Marc Ferro : « on doit parler de la colonisation à quatre voix »


article de la rubrique histoire et colonies
date de publication : mardi 31 octobre 2006


Le 12 octobre dernier, l’historien français Marc Ferro, invité par l’Alliance française, a donné une conférence à des lycéens de Santiago du Chili, sur le thème : « colonisation et décolonisation ». Ysé Bourdon, élève de Première S, en a fait le compte-rendu [1].

Marc Ferro a souligné la totale hostilité des historiens à toute ingérence du pouvoir dans leur champ d’étude. Dans un entretien publié en mai 1992, il avait déjà déclaré : « quand [les tribunaux] prennent position sur des problèmes historiques, [...] il y a une sorte d’abus de pouvoir. »


« Chaque nation doit apaiser ses dénis de mémoire et affronter les tragédies de son passé »

A Santiago, Marc Ferro, s’est tout d’abord employé à développer les axes de son dernier ouvrage, Le livre noir du colonialisme [2], écrit en collaboration avec plusieurs chercheurs.

On doit parler de la colonisation à quatre voix, nous dit Marc Ferro : la voix des colonisateurs, celle des colonisés et de leurs descendants respectifs, la voix des anticolonialistes et celle de l’Etat - juge et partie.

Il s’est ensuite appuyé sur l’exemple de la colonisation de l’Algérie pour montrer combien la construction de l’identité nationale est bâtie sur des mémoires conflictuelles. Cette histoire récente crispe de tels antagonismes que le débat sur la colonisation refait violemment surface 40 ans après l’indépendance de l’Algérie. Ainsi, une loi votée en février 2005 par le Parlement français, a mis le feu aux poudres, car elle orientait les programmes scolaires vers la reconnaissance d’un rôle "positif" de la colonisation en Afrique du nord.

Apaiser les dénis de mémoire

Marc Ferro a souligné la totale hostilité des historiens à toute ingérence - partisane, voire électoraliste - du pouvoir dans leur champ d’étude. L’historien n’a pas vocation de juriste, son travail est, sans méconnaître les souffrances des diverses communautés, de prendre en compte, sur le long terme, les raisons socio-économiques et politiques de la colonisation, d’en expliquer le déséquilibre en faveur des colonisés et la fatale rupture lorsque des élites éduquées décident de prendre en charge le destin de leur pays.

Diverses questions et une brève interview ont conclu la conférence, enrichissant le débat sur les relations entre histoire, droit et politique. Répondant à un membre du public, qui citait en exemple d’autres lois françaises ayant trait à la mémoire collective – loi Taubira, érigeant l’esclavage en crime contre l’humanité, ou très récemment la loi qui sanctionnait la non-reconnaissance du génocide arménien – Marc Ferro a précisé que les législateurs ne devaient pas se transformer en censeurs et que chaque nation devait apaiser ses dénis de mémoire et affronter les tragédies de son passé.

d’après Ysé Bourdon

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« Abus de pouvoir »

Ci-dessous la réaction de Marc Ferro à la justification du non-lieu prononcé le 13 avril 1992, au bénéfice de Paul Touvier : la chambre d’accusation de Paris avait estimé qu’« on n’arrivera jamais, sous la France de Vichy, à la proclamation officielle que le juif est l’ennemi d’État, comme ce fut le cas en Allemagne ».  [3]

  • Les juges qui ont conclu à un non-lieu en faveur de Paul Touvier, poursuivi pour crimes contre l’humanité, estiment qu’il ne régnait pas à Vichy d’« idéologie précise ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne vois pas à quel titre un jugement d’un tribunal aurait la moindre valeur d’analyse historique. Le droit fonctionne à l’intérieur de son propre système de raisonnement. Je ne comprends pas avec quelle complaisance on accorde le moindre crédit aux tribunaux quand ils prennent position sur des problèmes historiques.

Il y a là une sorte d’abus de pouvoir. L’arbre cache la forêt : à force de condamner à juste titre les abus du pouvoir politique dans le domaine judiciaire, on ne perçoit plus comment peu à peu l’ordre juridique contrôle de plus en plus le fonctionnement des sociétés.

