Le statut de l’Algérie et de ses habitants, par Jean Sprecher


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > les « populations » de l’Algérie coloniale
date de publication : juillet 2003



La France a longtemps considéré qu’il était de son intérêt de laisser s’effacer son passé algérien dans un silence confortable. Depuis quelques mois le débat s’est instauré à propos de la torture que l’armée française reconnaît maintenant avoir pratiquée en Algérie. Mais le dossier algérien, de nouveau ouvert, dépasse cette seule question ...

Depuis quarante ans en France, j’ai pu constater que certaines réalités fondamentales de l’Algérie étaient encore ignorées du grand public. J’ai donc été conduit à montrer comment, en tant que Français d’Algérie, j’avais pris conscience que l’Algérie était une colonie et comment j’en étais arrivé à souhaiter la fin du régime colonial.

Le statut de l’Algérie et de ses habitants

Pour comprendre les divisions qui ont marqué la population française d’Algérie, mais aussi l’opinion française, il faut faire la clarté sur une question fondamentale, celle du statut de l’Algérie et du statut des Algériens dans l’Algérie française. Les historiens ont étudié, démonté, le système colonial en vigueur en Algérie, avec ses caractéristiques qui le différenciaient certainement de ce qu’il pouvait être dans d’autres territoires en Afrique ou en Asie. On veut bien qualifier de « coloniale » la longue et très dure conquête de l’Algérie. Mais quand la « pacification » de l’Algérie a été accomplie, la France a purement et simplement décrété que ce pays faisait partie du territoire national. Elle en a fait trois départements français, pour imposer aux yeux du monde l’annexion de ces territoires, et aussi pour des raisons pratiques d’administration. (« Paix française », en apparence du moins, car l’esprit de résistance a toujours animé la population algérienne, et des événements graves et des révoltes émaillent l’histoire des 130 ans de présence française). Cette situation « officielle » ambiguë - départements ou colonie - a pesé lourd, et jusqu’à la fin, dans la recherche d’une solution du problème algérien. Pour les uns, en métropole comme en Algérie, l’Algérie c’était la France, pour les autres elle était une colonie et il fallait mettre fin au système colonial.

La France donc gouvernait l’Algérie ; en France, on n’a jamais dit qu’on « gouvernait » un département, des départements. L’examen du statut des Algériens est éclairant : l’Européen d’Algérie ( Français ou issu des immigrations espagnole, italienne, maltaise ou autres) bénéficiait du statut de Français, tandis que l’Algérien relevait du régime du code de l’indigénat, qui n’a été abrogé qu’en 1944 -et de fait en 1947- ; il était sujet et non citoyen. Le terme d’Algérien (avec une majuscule) n’apparaît jamais dans les textes officiels.

En fait, l’inégalité entre européens d’Algérie et Algériens était institutionnalisée en matière d’impôts, de justice pénale, de service militaire, d’accès à la fonction publique, de rémunération dans la fonction publique, en matière d’accès à l’enseignement. Le statut de 1947, celui dont on pouvait espérer qu’il ouvrait la voie à une Algérie nouvelle, établissait l’inégalité en matière de droits civiques, puisqu’il instituait deux collèges électoraux, le premier collège( 900 000 européens ) élisait 60 représentants à l’Assemblée algérienne, le second collège ( 9 millions d’indigènes) élisait également 60 représentants à cette même assemblée. D’ailleurs quand la rébellion a commencé et quand la France a voulu montrer que les choses allaient changer, elle a proclamé, à partir de 1958, qu’elle allait faire des Algériens des Français à part entière, reconnaissant ainsi que jusque-là ils ne l’étaient pas. L’Algérie était bien un pays colonial.

Le système colonial

Mais il faut remonter un peu plus haut dans l’histoire, jusqu’à la période la conquête, pour comprendre ce qu’était le régime colonial. Il faut savoir comment s’est constituée cette possession française.

