Histoire coloniale et postcoloniale

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Mémoire coloniale : le débat autour des journées de Marseille

vendredi 11 novembre 2005, par la rédaction

" The past is never dead. It’s not even past. " [1]

La multiplication des projets du type "Mémorial de la France outre-mer" dans le Sud-Est - Marseille, Montpellier, Perpignan ... [2] - est un signe parmi d’autres de la difficulté de notre pays à regarder en face son passé colonial [3].

Dans le cadre du débat sur la mémoire coloniale en France et dans la perspective des journées de Marseille du 18/19 novembre prochains (programme ci-dessous) qui regroupent notamment la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, le Mémorial national de la FOM, le Musée d’histoire de la France en Algérie et le Mémorial de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc, il nous a semblé important de diffuser les analyses des professeurs d’université et historiens, Catherine Coquery-Vidrovitch et Nicolas Bancel.

Le texte de Catherine Coquery-Vidrovitch

“ Personnellement, je suis contre ce salmigondis qui mêle tout. Un musée de la colonisation, je comprendrais très bien. Vouloir noyer le poisson en mêlant le mémorial de la colonisation (regarder le sens premier de mémorial dans le dictionnaire !) aux camps de la mort de la solution finale, le tout présidé par des historiens, je ne trouve pas cela digne. Suis-je seule de mon avis ? On se rattrape aux branches en fin de course pour expliquer ce qui fut à l’origine et est longtemps resté une opération politique électoraliste lancée par Chirac, à l’origine, aux temps de la cohabitation, entreprise donc assez peu scientifique. Je demeure plus que réservée (voir dans la Revue française d’Outre-mer la lettre ouverte de Daniel Hémery à Jean-Pierre Rioux lui expliquant pourquoi lui, Hémery, démissionnait du comité scientifique de cette entreprise) [4]... Je pense qu’il voyait juste... Bref, à vous de me dire ce que vous en pensez ! Arriveront-ils vraiment à "récupérer" cette entreprise mémorielle qui n’est donc pas de l’histoire, puisque, si je ne me trompe, mémoire n’est pas histoire ? On mélange tout... les historiens les premiers... ”

Catherine Coquery-Vidrovitch

La réponse de Nicolas Bancel

“ Pour rebondir sur le mail de Catherine Coquery-Vidrovitch, il est en effet extrêmement intrigant de voir que peu d’universitaires se sont positionnés sur ce débat et ces différents projets dans le Tarn, à Marseille, à Montpellier ou à Paris. Daniel Hémery avait vu juste, dès 2001, sur la nature de ce mémorial marseillais, il écrivait alors qu’il serait certes, “ socialement nécessaire qu’une initiative officielle contribue à faire réfléchir à la fois l’opinion publique d’une nation héritière de la colonisation, comme l’est la France et les nouvelles nations issues de cette colonisation. Une telle réflexion se justifie d’autant plus que le poids de l’héritage colonial sur notre présent, ici et la-bas, est loin d’être négligeable. ” Mais il ajoutait que cette entreprise “ ne peut qu’être contradictoire, comme l’est tout dialogue scientifique et culturel, même s’il n’est nullement question de le borner en l’occurrence à un nouvel "éloge du colonialisme" ou à un "nouveau procès de la colonisation".

Il concluait donc, en expliquant son retrait de ce projet : “ Elle supporterait donc que le dialogue scientifique et historique soit ouvert, qu’il inclue, pour le moins, des historiens, des archivistes, des "vecteurs de mémoire" appartenant aux peuples qui furent colonisés par les Français, ce qui signifie qu’une place importante devrait leur être faite dans le Comité scientifique. Ce n’est absolument pas le sens du projet actuel. ” Les quatre années qui ont suivi lui ont donné raison. Même si des historiens de qualité, comme Jean-Jacques Jordi ou Jean-Pierre Rioux animent ce travail, il faut bien constater que l’emprise politique de la mairie et de certains mouvements pied-noirs en font les véritables “ maîtres d’oeuvre ” du mémorial de Marseille, comme d’ailleurs des deux autres projets, celui de Montpellier (engagé par Daniel Lefeuvre) et celui de Montredon-Labessonni (engagé par Jean-Charles Jauffret). C’est pour avoir critiqué ces projets qu’un des responsable de l’Achac a subi des “ représailles ” : l’envoi d’un mail (relayé par la CNHI et Jacques Toubon) de Daniel Lefeuvre attaquant sa respectabilité d’historien et que dans le même mouvement Jean-Charles Jauffret (IEP Aix-en-Provence) vient d’imposer sa présence à une table-ronde programmée depuis 2 mois à l’IEP (Avec Banjamin Stora, Bruno Etienne, Dominique Vidal, Pascal Blanchard et moi-même).