  • De tels motifs avancés par les juges ne sont-ils pas d’une certaine façon la conséquence de mythes français soigneusement entretenus ? Parmi eux, celui d’une France résistante qui se serait peu compromise avec les Allemands ?

Ce n’est pas parce que des organisations politiques - gaullistes et communistes - se sont octroyé le monopole de la Résistance, sans reconnaître aux autres résistants le droit à l’identité, qu’un tel mythe est fondé. Nous sommes victimes du discours politique et de ses excès. Tous ceux qui ont vécu la période le savent bien et des millions de témoignages l’attestent : le mythe de la France résistante comme celui de la France collaborationniste sont deux contre-vérités.

  • Pensez-vous que cette décision de la chambre d’accusation marque une réhabilitation de Vichy ?

On ne peut pas dire qu’il s’agisse là d’une réhabilitation. Le régime de Vichy a certes été condamné par des instances politiques à la fin de la guerre. Mais cela n’a pas empêché tous ceux qui y avaient participé de continuer à le vénérer. Les drames d’aujourd’hui devant les décisions de justice comme celle qui concerne Paul Touvier viennent de là. A la Libération, la justice a été extraordinairement clémente pour les collaborateurs, ne serait-ce que parce que les juges qui rendaient les arrêts avaient eux-mêmes prêté serment au régime précédent. On a ainsi grossi le chiffre des victimes de l’épuration : on avançait le chiffre de 100 000 à 200 000 exécutions, avant de s’apercevoir au bout de dizaines d’années qu’il s’établissait à peine à 9 000. On n’a jamais souligné le contraste entre le sort de ceux qui étaient alors poursuivis, convoqués à la police et condamnés à quelques jours de prison et celui de leurs victimes, mortes en déportation ou exécutées.

Les collaborateurs ou les collaborationnistes n’ont jamais cessé d’être les maîtres du terrain. Les historiens avaient beau argumenter, l’appareil du droit a été plus fort que celui de l’histoire. L’existence d’une loi d’amnistie dès 1947 a empêché la vérité de s’établir : il devient extrêmement difficile de rappeler les crimes commis par les collaborateurs. En outre, la définition en droit français du crime contre l’humanité sert aujourd’hui de protection juridique à ceux qui ont été des bourreaux.

  • « Aucun des discours du maréchal Pétain ne cont ient de propos antisémites » écrivent les juges de la chambre d’accusation chargée de se prononcer sur le dossier de Paul Touvier. Cela suffit-il à dédouaner le régime de Vichy ?

Il est exact qu’il n’y a jamais eu de propos antisémites dans les discours publics du maréchal Pétain. Mais, à ce compte-là, il n’y a jamais eu non plus de protestations publiques de Pétain contre les excès des Allemands. Cet argument relève en fait du sophisme. Chacun sait que le régime a eu une politique antisémite dès 1940 avec le statut des Juifs. Globalement ces mesures ont inscrit l’antisémitisme au coeur d’un régime qui n’a jamais voulu entendre les protestations. Non seulement celles des victimes mais même celles des corps sociaux comme les Églises, des prêtres ou des pasteurs qui mettaient le doigt sur ses excès. Tout au plus peut-on considérer que les dirigeants de Vichy n’ont pas vraiment cru que la plupart de leurs victimes allaient périr dans des camps d’extermination.

Notes

[1] Le compte-rendu de Ysé Bourdon a été relu par Philippe Teissier, professeur d’histoire. Il a été publié sur Internet, le 30 octobre 2006 : http://www.lepetitjournal.com/conte....

[2] Voir la présentation de cet ouvrage : le colonialisme a son livre noir.

[3] Les propos de Marc Ferro ont été recueillis par Francois Ernenwein, chef du service politique de La Croix/L’Événement, et publiés dans Télescope (N° 10 - du 9 au 15 mai 1992). Ils figurent dans le dossier du CNDP consacré au film Nuits et Brouillard d’Alain Resnais.


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