Histoire coloniale et postcoloniale

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Jules Roy : je suis né le 22 octobre 1907, à 30 kilomètres au sud d’Alger

mardi 16 janvier 2007, par nf

Jules Roy (Rovigo 1907 – Vézelay 2000) fut officier dans l’infanterie puis dans l’aviation. Il participa au sein des Forces françaises libres à la Seconde Guerre mondiale. En juin 1953, il rompt avec l’armée, dont il désapprouve les méthodes.

Il se tourne alors vers la littérature. Dans ses oeuvres, il dénonce la brutalité de la colonisation de l’Algérie, et les atrocités de la guerre d’indépendance.

Il écrivit, le 25 janvier 1962 : « La cause que je sers ? Celle d’une humanité qui ne veut pas enlever le soleil, la patrie et le pain à ceux qui y ont droit. Petit-fils de colons, j’ai entendu, pendant la dernière guerre mondiale, sonner le glas du colonialisme et je dis que cela est juste. Fils d’une paysanne et d’un gendarme, je veux que mon armée soit le sel de la nation. »

En septembre 1960, après un séjour d’un mois dans son pays natal, il publie « La guerre d’Algérie » (éd. Julliard). Ci-dessous les larges extraits repris dans L’Express du 29 septembre 1960.

Jules Roy

Je suis né à trente kilomètres au sud d’Alger, le 22 octobre 1907, à six heures du soir, dans un petit village de colonisation qui porte le nom d’une victoire du premier empire : Rovigo. Mon père était originaire du Doubs. Quelles circonstances l’avaient conduit à devenir gendarme ? Je ne l’ai jamais su. Il mourut quelques mois après ma naissance et on ne me parla jamais de lui. J’ai un frère, de dix-sept ans mon aîné ; lui aussi a toujours gardé le silence à ce sujet.

Mon origine profonde s’enracine à quelques kilomètres de la, à Sidi-Moussa, un autre village de colonisation construit sur un carrefour de routes, avec son église minuscule, son bistrot, son école, sa poste, ses maisons en tuiles rondes et ses gourbis. La ferme est à deux kilomètres au nord, au milieu des vignes : c’est là que j’ai passé une grande partie de mon enfance avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et les Arabes. En ce temps-là, on ne les appelait pas encore les ratons, mais les troncs de figuier, sans doute parce qu’ils aiment s’asseoir au pied des arbres. Après la guerre 14-18, on commença à leur donner le nom de bicots.

Le plus vieil ouvrier de la ferme s’appelait Meftah. Il habitait avec sa famille une halte de paille et de torchis près du bassin et du potager. Il n’a jamais eu d’âge. Un jour, j’ai appris qu’il était mort après avoir, pendant trente ou quarante ans, fait la litière du bétail que nous avions, conduit les voitures et les attelages, porté plusieurs arrosoirs d’eau par jour du puits à la maison. A cette nouvelle, j’ai pleuré parce que je l’aimais bien. Je l’accompagnais souvent à son travail. Au retour, il me hissait sur les chevaux et quelquefois me prenait sur son dos. Ma mère n’aimait pas cela. Elle disait que j’allais attraper des poux.

Une autre race - Le vieux Mellah, on a dû l’emporter au cimetière musulman de la tribu voisine. Il n’y a pas de beaux tombeaux et des chapelles de marbre comme à Sidi-Moussa, mais de simples pierres dressées, jusqu’à ce que le temps les couche sur le sol. Aujourd’hui, ses os doivent être confondus avec la terre. Déjà, de son vivant, son visage en avait la couleur, les sillons et les craquelures.

Des autres ouvriers, je ne me souviens plus. Il y en avait beaucoup, des Kabyles surtout, qui descendaient des montagnes pour venir s’engager, en troupes, au moment des travaux saisonniers.