Il y a donc un contexte où l’échange scientifique contradictoire est miné par les enjeux liés à l’édification de ces “ lieux de mémoire ”, là où, précisément, ces enjeux (scientificité et manière d’envisager la mémoire de la colonisation) devraient faire l’objet d’un débat public, largement ouvert aux historiens. En outre, comment ne pas être surpris, dans le contexte de la loi de février 2005 revendiquant le legs “ positif ” de la colonisation, que sous l’intitulé “ la question des colonies ” soient rassemblés les projets de Cité nationale de l’histoire de l’immigration, le mémorial national de la FOM, le Musée d’histoire de la France en Algérie et le mémorial de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc ? Est-ce donc une politique globale de la mémoire qui se dessine (sans faire, encore une fois, l’objet d’un véritable débat scientifique contradictoire) ? Et ne peut-on faire l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’une “ réaction conservatrice ”, et ce malgré la présence de quelques historiens incontestables dans ces projets ? Ce que préfigurait l’analyse de Daniel Hemery, ce qu’interroge Catherine Coquery-Vidrovitch, ce que nous envisagions dans l’introduction de l’ouvrage collectif la Fracture coloniale semble se vérifier : malgré l’action au cœur des différentes équipes d’historiens (qui ne peuvent être attaqués sur leur volonté et honnêteté) on doit bien constater qu’il y a une cohérence politique entre ces projets.

Le cycle de deux jours organisé à Marseille se termine même par la présentation du mémorial des camps de la mort, qui sert ici, de toute évidence, d’alibi au projet. Il est d’ailleurs important de noter que deux institutions (Mémorial de la Shoah et Musée d’art et d’histoire du Judaïsme) ont refusé de collaborer à ces journées. Il est aussi important de souligner que des membres du Comité pour la mémoire de l’esclavage contactés pour légitimer cette journée (comme Françoise Vergès) ont refusé d’y participer. Ce n’est pas un débat secondaire pour les “ historiens de la colonisation et de l’immigration ”, car ces quatre lieux vont fixer pour la décennie qui s’ouvre la mémoire officielle du pays sur ces questions (colonisation, Algérie française, guerre indépendance, immigrations coloniales).

Or, il suffit d’examiner l’ancêtre de la loi de février 2005, conduite par l’actuelle ministre des Armées (“ Projet de loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ”), déposé à l’Assemblée le 10 mars 2004, pour saisir ce qui, généalogiquement, a motivé le projet du Mémorial de Marseille : “ Durant sa présence en Algérie, au Maroc, en Tunisie ainsi que dans les territoires anciennement placés sous sa souveraineté, les apports de la France ont été multiples dans les domaines scientifiques, techniques, administratifs, culturels et aussi linguistiques. Des générations de femmes et d’hommes, de toutes conditions et de toutes religions, issus de ces territoires, comme de toute l’Europe, y ont construit une communauté de destin et bâti un avenir. Grâce à leur courage, leur esprit d’entreprise et leurs sacrifices, ces pays ont pu se développer socialement et économiquement ; ils ont ainsi contribué fortement au rayonnement de la France dans le monde. Reconnaître l’oeuvre positive de nos compatriotes sur ces territoires est un devoir pour l’Etat français : ce sera notamment la vocation du Mémorial de la France d’outre-mer ” (exposé des motifs, projet de loi n° 1499).

