Histoire coloniale et postcoloniale

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Mali : la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts

lundi 29 avril 2013

La déclaration attribuée à lord Palmerston, « L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle n’a que des intérêts permanents », pourrait être reprise comme viatique par les diplomates de tout pays — il suffit de l’adapter.

Concernant l’intervention militaire française au Mali qui a débuté le 11 janvier dernier, l’existence au Niger voisin de mines d’extraction d’uranium – elles sont «  protégées par des forces spéciales » – est l’un des « principaux intérêts stratégiques français dans la région », comme les sénateurs Chevènement et Larcher le rappellent dans leur rapport d’information [1].
Cette réalité était certainement présente à l’esprit des parlementaires français le 22 avril dernier quand ils ont approuvé à la quasi-unanimité la poursuite de l’opération Serval.

Le rapport parlementaire insiste sur la nécessité d’une « véritable réconciliation » entre Maliens. Mais ce n’est pas en empêchant certaines personnalités maliennes – Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali et Oumar Mariko, Secrétaire Général de SADI – de voyager que l’on favorisera cette réconciliation. Françafrique pas morte !

Le 16 avril dernier, les sénateurs Jean-Pierre Chevènement (RDSE – Territoire de Belfort) et Gérard Larcher (UMP – Yvelines), co-présidents du groupe d’étude sur le Sahel du Sénat, ont déposé un rapport d’information "Mali : comment gagner la paix ?". En voici un extrait de l’introduction :

Une intervention justifiée [2]

Certains commentateurs ont tenté de présenter l’intervention
française au Mali comme une résurgence de la « Françafrique » où l’ancien
colonisateur se poserait en gendarme dans son ancienne colonie, au
mépris de sa souveraineté et au nom d’un prétendu agenda caché.

Cette affirmation ne résiste pas à l’analyse, tant il est manifeste
que les intérêts européens et français en jeu se sont combinés avec l’appel
au secours d’un pays central en Afrique de l’Ouest, dans le cadre de la
légalité internationale, pour justifier pleinement l’intervention française.

Il ne s’agit pas d’une ingérence qui aurait violé la souveraineté
d’un pays indépendant. Au contraire, il s’agit d’une assistance apportée à
un pays ami en grand danger, dont l’intégrité territoriale avait été violée
par des groupes terroristes entendant imposer leur loi - et quelle loi ! - et
dont non seulement la souveraineté mais la survie même eussent été
compromises, si les éléments islamistes armés avaient pu continuer leur
raid vers le Sud. L’intervention de la France s’est faite en vertu de l’article
51 de la Charte des Nations unies et a donné lieu à une réunion du Conseil
de Sécurité, qui a confirmé la légitimité et la légalité de l’intervention
française.

Il va de soi que la « négociation » politique, naturellement
toujours préférable à la violence, n’était plus une option, à partir du
moment où les colonnes d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Dine marchaient
sur Bamako

Sans qu’il soit besoin de développer trop avant une
argumentation qui n’est plus aujourd’hui remise en cause par personne,
qu’il soit permis de rappeler les principaux enjeux pour notre sécurité :

- 6 000 Français et 1 000 Européens résident au Mali,
35 000 Français dans la bande sahélo-saharienne ; 80 000 en Afrique de
l’Ouest ; 200 000 sur le continent africain. De très nombreuses entreprises
françaises y exercent des activités. Environ 100 000 Maliens vivent en
France. Sans l’intervention de l’armée française, c’est tout un pays qui
aurait été livré aux preneurs d’otages ;

- les conséquences de l’établissement d’un sanctuaire terroriste
aux portes de l’Europe auraient été désastreuses non seulement pour les
Occidentaux et les Européens, comme viennent tristement le rappeler les
récentes prises d’otages, mais aussi pour toute la sous-région sahélienne et
l’Afrique occidentale, qui aurait été profondément déstabilisée : le Mali est
un pays continental qui a 7 frontières … ;