Avec un de ses deux frères, établis dans des villages voisins, mon oncle Jules allait de ferme en ferme battre le blé. Les engins s’installaient près des meules, sous le ciel de feu ; la gueule de la batteuse happait et engloutissait les gerbes que les fourches y jetaient, puis les tarares nettoyaient le grain qui gonflait les sacs. Une autre meule, de paille, s’élevait peu à peu, à mesure que celle de la récolte diminuait. La batteuse ronflait sourdament avec des variations et des chutes étranges dans lu note puissante qu’elle enfantait et je me laissais prendre, des jours entiers, à la griserie de soleil et de poussière qui régnait de l’aube au crépuscule.

Les Arabes s’abritaient de la chaleur sous de larges chapeaux de paille souple. Certains d’entre eux portaient des lunettes de grillage fin qui protégeaient leurs yeux de la chapelure des barbes d’épis broyés. Quand le travail était achevé sur une ferme, la machine à vapeur tirait vers une autre ferme la caravane et la roulotte où vivaient mes oncles. A travers champs, les Arabes gagnaient le chantier suivant.

En septembre, c’étaient les vendanges. Les chariots étaient gluants de sucre ; les baquets de raisins se déversaient dans les pressoirs, l’odeur du moût envahissait la ferme. Ma mère avait grand-peur que je ne tombe dans les cuves où je me penchais, fasciné par le bouillonnement du vin.

C’est pourquoi, moi qui les ai toujours vus travailler, je me suis toujours étonné d’entendre dire que les Arabes ne faisaient rien. Le soir, bien sûr, ils s’arrêtaient. Ils allumaient les feux, faisaient cuire leur soupe rouge de piments et leurs galettes d’orge pétries avec un peu d’huile, et chantaient. Quelques-uns jouaient de leurs flûtes de roseau.

Ce que je savais parce qu’on me le répétait, c’était qu’ils étaient d’une autre race que moi, inférieure à la mienne. Nous étions venus défricher leurs terres et leur apporter la civilisation. Et, à la vérité, des marécages dont j’avais entendu parler, et dont il existait encore quelques témoins sur des parcelles qui appartenaient aux tribus voisines, mes grands-parents et mon oncle avaient fait des vignes semblables à celles de Chanaan, de puissantes terres à céréales ou des orangeraies. En s’amusant ? Dans la famille de ma mère, on est mort de travail et de paludisme. J’ai connu mon oncle Jules régulièrement abattu par les fièvres et moi-même, tout enfant, j’ai été la proie de ces crises qui terrassaient subitement, faisaient grelotter en plein été malgré bouillottes et couvertures, puis assommaient. La fièvre prenait à la ferme la régularité d’un rite.

Rien de commun - Les Arabes, disait-on, n’en souffraient pas. Ils étaient autovaccinés dès leur plus jeune âge. S’il leur arrivait d’être malades, on leur donnait de la quinine ou une tasse de café, mais on ne considérait pas qu’ils pussent en être éprouvés. « Ce sont des gens qui ne vivent pas comme nous… » cette phrase jetait un voile pudique sur leur pauvreté. Ce qui pouvait apparaître comme une grande et profonde misère n’était qu’un refus de coucher dans des lits, de manger aussi bien que nous ou d’habiter des maisons bâties en dur, sous des toits. Leur bonheur, oui, était ailleurs, un peu semblable, qu’on me pardonne, à celui des bêtes de la ferme, et je crois que je les ai toujours vus considérés, chez nous, comme des bœufs, qu’on traitait bien, mais qui ne pouvaient inspirer aucune compassion. « Ils n’ont pas les mêmes besoins que nous... », me disait-on. Je le croyais volontiers, et, du coup, leur état ne pouvait m’émouvoir. Souffre-t-on de voir les bœufs coucher sur la paille ou manger de l’herbe ? Les Arabes pouvaient bien marcher nu-pieds et cheminer des jours entiers puisqu’il ne leur était pas nécessaire d’aller en voiture et encore moins de porter des chaussures. La chaleur, le froid, la faim leur étaient inconnus. Ah ! l’heureuse espèce ! Ils faisaient leur prière, matin et soir, tournés vers l’est. Les bœufs ne priaient pas et, sans doute, était-ce une supériorité des bœufs sur les Arabes. Le dieu des Arabes ne devait rien avoir de commun avec le dieu des chrétiens qu’on visitait une fois par semaine, avec une chemise propre, une cravate et une certaine circonspection. Qu’était-ce donc que cet autre dieu que des bâtards en guenilles invoquaient en se prosternant en pleins champs et qui s’occupait d’eux dans les profondeurs de la création ? Ils se reproduisaient, mais sans qu’il y eût entre enfants et parents les liens de cœur qui se nouaient chez nous ; de même, dénués de sensibilité, ils ne pouvaient pas goûter nos propres joies et nos douleurs.