L’habileté du colonisateur consiste à montrer et à dire ce qu’il fait et à taire ou à cacher ce qu’il défait. Et je ne parle pas là des pertes et des dégâts dus à la conquête, je parle de la destruction de la société que l’on colonise. Le colonisateur fait voler en éclat le droit et les usages du peuple qu’il soumet, il ignore sa culture ou la nie, il contrôle sa religion, il lui impose sa langue, seule officielle, il lui confisque ses biens et sa terre. Le dommage est si profond et les séquelles sont si graves que le peuple colonisé, même s’il réussit un jour à reconquérir son indépendance - on le voit aujourd’hui -, a du mal à retrouver ses marques, à restaurer sa culture, à assimiler la modernisation qui lui a été imposée et à se donner les structures sociales correspondant à son génie et à son histoire : un hiatus et des cicatrices subsistent, qu’il mettra longtemps à combler et à effacer.

Avec la conquête coloniale, les fellahs, les pasteurs ne sont plus sur leurs terres, ils sont étrangers chez eux : ils vont se louer comme ouvriers, le plus souvent saisonniers, où l’on veut bien d’eux, et deviennent des immigrés dans leur propre pays ; d’autres passent la mer et deviennent des immigrés dans le pays qui les a colonisés. »

[Extraits de À contre-courant]

On dira évidemment que pour être objectif il faut aussi dire ce que la colonisation a apporté. Il est vrai qu’elle a fait entrer l’Algérie, comme d’autres pays colonisés, dans le monde moderne, dans l’ère industrielle. Il a donc fallu développer les infrastructures, les routes, les chemins de fer, les barrages. Il a fallu se préoccuper de l’état des populations, développer l’hygiène, créer des hôpitaux. Il a fallu mettre en place et développer de façon constante le système scolaire. Tout cela, pour ne parler que de l’essentiel, était indispensable à une mise en valeur du pays. Mais il est évident que cela devait profiter en priorité aux colonisateurs, même si les colonisés bénéficiaient des retombées et si, avec le temps, ils se sont mis à revendiquer pour eux-mêmes un accès aux avantages dont pouvaient bénéficier les Européens en matière de couverture sociale, de droit à l’instruction, etc. La colonisation a ainsi été amenée à former une élite indigène qui voulait exercer des responsabilités et qui rapidement a fourni les cadres nationalistes : il y a là l’aspect ambigu, ou contradictoire, de toute colonisation.

Le lobby algérois

A Alger s’était constitué un groupe de pression assez puissant pour s’opposer à tout projet gouvernemental contraire à ses intérêts. Le lobby était composé de grands propriétaires terriens, de détenteurs de grandes fortunes, de notables, qui souvent se confondaient, et qui étaient désignés sous le nom de « féodaux ». Il jouissait de l’appui, ou de la complicité, d’Algériens musulmans, eux-mêmes propriétaires terriens ou gros négociants, notables couverts de titres et bardés de décorations, que beaucoup affectaient de respecter tout en les qualifiant de « beni-oui-oui ».

Ce lobby dominait les collectivités territoriales, il soumettait les administrations, il ne se contentait pas de tenir les leviers de l’économie, il fournissait les députés et les sénateurs et en 1948, il s’était assuré une écrasante majorité à l’Assemblée algérienne. En fait, c’est lui qui décidait, au nom de l’Algérie, si ce que voulait la France était applicable à Alger. Toute réforme susceptible de modifier l’équilibre établi était repoussée ou habilement mise au placard. Les Gouverneurs généraux s’inclinaient.

Le lobby possédait en outre une arme souveraine, la totalité de la presse quotidienne des trois départements, à l’exception d’ « Alger Républicain », et il a pu ainsi pendant toute la période coloniale façonner à son gré l’opinion.

Pourtant il faut être clair : le lobby algérois était puissant, mais sa domination n’aurait pas pu s’exercer pendant des décennies si la France n’y avait consenti, si toute républicaine qu’elle était et même avec des gouvernements de gauche, elle n’était restée, dans ses profondeurs, une nation attachée à ses colonies, fière de son œuvre émancipatrice, si elle n’était pas restée une puissance impérialiste. Cette réalité-là, l’opinion publique française ne l’accepte pas encore totalement, et en tout cas pas volontiers.