- nos intérêts économiques ne sont pas déterminants, même si le
gaz et les hydrocarbures présents en Afrique représentent 30 % de nos
approvisionnements et si au Niger est extraite une grande part de
l’uranium nécessaire à la production d’électricité française d’origine
électronucléaire ;

- la France et l’Europe ne peuvent se désintéresser de l’Afrique
qui est depuis des décennies leur profondeur stratégique, qui sera demain
plus peuplée que l’Inde et la Chine (en 2050 l’Afrique aura 1,8 milliard
d’habitants, contre 250 millions en 1950), qui recèle la plupart des
ressources naturelles, désormais raréfiées, et qui connaît un décollage
économique certes inégal mais sans précédent, qui n’est plus seulement
porté par l’envolée du cours des matières premières mais aussi par
l’émergence d’une véritable classe moyenne ;

Sans surprise, l’Assemblée nationale a voté ce lundi 22 avril la prolongation de l’intervention française au Mali. Les députés ont voté à 342 voix pour, aucune contre. Seuls les députés du Front de gauche ont décidé de s’abstenir. Scénario identique au Sénat avec 326 voix pour et 0 contre.

Aminata Traoré interdite de séjour en France

par Rosa Moussaoui, L’Humanité, le 22 avril 2013


Aminata Traoré était invitée par la Fondation Rosa-Luxemburg, le journal Prokla et l’association AfricAvenir à participer à une conférence à Berlin, du 17 au 19 ?avril, sur le thème « ?Le Mali à la croisée des chemins, après l’intervention militaire et avant les élections ? ». Son visa de circulation de quatre ans ayant expiré en février, elle a demandé au consulat de France son renouvellement, aussitôt refusé. Finalement, c’est le consulat d’Allemagne à Bamako qui lui a délivré, en urgence, un sauf-conduit lui permettant de se rendre à Berlin. Avec consigne formelle de quitter le territoire allemand le 19 ?avril. Un autre invité, Oumar Mariko, secrétaire général du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi), s’est vu, lui, refuser tout document. À son retour, Aminata Traoré a été convoquée au consulat d’Allemagne, soucieux de vérifier qu’elle n’avait pas prolongé son séjour. D’après l’intéressée, la France aurait fait pression sur ses partenaires européens pour les dissuader de lui délivrer un visa Schengen. [...]

« ?Je ressens un sentiment d’injustice d’autant plus profond que cette question des visas renvoie à un sérieux contentieux entre la France et les Maliens, s’indigne-t-elle. Il est désormais clair que je suis diabolisée pour mes idées. De quel dialogue, de quelle solidarité, de quelle réconciliation la France parle-t-elle si, en plus de vivre dans un pays sous occupation militaire, nous sommes interdits de circulation ?? ? » Dès le début de l’opération « Serval », Aminata Traoré s’est opposée de manière virulente à cette intervention militaire française, dans laquelle elle voit une entreprise néocoloniale. « ?La guerre qui a été imposée aujourd’hui au Mali n’est pas une guerre de libération du peuple malien, mais une guerre de pillage des ressources, (…) une guerre de positionnement pour une ancienne puissance coloniale ? », faisait-elle valoir, fin mars, au Forum social mondial, à Tunis [3]. On peut partager ou contester cette lecture de la grave crise que traverse le Mali. Mais empêcher que s’exprime une voix qui compte en Afrique, en privant cette intellectuelle de la liberté de circulation, voilà qui nous éloigne des belles intentions démocratiques affichées, à Bamako et Tombouctou, par le président Hollande.

Rosa Moussaoui


[1Page 105 du rapport d’information, enregistré le 16 avril 2013 : http://www.senat.fr/rap/r12-513/r12....

[2Pages 9 et 10 du rapport : http://www.senat.fr/rap/r12-513/r12....

[3[Note de LDH-Toulon] Voir Mali : et maintenant ?.