Ce fut un grand étonnement pour moi quand je m’aperçus peu à peu que les troncs de figuier étaient des hommes semblables à nous, qu’ils riaient, qu’ils pleuraient, qu’ils étaient capables de sentiments nobles, comme la haine ou l’amour, la jalousie ou la gratitude. Découverte simpliste ? Mes compatriotes d’Algérie, qui ne sont pas méchants, ne l’ont pas tous faite...

Les gens de la montagne - Je savais qu’elle était vendue depuis trois ans et pourtant j’ai voulu revoir la ferme.

De Ménerville où habite mon frère René, à soixante kilomètres à l’est d’Alger, nous vînmes en voiture avec sa femme, Louise. La 2 CV avait son compte, près de trois cents kilos, et c’était un sujet de plaisanterie facile, quand elle s’affaissait à mesure que nous y prenions place. Louise, qui a du bagout et une certaine corpulence, assurait qu’il nous aurait fallu une grosse auto de colon pour nous véhiculer avec dignité en ce pèlerinage.

L’après-midi était beau et les blés ondulaient sur les collines, dans la lumière. Des automitrailleuses nous croisaient, leurs armes tournées vers la campagne. Aux carrefours, des slogans étaient brossés au pinceau : « La France est généreuse et forte », « Armée + population = victoire ». De place en place, on apercevait des amas de gourbis et de cabanes en tôles ondulées.

- Les gens de la montagne, dit Louise. Il fallait bien les mettre quelque part.

Vers le tiers du chemin, à l’Alma, je demandai pourquoi nous ne descendions pas vers le sud par Le Fondouk et Rivet. Mon frère me répondit que la route était mauvaise, Louise se tut. Nous continuâmes donc jusqu’à Maison-Blanche avant d’obliquer vers les Eucalyptus. Il y a un demi-siècle, le petit train à voie étroite qui longeait les routes comme un tramway s’arrêtait là, à un bouquet d’arbres qui avaient donné leur nom à la station, et un cabriolet à deux roues nous attendait pour nous conduire à la ferme...

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Le nouveau propriétaire - J’ai eu du mal à la trouver. Les haies de cyprès se sont multipliées et ont grandi ; le chemin qui y mène a été goudronné, mais j’ai reconnu le hangar, les noyers, la maison, l’écurie, la cave où dorment les cuves de ciment qui peuvent contenir cinq cent mille litres de vin, le bassin qui recueille l’eau de la noria, le figuier qui est plus vieux que moi, et les orangers.

Nous avions arrêté la voiture à l’entrée de l’allée où le gravier crissait autrefois sous les roues du break. Je descendis et m’avançai. Un ouvrier indigène me mena au nouveau propriétaire, un Arabe de mon âge, long et sec, et d’allure indolente, à qui j’expliquai le but de ma visite et qui me reçut avec amitié.

