Histoire coloniale et postcoloniale

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Lucette Hadj Ali est morte

mardi 27 mai 2014, par la rédaction

Lucie Safia Hadj Ali, née Larribère, militante de l’indépendance de l’Algérie, engagée contre toutes les injustices et toutes les oppressions, n’est plus. Celle que tout le monde appelait Lucette, est décédée à l’âge de 94 ans, lundi matin 26 mai à La Seyne-sur-Mer, près de Toulon, entourée de ses enfants.
Ses obsèques auront lieu à La Seyne, vendredi 30 mai 2014. Une cérémonie de recueillement avant son incinération se déroulera au crématorium de la Seyne (Camp Laurent) de 15 h 30 à 16 heures.

Ci-dessous, l’hommage d’un ancien élève, suivie d’une biographie de Lucette.

Lucette et Bachir Hadj Ali (photo El Watan)

Hommage d’un ancien élève [1]

Hommage : Lucette

Elle m’avait appris l’histoire, la géographie et deux ou trois petites choses dont je saurai plus tard qu’elles m’avaient servi de lanternes quand, dans ma vie, il faisait nuit.

C’était en 1971, à Alger, sous Boumediene et Lucette venait en Deux chevaux, « ma brouette pour aller chaque samedi à Cherchell ». C’était en 1971, sous Boumediene et « Cherchell », il valait mieux ne pas répéter deux fois. On ne savait jamais. Du reste, Lucette ne parlait ni de Cherchell, ni du PAGS, ni même de politique, seulement d’histoire, de géographie, de la pluie parfois, du mauvais temps et du bac. J’étais son meilleur élève, ce qui ne m’ouvrait droit à rien, seulement à des remontrances : « Ne dors pas sur tes lauriers ! » C’était la combattante qui parlait, mais moi, en retard d’une époque, je parlais à la prof. Elle avait des cheveux blonds, des yeux rieurs, un optimisme exaspérant, une vitalité de jeune fille. « Tu as compris ? Ne dors pas sur tes lauriers ! » Non, Lucette, c’est promis !Des yeux rieurs, un sourire éternel accroché aux lèvres d’une belle bouche. Comment y voir le portrait d’une dame à la vie si dure, aux idéaux si intransigeants ?

Lucette, Moudjahida, journaliste engagée à l’hebdomadaire du Parti communiste algérien, puis à Alger Républicain en 1952. Elle ne parlait pas de cela, Lucette. Jamais.

Seulement d’histoire, de géographie, de la pluie et du beau temps. Elle ne parlait pas de la guerre. Elle l’avait faite du côté du FLN. Elle ne parlait pas de torture. Ni de Bachir. Ni de Cherchell.

Ni d’Ain-Sefra :

« Je jure sur la haine et la foi qui entretiennent la flamme
Que nous n’avons pas de haine contre le peuple français. »

Bachir Hadj Ali écrivait-il pour Lucette ? Sans doute.

« Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses
Que nous bannirons la torture
Et que les tortionnaires ne seront pas torturés ».

Elle ne parlait pas de cela. Non jamais. Elle ne parlera plus de rien. Lucette est morte aujourd’hui. Il n’y a brusquement rien à dire. Tout a été dit.

Mohamed Benchicou


Hommage du PADS

Décès de notre camarade Lucette Hadj Ali [2]

Nous avons appris avec beaucoup de peine le décès en France de notre camarade Lucette Hadj Ali, née Larribère, qui a été une militante active du Parti communiste Algérien et du Parti de l’Avant-garde Socialiste. Elle fut la compagne de notre camarade Bachir Hadj Ali, secrétaire du Parti communiste Algérien. [...] Nous présentons ci-dessous, une biographie de notre camarade.

BIOGRAPHIE DE LUCETTE HADJ ALI

Lucie Hadj Ali, plus connue sous le nom de Lucette, est née à Oran le 9 décembre 1920. Son père Jean-Marie Larribère, venu à l’âge de cinq ans en Algérie avec ses parents dans les années 1892 était un Français originaire des Pyrénées-orientales. Il exercera sa profession de gynécologue dans la clinique qu’il avait ouverte à Oran en 1928. Sa mère, Yvonne Verdier, née en Algérie en 1896, était institutrice. L’oncle de Lucette, Camille Larribère avait été un dirigeant du Parti communiste Français dés les premières années de sa fondation, ensuite du Parti communiste Algérien dont il fut membre de son comité central.