Les libéraux

Les libéraux sont ceux qui se sont constamment opposés à la domination du lobby colonial et à la politique « coloniale », au sens strict, de la France. Tout au long de ce conflit de plus de sept ans ils ont réclamé, avec le mouvement démocratique et progressiste français, l’ouverture de négociations avec le FLN, qui s’était imposé comme l’interlocuteur valable, comme le représentant authentique de la cause du peuple algérien. Tandis que jusqu’à la fin les ultras de l’Algérie française ont refusé toute négociation avec le FLN, parce qu’ils étaient convaincus que la négociation déboucherait sur l’indépendance. Et c’est cette intransigeance des ultras - avant même le déclenchement de la guerre -, qui a compromis ou interdit toute tentative de règlement des problèmes algériens. C’est cette intransigeance qui a contraint les Algériens à avoir recours aux armes pour que la question algérienne soit enfin posée, puisque le jeu de la politique tel qu’il se déroulait dans les colonies, c’est-à-dire avec des dés pipés, avait permis pendant des décennies aux gouvernements français de maintenir le statu quo, inacceptable en soi, et devenu insupportable dans une ère de décolonisation. Cette attitude, en réalité suicidaire, des partisans de la colonisation et du statu quo, avait même contraint les gouvernements français, en 1936 et après la Libération, à abandonner leurs projets de solutions de transition, libérales et évolutives, tentatives avortées que l’histoire a appelé les occasions manquées.

Pendant la guerre, on retrouve des gouvernements encore soumis aux mêmes pressions du lobby colonial, d’une part, et cette fois soutenu par une majorité de la population européenne qui n’hésite pas à descendre dans la rue(6 février 56, 13 mai 58, Barricades en janvier 60, journées de décembre 60 ), et d’autre part à celles de l’armée, favorable au maintien de la domination française.

Et pour en sortir, pour mettre fin au conflit, on a vu les gouvernements, pour faire accepter par le plus grand nombre leurs projets, pour apporter des solutions aux problèmes posés, se mettre à la recherche d’une troisième voie, entre le statu quo et l’indépendance, et pour y parvenir, rechercher une troisième force parmi la population musulmane et ses élites, et ses notables. Cela a été le souci constant du gouvernement de Guy Mollet-Robert Lacoste, mais aussi du général de Gaulle qui a longtemps refusé de voir dans le FLN le représentant du peuple algérien et qui, après le 13 mai et son accession au pouvoir a entrepris lui aussi de « pacifier » l’Algérie et d’imposer une solution intermédiaire, espérant toujours y associer le plus grand nombre d’Algériens. Ce n’est qu’après les journées de décembre 60, et après le putsch, qu’il se résigna aux vraies négociations, et progressivement en vint à accepter l’indépendance, avec les accords d’Evian signés en mars 1962. Les libéraux et les progressistes ont combattu cette politique de troisième force : ils préconisaient la négociation qui aurait pu empêcher cette guerre et qui s’est avérée nécessaire quand la population algérienne démontra qu’elle soutenait massivement le FLN, c’est-à-dire après les terribles événements du 20 août 55 dans le Constantinois, dont j’ai aussi été le témoin.

Conclusion

Tout cela montre l’énorme gâchis pour les deux camps que représente cette guerre qu’on aurait dû et pu éviter par une politique courageuse dans les dernières décennies de la période coloniale, et auquel on aurait dû et pu encore mettre fin en cours de route, quand l’époque exigeait que la France aille au bout de la décolonisation et qu’elle mette fin à son empire autrement qu’en assumant une guerre dont l’échec, comme en Indochine, était prévisible et inévitable.

Les libéraux et les progressistes l’avaient compris, mais leur position n’était pas seulement politique. Elle reposait sur une connaissance de leur pays, sur une estime profonde des Algériens, c’était aussi une position humaniste. Ils ont payé très lourdement leur engagement, beaucoup l’ont payé de leur vie, je le montre dans mon livre.