L’homme me montra d’abord la cave qui ne sert plus depuis vingt ans, car il est plus facile de vendre la récolte de raisin sur pied. Il avait beaucoup plu et la cuve était inondée. Je lui dis qu’il existait autrefois une pompe pour la vider de cette eau. Puis il me mena à l’écurie et s’ouvrit à moi de son intention d’acheter des vaches. On vend le lait cher, à Alger, et de bonnes vaches françaises coûtent trois cent mille francs. Je lui conseillai d’aborder prudemment le plan de cet élevage, de préparer des prairies, de se mettre en quête d’un vacher compétent, de dresser le devis d’une installation de traite et de soins au lait.

Le grand frêne qui devait menacer de s’abattre a été scié et son tronc sert de siège, mais le figuier, sur lequel je grimpais enfant, a dix mètres de haut ; les pieds de menthe et les belles-de-nuit du bassin ont disparu. Je me disposais à aller chercher mon frère et ma belle-sœur quand ils arrivèrent, timidement. Hé oui ! cet Arabe était le propriétaire, le raton qui avait acheté la férule aux fils de l’oncle Jules. Le raton s’exprimait parfaitement en français et offrait de prendre le café chez lui.
- On ne veut pas vous déranger, dit Louise.
- Mais non. Ma femme sera heureuse de faire votre connaissance.

La fille de l’imam - Pour moi, je m’amusais beaucoup. Tous, les représentants de la race supérieure, les descendants des colons qui avaient retourné, engraissé et fécondé ces terres pour la première fois, nous devions admettre que le destin de la famille foutait le camp et que les petits-fils des défricheurs étaient devenus cheminots, conducteurs de cars, réparateurs de montres, militaires ou écrivains. Les derniers responsables des terres avaient disparu. Les fils de l’oncle Jules s’étaient établis à Alger parce que leurs femmes n’aimaient pas la campagne, et que la campagne n’est plus sûre. Les vrais successeurs des défricheurs étaient les Arabes. Colons, descendez au tombeau : Louise n’en revenait pas. René paraissait accablé. Ces bons ratons achetaient, on leur avait laissé gagner de l’argent, et ils commençaient à rouler sur les routes en voiture, à présent. " Ils achètent toutes les anciennes tractions ", m’avait dit René. Je m’en réjouissais parce que les routes dont nous avions tant parlé (" Nous vous avons fait des routes ") leur servaient enfin, comme à nous. Evidemment, René ajoutait qu’ils ne savaient pas conduire et embouteillaient la circulation.

Du temps de ma grand-mère, on recevait dans la salle à manger où luisaient la longue table paysanne, les bancs, le secrétaire de l’oncle, la pendule comtoise, la machine à coudre et le gramophone. Les cousins avaient dû moderniser tout ça avec du Lévitan et transformer une partie de la maison, autrefois une remise, en appartement. Une femme massive, dont le seroual et l’ample chemisier dissimulaient mal les graisses croulantes, nous reçut dans une salle à manger Henri II, sortit les tasses du buffet et, servit tout en parlant, le café et les gâteaux encore chauds du four.

Elle était la fille d’un imam de la mosquée Si-Ahderrahmane et nous montra des photographies où l’on voyait son père en compagnie de personnages importants de la III° République. Louise, qui s’extasiait de la trouver plus opulente qu’elle, se confondait en civilités, lui coupait la parole pour achever ses phrases et truffait les siennes de " Madame " par-ci, " Madame " par-là. De bons bourgeois, en somme, venus là pour fuir l’atmosphère empoisonnée et le bruit d’Alger, comme on quitte Paris pour s’installer à Montfort-l’Amaury.

Que restait-il de la ferme de mon enfance ? Des murs incapables d’emprisonner une légende. Depuis longtemps, les terres avaient été acquises peu à peu par des voisins européens plus courageux que les fils de l’oncle Jules et il n’y avait plus de machines : on loue à présent des tracteurs et leurs équipages quand le besoin s’en fait sentir. Bref, je n’avais plus qu’à déguerpir.