Après avoir suivi ses études au lycée d’Oran et obtenu son baccalauréat, elle rejoint Paris pour préparer à la Sorbonne une licence d’histoire et géographie. Elle revient en Algérie en 1939, quand la seconde guerre mondiale est déclenchée, avec deux certificats qui lui permettent d’achever sa licence d’histoire et géographie à la Faculté d’Alger. Elle prépare ensuite son mémoire de diplôme d’études supérieures qu’elle obtient au moment du débarquement en Algérie des troupes alliées de la coalition anti-hitlérienne en novembre 1942. De décembre 1942 à janvier 1943, elle enseigne dans le secondaire. Puis de janvier 1943 à décembre 1944 elle exercera la profession de journaliste à l’Agence Française de presse (AFP). C’est là qu’elle se lie d’amitié avec Gilberte Sarfaty qui deviendra la compagne d’Henri Alleg, une grande amitié qui a duré tout au long de leur vie. Dans son ouvrage Mémoire Algérienne , Henri Alleg qui a été lui-même embauché à la rédaction de l’AFP, raconte comment il fit la connaissance de Lucette et de Gilberte et comment il les a convaincues de donner leur adhésion au PCA. A propos de Lucette, il écrit ce qui suit : «  Lucette avait grandi sous l’influence des idées de ce père et de cet oncle. Autant dire qu’il n’était pas nécessaire de polir ses arguments pour convaincre quelqu’un qui appartenait déjà à une tribu si motivée ».

De son côté Lucette évoquant son cheminement jusqu’à son adhésion au Parti communiste Algérien écrit : « Mon enfance ressemble à celle de tous les petites européennes d’Oran à cette époque : complètement coupée de la population algérienne. Au lycée, il n’y avait qu’une seule Algérienne (pendant toutes mes années de lycée) et à l’université d’Alger, en histoire-géo, il n’y avait aucun étudiant algérien. C’était comme si la population algérienne et la population européenne vivaient sur deux planètes différentes. »

Elle poursuit son récit comme suit : « Il y a cependant plusieurs choses qui ont déterminé mon avenir politique dés cette époque :
- J’étais issue d’une famille communiste :
- Mon grand-père, Pierre Larribère, instituteur, l’un des fondateurs du PCA en Oranie, militant actif politique et syndical (syndicat des instituteurs), sanctionné professionnellement pour cette raison et peut-être même destitué ?
- Mon oncle : Camille Larribère, médecin à Sig, dont j’ai découvert peu à peu le passé politique communiste...
 »

Puis elle ajoute : « Bouclée dans une société complètement coupée des milieux algériens, je n’ai pris conscience de l’oppression coloniale qu’à partir du moment où j’ai travaillé à "Liberté" (organe du PCA) et surtout après mon adhésion au parti (juillet/aoüt 1945) et , je suppose, encore lentement. C’est quand j’ai été plongée dans l’action, au Parti et surtout à l’Union des Femmes d’Algérie (dont elle fut l’une de ses dirigeantes à partir de 1946 jusqu’à 1955 NDLR) que j’en ai pris réellement conscience. »

Elle sera, en effet, dans toutes les luttes des femmes aux côtés de leurs compagnons engagés dans les grèves des dockers de Béni-Saf, d’Oran, des ouvriers agricoles de Descartes, c’est-à-dire les combats des couches les plus déshéritées de la société algérienne qui se dressaient contre le système d’oppression coloniale et d’exploitation capitaliste. C’est dans ses luttes mémorables que Lucette se forgea à la fois une conscience nationale avec un contenu de classe. Son activité militante, son engagement dans les batailles du peuple algérien est tout d’abord l’une des raisons de sa participation à des écoles de cadres des trois partis communistes nord-africains qui se sont tenues à Alger. Elle fut aussi élue membre du comité central en 1949. Elle le demeura jusqu’à la fin de la guerre de libération nationale.