Il n’y a donc aucune ambiguïté et comme l’écrivait Daniel Hémery, l’historien n’a rien à faire la dedans. L’Etat et un certain nombre d’élus locaux se font fort de bâtir une mémoire orientée de l’histoire coloniale, pour des raisons sans doute d’abord pratiques et électoralistes, comme le précise Catherine Coquery-Vidrovitch. D’ailleurs, rappelons-nous les déclarations du député qui fut porteur de la loi de février 2005, Christian Vanneste : “ Le sous-amendement 59 à l’amendement 21 et le sous-amendement de coordination 58 tendent à mieux faire connaître aux jeunes générations le côté positif de la présence française en Afrique et en Asie, dans la ligne voulue par Jules Ferry, etc. ”. Aucune opposition. Les amendements sont votés. Ils ne seront pas mis en cause ni au Sénat, ni en seconde lecture à l’Assemblée. La loi est promulguée [5]. Cela est aussi l’affaire des historiens, spécialistes de ces questions, d’intervenir dans ces débats. Sinon, qui le fera ? Nous sommes beaucoup à partager ce que disait Daniel Hémery à l’époque : “ Autant je suis acquis à l’idée d’un lieu de réflexion sur les colonisations et les décolonisations, autant je suis convaincu qu’un "Mémorial de la France d’Outre-mer" ou un "Mémorial Français de l’Outre-mer" excluent une telle réflexion. Comme vous le savez très bien, la notion d’"Outre-mer" n’a été que la version néo-coloniale de l’Empire colonial. Qui, aujourd’hui, peut se reconnaître en elle, qui aujourd’hui, peut en ignorer le sens et l’idéologie sous-jacente ? Qui peut sérieusement aujourd’hui s’en réclamer scientifiquement ? ” Et il rappelait à juste titre : “ Monsieur le Maire de Marseille [promoteur du projet et maire UMP] a évoqué lors de la première réunion du Comité scientifique la nécessité de ne pas "réveiller les vieilles haines du passé" et de partir de "la connaissance de l’histoire et des réalisations pour construire un avenir de paix, de dialogue, d’échange et de reconnaissance". Or, on ne peut pas exorciser les "vieilles haines", c’est à dire précisément les sentiments qu’a quasiment partout générés la colonisation, [...] Puisqu’il doit fonctionner ainsi, le "Mémorial" ne sera pas une institution de connaissance de l’histoire, mais une institution organisatrice de sa méconnaissance.

Il avait, à notre grande déception, raison. Daniel Héméry concluait : “ [...] Je ne donnerai pas ma caution au projet de "Mémorial de la France d’Outre-mer" ou de "Mémorial Français de l’Outre-mer" parce qu’il exclut de fait toute dimension scientifique réelle et ne fait appel aux historiens que pour leur attribuer précisément une simple fonction de cautions. ” De façon étonnante, bien peu d’entre nous ont fait le lien entre ce projet, les deux autres sur l’Algérie et la dimension de la CNHI liée au passé colonial, en perspective de la loi que nous condamnons tous votée en février 2005. Pourtant ces mémoriaux et la rencontre de Marseille s’inscrivent dans la même dynamique, à la fois électoraliste, partiale sur la mémoire et qui souffre de manque de contradiction historique. Encore une fois, ces lieux fixeront la mémoire de la colonisation, et pour longtemps.

Toutes ces questions concernent au premier chef les historiens. Notre métier ne peut se limiter, en la circonstance, à donner des cours, faire de la recherche, écrire des livres et laisser à quelques-uns, responsables de ces “ lieux de mémoire ”, le soin de bâtir les versions “ grand public ” de ces pages d’histoire : en fait, nous sommes face à une situation qui s’apparente, en bien des domaines, à celle qu’a fait émerger la loi du 23 février : ne rien dire ? Se retrancher derrière la tour d’ivoire de nos positions universitaires et la neutralité axiologique de l’historien et/ou du scientifique ? Il me semble, au contraire, nécessaire que débat existe. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, et on ne peut que constater que, outre la quasi-absence d’historiens de l’autre rive (comme le faisait remarquer Daniel Hémery), les projets en cours sont hagiographiques, ce qui me semble extrêmement préoccupant. Nous obligera-t-on, une nouvelle fois, à rejouer la partition usée et stérile des colonialistes contre les anticolonialistes ? La polarisation des positions que ne manquera pas de provoquer l’édification de ces lieux de mémoire semble nous y conduire. Mais peut-être est-il encore temps de réagir. ”

Nicolas Bancel


Programme des Journées d’études sur les Mémoriaux
Vendredi 18 et samedi 19 novembre 2005
Musée d’Histoire de Marseille


VENDREDI 18 NOVEMBRE

14h00 Ouverture en présence de Jean-Claude GONDARD, secrétaire général de la Ville de Marseille
et de Jean-Claude GAUTIER, conseiller pour le Livre et la Lecture, DRAC PACA

Présentation des Journées
Jean-Pierre RIOUX, président du Conseil scientifique du Mémorial national de la France
outre-mer

> Panorama international

14h30 L’exemple des monuments de l’Indépendance du Brésil, outils de la construction identitaire
Ana Claudia FONSECA BREFE, historienne

14h50 La commémoration du génocide au Rwanda
Philibert GAKWENZIRE, historien, chef de département Mémoire et Documentation dans
l’association IBUKA

15h10 La vision européenne
Benoît REMICHE, secrétaire général du musée de l’Europe, Bruxelles

15h30 IC-MEMO, the International Committee of Memorial Museums as a new type of historical museums
Wulff BREBECK, président du Comité ICOM IC-MEMO,
Isabelle BENOIT, Comité ICOM IC-MEMO