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A Rovigo - Louise insista pour que nous poussions jusqu’à Rovigo. Je n’y tenais pas, parce que les cimetières commençaient à m’éprouver. Nous avions l’air de quoi, à courir les routes ainsi à la poursuite de fantômes ? René se voûtait et se déplumait, Louise avait de la peine à marcher, et j’étais chenu de poil et lourd d’allure. De Rovigo je gardais fidèlement le souvenir d’une belle cousine et d’une petite maison cachée sous les figuiers. Mais la cousine avait mon âge, à présent... Enfin, nous allâmes quand même à Rovigo, nous nous arrêtâmes sur la place et René me montra le petit hôtel que tenait ma mère, en 1907. Un épicier musulman s’y est installé et j’ai acheté des cartes postales. J’aurais pu visiter aussi la gendarmerie et l’école où enseignait l’instituteur avec qui, plus tard, ma mère se remaria, mais j’en avais assez. Subitement, j’ai eu envie de fuir. Sur la rue qui mène à I’Arba, une autre épicerie s’appelait Epicerie du Bonheur. On aime ces noms-là, chez nous. Les Arabes allaient et venaient sur la place ; les jeunes pédalaient à bicyclette. Louise a dit en s’esclaffant : " Les ratons... " René a embrayé.

La lumière déclinait et nous avons dépassé des automitrailleuses qui prenaient position pour la tombée de la nuit. Les montagnes de cristal bleu étaient toutes proches derrière nous, interdites. Les ouvriers agricoles quittaient les vignes avec leurs sulfateuses. A la sortie de l’Arha, où j’ai encore un oncle, et des cousins, si étrangers de moi que je n’ai jamais pensé qu’ils faisaient partie de ma famille, je demandai à René pourquoi il ne prenait pas la route qui coupait vers Ménerville. Dette fois-ci, il n’osa pas répondre qu’elle était mauvaise. Il me dit
- Il est trop tard. Elle n’est pas sûre…
J’apprenais ainsi qu’à vingt-cinq kilomètres d’Alger, on pouvait tomber sous les coups des fellagha.
- Eh bien ! ai-je dit.
- C’est comme ça, dit René. Voilà où nous en sommes. Pourquoi le cacher ? On ne va plus où on veut.
- Mon pauvre, ajouta Louise. Si ta mère voyait ça.

Presque au même instant, un slogan au badigeon apparut sur un transformateur électrique : « La France est victorieuse partout. Rallie-toi ».
- Et les colons ? demandai-je. Comment peuvent-ils exploiter leurs terres ?
Je n’avais vu ni maisons incendiées ni récoltes saccagées.
En apparence, l’ordre régnait. Dans la plaine, on travaillait sans arrêt de l’aube au crépuscule. Et pourtant je savais qu’on avait autrefois assassiné des colons et attaqué des fermes.
- A présent, ils paient l’impôt du F.L.N., dit René. Ils ne te l’avoueront jamais, mais ils paient. On le sait. On dit aussi que les compagnies aériennes paient pour que les cars entre Alger et Maison-Blanche ne soient pas mitraillés. Ils peuvent se mettre à l’abri, ces gens-là.
- Nous, ajouta Louise, on ne peut pas. En un sens, c’est heureux que ta mère ne voie pas Ça. Et toi, tu vas avoir de la peine. Oui, tu dois trouver bien du changement.

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René prépare la nuit -
Chez René, j’ai eu la chambre où ma mère, atteinte de cancer, a gémi deux ans, cassée en deux, sous la douleur qui la mordait. J’ai dormi dans le lit où elle est morte. J’ai entendu sonner les heures à la pendule sous globe que j’avais dans ma chambre d’enfant. Les souvenirs déchirants ne nous consolent pas du présent et peuvent au contraire le rendre insupportable.