En 1952, la direction du PCA lui demande de rejoindre la rédaction du quotidien anticolonialiste Alger républicain. La direction de ce journal lui confie la responsabilité de l’équipe rédactionnelle de jour qu’elle anime jusqu’à son interdiction en 1955 par l’administration coloniale, au lendemain de l’insurrection armée du premier novembre 1954.

Après la disparition d’Alger républicain en Septembre 1955, «  Le parti, écrit-elle, m’a désignée pour militer aux côtés de Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjerés et Jacques Salort, à l’organisation armée des "Combattants de la libération Nationale". J’ai été chargée d’assurer, en juillet-août 1956 l’hébergement à Oran de Guerrab, rescapé de la liquidation du groupe de Henri Maillot dans l’Ouarsenis. Au début de septembre 1956, quand le réseau d’Oran est tombé, je suis passée dans la clandestinité provisoirement en attendant que l’on sache s’il avait été question de moi pendant les interrogatoires des camarades. Mais avant de recevoir cette information, la police est venue à mon domicile pour m’expulser en France, comme elle le faisait pour nombre de camarades européens surtout. Ce qui fait que je suis restée dans la clandestinité. »

Durant toute cette période, entre le 4 septembre 1956 et le 9 juillet 1962, elle est une collaboratrice active de la direction clandestine du PCA et notamment de Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerés. Elle assure les liaisons avec les organisations du parti, participe à la rédaction des journaux et des tracts clandestins, effectue les travaux de dactylographie et de reproduction des documents communistes diffusés pendant la guerre de libération nationale.

Il faut noter également que la famille de Lucette est engagée également pendant toute la guerre de libération nationale. Son premier compagnon, Robert Manaranche, militant communiste est arrêté et interné au camp de Lodi. Ses deux soeurs Aline et Paulette seront arrêtées pour leur activité au sein des réseaux du PCA chargés de soutenir le FLN. Aline a été condamnée à 8 ans de prison et Paulette, après son accouchement en prison fut expulsée en France.

Le combat de Lucette ne s’arrête pas au lendemain de l’indépendance, il se poursuivra. Après 1962, elle reprend sa fonction d’enseignante en Histoire et Géographie au lycée El-Idrissi de 1962 à 1975. Puis de 1975 à 1977 elle participe au sein de l’I.P.N., à la confection des manuels destinés à l’enseignement de la géographie, ensuite elle reprend son poste d’enseignante du Français au lycée El-Idrissi et à partir de 1978 jusqu’à 1981 elle est détachée à l’université de Bab-Ezzouar où elle participe aux activités de l’Institut des Sciences de la Terre.

Après l’arrestation de Bachir Hadj Ali et des autres militants communistes et progressistes arrêtés au lendemain du coup d’Etat de 1965, Lucette militera aux côtés de toutes les familles dont les enfants subissaient la répression du pouvoir en place. Elle aura une correspondance très suivie avec Bachir Hadj Ali, qu’elle publie plus tard sous le titre Lettres à Lucette.

Après 1990, elle reviendra pendant un moment au journal Alger républicain afin de participer à sa rédaction et au secrétariat de la direction.
On ne peut oublier non plus toute sa sollicitude et les efforts qu’elle a prodigués pour soutenir Bachir Hadj Ali pendant sa maladie et jusqu’à sa disparition.
Sa vie a été bien remplie. Tous ceux qui l’ont connue et qui ont milité à ses côtés gardent d’elle le souvenir d’une femme engagée pour les intérêts des couches les plus déshéritées, assoiffées de justice sociale, de dignité, de liberté. A sa famille et à ses enfants nous présentons nos plus sincères condoléances et notre solidarité militante.


[2Source : « Décès de notre camarade Lucette Hadj Ali » sur le site du PADS (Parti Algérien pour la Démocratie et le Socialisme) : http://www.lien-pads.fr/article-deces-de-notre-camarade-lucette-hadj-ali-123743460.html