15h50 Discussion

16h15 Pause

16h30 Les projets du Comité interministériel Pour la Mémoire de l’Esclavage
Marie-Hélène JOLY, conservateur général du patrimoine à l’Inspection générale des musées

> La question des « colonies »

16h50 Le projet du Mémorial national de la France outre-mer
Jean-Jacques JORDI, directeur , Michel GUÉRARD, chargé de mission, Ville de Marseille

17h10 L’Historien et les Mémoriaux, à propos du projet de Musée d’Histoire de la France en Algérie, 1830-1962 à Montpellier
Daniel LEFEUVRE, professeur d’histoire contemporaine, Université Paris VIII

17h30 Le projet de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration, Paris
Hélène LAFONT-COUTURIER, conservateur du patrimoine, directrice du musée

17h50 Discussions

18h30 Apéritif au musée d’Histoire de Marseille

SAMEDI 19 NOVEMBRE

> La question des « colonies » (suite)

9h30 Le projet « Mémorial de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc,
1952-1962 », Montredon-Labessonnié, Tarn
Jean-Charles JAUFFRET, professeur d’Histoire à l’IEP, Aix-en-Provence

> Les deux guerres mondiales

9h50 L’Historial de la Grande Guerre, Péronne : pour une histoire culturelle et internationale
Marie-Pascale PREVOST-BAULT, conservateur en chef des musées départementaux de la Somme

10h10 Le mémorial de Caen, un musée pour la paix
Jean-Paul LE MAGUET, conservateur en chef du patrimoine, conseiller pour les musées,
DRAC Basse Normandie, Caen

10h30 La Résistance et la déportation, musée de Besançon
Elizabeth PASTWA, conservateur du musée de la Résistance et de la Déportation, Besançon

10h50 Les rencontres franco-allemandes de la maison d’Izieu
Geneviève ERRAMUZPÉ, directeur

11h10 Discussions

12h00 Le site-mémorial du Camp des Milles, Bouches-du-Rhône,
Alain CHOURAQUI, président du comité de pilotage,
Emmanuel DEBONO, doctorant en histoire

12h15 Le projet du Mémorial de la Marseillaise
Myriame MOREL-DELEDALLE, conservateur du musée d’Histoire de Marseille

12h30 Présentation du film La Paix, ici et maintenant, réalisé à l’occasion de l’installation d’une œuvre
d’art contemporaine symbolisant un mémorial de la Paix (Magny-les-Hameaux).
Julie CORTEVILLE, directeur du musée de la Ville, Saint-Quentin-en-Yvelines,
Alain RICCO, 1 + 1 Production

13h00 Discussions

Conclusions
Jean-Jacques JORDI, Elizabeth PASTWA, Myriame MOREL

Fin des Journées d’études

Visites proposées (sur inscription)
15h00 Présentation et visite de l’exposition « Germaine Tillion, une ethnologue engagée dans le siècle », sous la conduite de Michel Colardelle, directeur du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (tour du Roi René, fort Saint-Jean)

16h00 Présentation et visite du mémorial des Camps de la mort, sous la conduite de Marie Aubert, conservateur du Mémorial

Informations pratiques
- Entrée libre dans la limite des places assises disponibles (130)
- Informations :
Musée d’histoire de Marseille - Centre Bourse, Square Belsunce - 13001 Marseille
Métro/ Bus : Vieux-Port
Tél. : 00 33 (0)4 91 90 42 22 - Fax : 00 33 (0)4 91 90 43 78
Courriel : mmorel@mairie-marseille.fr


Vous pourrez lire en complément :
le courrier du 8 déc. 2003 de Jacques Toubon à Pascal Blanchard : http://www.africultures.com/index.a...,
et la réponse de Pascal Blanchard : http://www.africultures.com/index.a....


[1" Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas le passé. " (William Faulkner - Requiem pour une nonne)

[2" Le Conservatoire de la Mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et Tunisie ", qui doit être inauguré en 2006 à Montredon-Labessonnié (Tarn), ne sera pas un mémorial de la colonisation de plus, mais un lieu de mémoire des combattants français en Afrique du Nord. (Note de LDH-Toulon)

[3La disparition du Musée des colonies de la Porte Dorée à Paris, qui cède la place à une Cité nationale de l’histoire de l’immigration, est une autre manifestation de l’amnésie française devant un passé qui n’est pas passé.

[4“ À propos du mémorial de l’œuvre française Outre mer ”, rubrique Opinion, lettre de Daniel Hémery datée du 31 mars 2001, Outre-Mers, Revue d’Histoire, 1er semestre 2001, pp. 309-310

[5Assemblée Nationale, Journal officiel, 12 juin 2004.