A quoi bon parler de ce qui nous divise si la parole ne nous délivre pas ? Pour René et Louise, je savais depuis longtemps ce qu’ils pensent : c’est ce que pensent tous les Européens d’Algérie, sauf exception : les Arabes sont une sale race et notre erreur a été de les traiter avec humanité. Ils ne sont bons à rien, on ne peut rien leur confier sans se faire voler, ils sont rebelles à fout progrès social et l’instruction qu’on leur donne ne sert qu’à nous bafouer. Par hasard, quelquefois, il s’en trouve un d’honnête et d’intelligent avant que le fanatisme le replonge dans les ténèbres générales. Mais je savais aussi que, devant moi, Louise et René se montreraient compréhensifs et conciliants parce qu’ils pensent que j’ai beaucoup voyagé, beaucoup réfléchi et que j’ai, sur les événements, des vues plus étendues que les leurs. La belle affaire, puisque c’est eux qui sont en contact avec le problème et non moi, que c’est eux qui doivent vivre avec les ratons et non moi. Il fallait attendre et les laisser s’exprimer d’eux-mêmes. J’évitai donc de parler d’autre chose que de ce que nous avons en commun : la famille.

Le premier soir, pourtant, à la tombée de la nuit, je vis René se livrer discrètement à une étrange besogne. Devant certaines persiennes tirées, il plaçait, à hauteur d’homme assis, des plaques de tôle telles qu’on en trouve dans les fours des cuisinières ; dans la salle à manger où nous allions dîner, dans sa chambre, dans la cuisine. II surprit mon regard et sourit.
- Evidemment, dit-il, s’ils ont une arme de guerre, mon blindage... Mais pour une arme de chasse, ça peut servir. Où est la justice ?
Tout dépendait de l’angle sous lequel on pouvait, de l’extérieur, tirer à travers certaines fenêtres. Certaines d’entre elles, comme celles de ma chambre, échappaient aux vues.
- Depuis quatre ans, chaque soir, voilà ce qu’on est obligé de faire.
- Oui, mon pauvre, dit Louise. Depuis plus de quatre ans, René ne se couche jamais sans son attirail à portée de la main. Regarde.
Du couloir, elle me montrait, à la tête de leur lit, le fusil, la ceinture de cartouches et lit lampe électrique.
- On ne sait pas. Il suffirait qu’une nuit René néglige de prendre ces précautions pour qu’on nous attaque.
- Qui peut vous un vouloir ?
- Personne. Mais on ne tue pas parce qu’on en veut à quelqu’un. A présent, on tue pour tuer.

Dans toutes les maisons des petites villes, depuis que les attentats nocturnes avaient commencé, on se barricadait ainsi, dans la banlieue d’Alger, dès le soir tombé. On évitait de rester devant les fenêtres : on tirait les tables dans les coins, on changeait les lits de place. Au moindre bruit, on éteignait les lumières, on saisissait les armes et on se collait derrière les persiennes pour écouter, prêts à intervenir.
- Ce n’est pas une vie, dit Louise. Il faut en finir. Mais comment ?
Et son visage tomba soudain dans la tristesse, comme un paysage recouvert d’ombre...

- C’est la faute des gros, dit René, de tous ces types qui ont mille hectares dans la plaine. Mille ou cinq cents, ou même cent. Ils sont devenus riches si vite par quel moyen ? Combien payaient-ils leurs ouvriers ? A ce compte-là, on peut faire des bénéfices. Et maintenant, ce sont justement les gros qui souffrent le moins. Ils ont mis leur fortune à l’abri en Suisse, acheté des propriétés en France et n’habitent plus sur leurs terres.
- Où est la justice ? demanda Louise. Pour qu’on ne coupe pas leurs vignes et qu’on laisse travailler leurs ouvriers en paix, ils paient l’impôt au F.L.N., on te l’a dit. Qu’est-ce qu’ils ont à craindre ? Ils attendent que les choses s’arrangent, et comme ils possèdent tout, ils disposent aussi du ciel. Si leurs vignes sont inondées ou si le sirocco les brûle, ils touchent des indemnités. Mais nous, on est ici.