Mais on le voit bien, la France hésite encore à condamner le système qu’elle avait savamment mis en place, le colonialisme. Elle n’a pas encore reconnu ses erreurs, et donné acte aux libéraux, aux progressistes d’avoir vu juste et d’avoir montré la voie qui pouvait déboucher sur une solution réaliste et humaine. Libéraux, minoritaires, nous n’avons pas été entendus, et nous n’avons pas réussi à infléchir la politique gouvernementale, ni l’histoire.

Nous restons convaincus que le divorce entre la France et l’Algérie était inévitable. Tout le justifiait, mais il aurait pu se passer différemment. Nos deux pays y auraient beaucoup gagné et l’Algérie aujourd’hui ne serait pas ce qu’elle est...

Jean Sprecher [1]

P.-S.

À contre-courant a retenu l’attention de critiques et d’écrivains. Entre autres :

- Pierre Vidal-Naquet : « Jean Sprecher retrace à la fois son propre itinéraire, celui d’un jeune professeur qui fut à Alger l’élève d’André Mandouze, et celui d’un groupe d’étudiants libéraux (pas au sens d’Alain Madelin) qui réussit à obtenir, pendant la guerre, jusqu’à un tiers des voix des étudiants de la faculté des lettres d’Alger contre les Lagaillarde et Susini. Ils étaient, comme le dit l’un d’entre eux, "entre Fanon et Camus". » - Nouvel Obs. 21 février 2002

- Mohammed Harbi : « Jean Sprecher m’a fait découvrir une face de la résistance qui m’échappait. »

- Jean Guiloineau : « ... Jean Sprecher devient un libéral, un de ces hommes qui n’acceptent pas le fait colonial, avec ses injustices et le racisme, et qui, de 1954 à 1962, vont lutter pour une autre solution du conflit, en acceptant l’indépendance ... A contre-courant, fondé sur le parcours individuel de Sprecher, illustre une des réalités de cette période que les Français redécouvrent aujourd’hui ...Ce livre est le premier témoignage sensible, intelligent, vrai, qui servira à écrire demain ce chapitre de l’histoire de l’Algérie ». - Politis - 10 juillet 2001

- Madeleine Rebérioux : « Votre livre est bien beau : témoignage(s) et évocation d’une complexité et d’une évolution, d’une histoire, voire de plusieurs histoires. C’est passionnant ».

- José Lenzini : « On ne sort pas indemne de ce témoignage à contre-courant, de ces pages de passion et de doutes, d’engagements et d’espoir. Vous témoignez ici d’une autre Algérie, celle qui fut et reste encore « une fleur de sang au flanc de la France », pour reprendre Morvan-Lebesque. Il est bon que vous ayez témoigné et que le lecteur puisse prendre connaissance de ce contrepoint de l’histoire, du courage de ceux et celles qui -comme vous- ont su modifier le cours des lignes de leurs mains. Parce qu’ils le voulaient. Comme vous l’écrivez : « il est des circonstances où il faut être là », et vous y étiez. Depuis l’insouciance heureuse de la Carrière romaine, jusqu’à l’insoumission des jours de peste ».

Notes

[1] Jean Sprecher est l’auteur de À contre-courant, publié aux éditions BOUCHENE, oct. 2000, un ouvrage entièrement consacré aux « libéraux » d’Algérie, particulièrement dans le milieu étudiant et universitaire pendant la période 1954-1962. Un regard original sur la guerre d’Algérie, un témoignage qui comporte beaucoup d’éléments autobiographiques mais inscrits dans l’histoire. Il explique ci-dessus les raisons qui l’ont amené à témoigner, quarante ans après, et il présente le thème fondamental de son ouvrage : l’activité d’un groupe d’étudiants d’Alger qui se sont affirmés « à contre-courant » du mouvement majoritaire de l’Algérie française, avec les risques que cette attitude comportait. Cinq de ses camarades, Français d’Algérie également, alors étudiants à l’Université d’Alger, apportent une contribution personnelle à cette étude : Alain Accardo, sociologue (auteur d’un récent essai De notre servitude involontaire, éd. Agone), Antoine Blanca, ambassadeur, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU, Jean-Paul Ducos, professeur de mathématiques et arabisant, Claude Oliviéri, agrégé de lettres classiques, et Charles Géronimi, neuropsychiatre.


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