrisables par des mesures administratives ou policières, indépendamment de ce que l’on peut en penser sur le terrain des droits de l’homme. Non seulement on se moque bien de savoir dans quelle situation sont ces gens mais, en plus, il s’agit uniquement de préparer les élections. Au total, cela va représenter quelques centaines de reconduites à la frontière, au pire, quelques milliers. C’est dérisoire par rapport à l’objectif affiché et à la dimension européenne.

L’autre mesure choc du gouvernement est la restriction de l’accès à l’aide médicale d’État (AME), le dispositif qui permet aux plus démunis d’accéder aux soins. N’est-ce pas là une atteinte directe à la vie des personnes ?

Jean-Pierre Dubois. Tout à fait. Nous avons déjà eu une première alerte. Nous avions fait recours devant la justice européenne contre la mesure de suppression de l’AME. Cela avait été gelé parce que le gouvernement, à l’époque, s’était aperçu qu’il avait fait une boulette. Là, il recommence. La question est de savoir ce que sont les personnes migrantes : des êtres humains ou des marchandises que l’on peut stocker, déplacer et renvoyer à l’expéditeur ? Pour le gouvernement actuel, manifestement, ce ne sont pas des personnes. Le droit à la santé comme celui des mineurs isolés ou de l’enfant sont des notions totalement secondaires. Tout cela n’intéresse pas les autorités gouvernementales qui sont dans une logique électorale.

Afficher comme priorité la lutte contre l’immigration, c’est donc préparer le terrain pour 2007 ?

Jean-Pierre Dubois. Oui. On voit très bien que le lien immigration-insécurité, qui est le lien lepéniste depuis vingt ans, devient lepéno-sarkozien, si on peut dire. Mais M. Sarkozy est bien plus habile que M. Le Pen, il le glisse par petites touches. Il est clair que pendant dix-huit mois nous allons avoir le remake de 2002, à la différence que ce ne sera plus l’insécurité en général mais l’immigration génératrice d’insécurité. Bref, c’est comme si M. Le Pen avait gagné la présidentielle en 2002, sur le plan du programme.

Cette politique ne produit-elle pas l’effet contraire de l’objectif affiché ?

Jean-Pierre Dubois. Depuis vingt ans, il y a une grande fabrique à sans-papiers. C’est la fabrique législative. Plus la législation se durcit, plus il y a de gens en situation irrégulière. Mais la réalité est qu’aucun État ne peut faire réellement obstacle aux flux migratoires, qui sont liés à la misère, à la mondialisation et à beaucoup de choses. De plus en plus d’étrangers passent donc de la situation régulière à la situation irrégulière. Et plus il y aura des effets de manche électoraux et plus l’extrême droite montera. C’est une machine bien rodée qui ne règle aucun problème.

L’opinion publique ne se mobilise pas massivement sur ces questions. Est-ce par indifférence ou par adhésion ?

Jean-Pierre Dubois. Je ne suis pas sûr qu’il y ait vraiment adhésion. Je pense que la plupart des Français n’ont pas idée de ce que vivent réellement les sans-papiers. Si une partie de la population a été sensible aux thèses de l’extrême droite, c’est parce qu’il y a une crise sociale profonde depuis un quart de siècle. Aucun gouvernement n’a dit tranquillement la vérité sur la question de l’immigration : il y a des flux migratoires, il y en aura encore et on ne reviendra plus à une situation où il y avait des étrangers moins visibles. Le pourcentage d’étrangers n’a pas tellement augmenté depuis quarante ans. Simplement, ceux qui viennent de pays lointains sont plus visibles que ceux qui sont venus d’autres pays européens. L’image d’une France colorée durera et ne disparaîtra pas, quels que soient les gouvernants. Il faut dire aux Français que dans les pays où il y a eu des régularisations massives, il n’y a pas eu d’appel d’air. Que les pays riches n’absorbent que 5 % des flux migratoires. Enfin, que le patronat se sert des sans-papiers.

Pensez-vous que les partis de gauche ont pris conscience de leurs responsabilités à venir ?

Jean-Pierre Dubois. Pas tous. Une partie des organisations de gauche réagissent de manière constante sur ce sujet et font partie du mouvement de soutien des sans-papiers, comme le Parti communiste, les Verts, la LCR ou les Alternatifs. En revanche, il y a une vraie interrogation sur le Parti socialiste. Certains comprennent, d’autres tiennent un discours effarant. L’organe d’extrême droite Présent a malheureusement dit du rapport Boutih, qui n’a pas été rendu public, qu’il était sur la bonne voie ! C’est quand même le parti qui pèse le plus électoralement à gauche et le fait qu’il se détermine sur le sujet est très important pour le rapport de forces. Rien ne serait pire que d’enfermer le soutien aux sans-papiers dans une sorte de radicalité ou de protestation généreuse mais qui resterait très minoritaire.


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