Aussi bien leur dis-je que c’était à eux de s’arranger et non aux riches colons qui ne représentaient qu’une infime fraction de la population européenne.
- Ils ont l’argent, dit René. Ils racontent en France tout ce qu’ils veulent et on les croit. S’il ne s’agissait que de nous, je t’assure qu’on s’arrangerait avec les autres.
- Comment ?
- On leur dirait : vous voulez vivre ici comme nous ? C’est votre droit. Vous voulez gagner autant que nous en travaillant ? Nous sommes d’accord. Vous voulez voter pour ceux qui vous défendent ? Votez. Vous voulez avoir des enfants à l’école qui passent les examens, deviennent fonctionnaires, docteurs ou ingénieurs ? Les examens sont les mêmes pour tous. Vous voulez des terres ? Qu’on les enlève à ceux qui en ont trop et qu’on les donne à ceux qui n’en ont pas assez. Mais si vous voulez nous jeter à la mer, alors je vous dis qu’il vous faudra du temps, parce que nous nous défendrons, et que ça, ça n’est pas juste. Des voitures, tant que vous voulez, si vous avez envie de rouler pour vous casser la gueule vous aussi. Mais nous sommes nés ici, comme vous, et nous sommes chez nous parce que nous n’avons rien volé à personne. Oui, je t’assure que je m’arrangerais.
- Toi, dit Louise. Mais eux ? Ils ne sont pas intelligents.
- Ah ! ça, dit René.
- A l’école, tu sais comme ils doivent travailler dur pour tenir tête aux Européens.
- Peut-être parce qu’ils parlent deux langues, dis-je.
- Non. Ils ne peuvent pas. Ça les dépasse. Et ils ne sont pas très courageux.

Un cousin était venu dîner avec nous : instituteur, il enseignait à l’école primaire de Ménerville. Je me tournai vers lui.
- Je suis pas d’accord avec toi, Louise, dit-il à regret. Les cinq premiers de ma classe sont des Arabes. Ils comprennent très bien. J’ajouterai qu’ils ont soif d’apprendre.
- Par jalousie des Français, dit Louise. Ils se crèveraient à travailler.
- Je ne comprends pas, dis-je. Tu assures qu’ils sont paresseux.
- De nature, oui. Mais s’il s’agit de montrer qu’ils valent mieux que nous...
- Tu sais, dis-je. Ne crois pas qu’ils soient les seuls à nourrir de telles ambitions. C’est humain, ça.
- Enfin, dit Louise, humiliée. C’est possible. C’est possible qu’ils soient plus intelligents que nous, qu’ils sachent aussi bien que nous entretenir des voitures. C’est peut-être les poux qui leur donnent de l’esprit.

Personne n’a ri... Pour moi, j’étais navré. J’admettais que la douleur conduise à une certaine injustice, mais j’avais du mal à comprendre cet aveuglement. Louise a pourtant beaucoup de cœur. Je l’ai vue souvent au bord des larmes parce qu’un enfant était malade ou quand René rentrait épuisé de son travail, mais on dirait qu’elle est incapable d’éprouver de l’émotion devant le malheur des Arabes...

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Le curé de Sidi-Moussa - Du moins, avec le curé de Sidi-Moussa, gardais-je un peu d’espoir. Un prêtre, c’est un homme de bonne volonté. II m’avait laissé entendre qu’avec Jean Pélegri, j’étais l’honneur de la région car Jean Pélegri est l’auteur d’un noble livre, « Les Oliviers de la Justice »", dans lequel l’auteur explique à son père mourant comment l’Algérie en est arrivée là, en péchant par omission. Or, Jean Pélegri et moi sommes nés a Rovigo, et avons été élevés à Sidi-Moussa, chacun dans une ferme. Deux " intellectuels " sortis du même coin de terre, cela finit, à la longue, par donner à penser, surtout quand il s’agit de deux fils ou petits-fils de colons qui, sans s’être jamais rencontrés, en arrivent à la même conclusion. Je crus donc sentir, chez le curé de Sidi-Moussa, un désir de rapprochement entre ses ouailles et nous. Comment m’y serais-je refusé ?

A l’heure que je lui avais fixée, j’étais là. Une cérémonie militaire se prolongeait devant l’église. J’attendis patiemment près du presbytère qu’on me fit entrer. Je n’eus droit qu’à la salle de patronage, si l’on peut donner ce nom à une sorte de hall en désordre où régnaient un bar vide et une table de ping-pong, près d’une estrade de judo. Le curé s’agitait. Visiblement, il attendait du renfort que la démonstration patriotique retenait. Le jeune maire arriva enfin, courtois, flanqué du médecin et de l’aimable beau-frère du curé. On me parla de l’avenir économique du village, des usines qui allaient bientôt donner du travail à toute la région, du centre de formation professionnelle, du dispensaire gratuit, des hôpitaux, des nouvelles routes.

Le chemin de la révolte - J’étais las. Je m’appuyais conter la table de ping-pong tachée de graisse. J’avais déjà vu une partie de l’Algérie et beaucoup de malheurs pour accorder tant d’attention à des propos sur une prospérité qui ne tenait pas compte de la situation politique. Que m’importait que les usines se montent dans la plaine si les montagnes qui la bordent au sud servent de repaire aux hommes qui viendront détruire les usines ? Que m’importait qu’on me dise que la prospérité allait régner quand je venais de soir des amas de cabanes où sévissent l’angoisse, la peur et la faim ? C’est ce que je laissai entendre quand, me dirigeant vers la place désertée, je déclarai tout de go que la seule chose qui comptait pour moi était la fin de la guerre et que le reste constituait un problème mineur. Ces messieurs me regardèrent avec stupéfaction. De quelle guerre voulais-je parler ? Ici, tout était en paix. L’adversaire ne se montrait pas. On allait bientôt se baigner sur les plages, sans protection armée.

J’eus vraiment envie de les planter là et de m’en aller, à pied, sur la route, vers Alger. Je fis quelques pas et revins vers eux. Consterné, le curé tirait sur sa pipe éteinte. Vraiment, non, nous n’avions plus rien à nous dire, je devais le constater, et j’eus tort de me laisser aller à leur vider une partie de mon cœur. Je ne réussis qu’à les blesser sans les convaincre, tant ils étaient solidement installés sur leurs positions comme une armée rangée en bataille sous les bénédictions des aumôniers. Avec des routes, des dispensaires et des usines, le maire était certain de résoudre tous les problèmes ; et il est vrai que beaucoup d’entre eux seront absorbés quand cette terre fournira du travail pour tous. Mais ni les uns ni les autres ne voulaient convenir que l’injustice sociale qui a régné ici a ouvert le chemin de la révolte et l’ouvre encore dans certaines régions. Ni les uns ni les autres ne voulaient avouer qu’il y avait des torts à réparer, au moins sur le plan de la dignité humaine...

J’ai hâte de parler de Toudja. Il me semble qu’ensuite, j’aurai la conscience plus tranquille. On me dira que Toudja n’est pas l’Algérie. On pourrait dire de même que le village d’Ascain des Basses-Pyrénées n’est pas la France.

Je suis allé à Toudja par hasard. J’aurais pu aller à Tizi-Oughni ou à Tougana. Il se trouvait que je visitais le secteur de Bougie. J’ai gagné l’un des postes militaires qui m’ont paru le plus tranquilles. Je ne cherchais pas à voir les lieux ni les situations extraordinaires, justement parce que j’aurais pu croire la réalité déformée. J’ai demandé à visiter un village comme les autres et je l’ai vu...

Jules Roy