Histoire coloniale et postcoloniale

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Mitterrand, un passé algérien

samedi 30 octobre 2010, par nf

Pendant les trois premières années de la guerre d’Algérie, de 1954 à 1957, François Mitterrand, futur Président de la République, a joué un rôle important dans la politique répressive mise en oeuvre en Algérie par les gouvernements de la IVe République. Lorsque le conflit éclate, il est ministre de l’Intérieur et, c’est à ce titre qu’il prononce la phrase définitive : «  L’Algérie, c’est la France.  » A partir de 1956, ministre de la Justice du cabinet Guy Mollet, refusant presque systématiquement les grâces, le futur président abolitionniste de la peine de mort fera exécuter quarante-cinq condamnés à mort – sur ce sujet, voir cette page.

L’historien Benjamin Stora et le journaliste François Malye consacrent un livre à François Mitterrand et la guerre d’Algérie [1].
Un documentaire abordant le même sujet sera diffusé le 4 novembre sur France 2. Ci-dessous un entretien avec Benjamin Stora.

[Mise en ligne le 29 octobre 2010, complété le 30]


Résultat d’une enquête dans les archives et auprès de survivants, un documentaire intitulé François Mitterrand et la guerre d’Algérie, réalisé par Frédéric Brunquell et Benjamin Stora, sera diffusé sur FRANCE 2, jeudi 4 novembre à partir de 22h50 (durée : 89 min).

Un extrait avec Gisèle Halimi et Jean Daniel :

Benjamin Stora : François Mitterrand et la guerre d’Algérie [2]

  • Mediapart : Abordez-vous la politique répressive, menée par la France en Algérie à partir de 1954, sous l’angle du « crime de bureau » ?

Benjamin Stora : Voilà une expression utilisée à propos de la Seconde Guerre mondiale. Je me méfie des termes qui circulent d’une séquence à l’autre, en avivant l’anachronisme. En revanche, nous avons braqué nos projecteurs sur le personnel politique et donc sur les institutions républicaines. Trop peu d’attention avait été jusqu’à présent portée sur les pratiques politiques propres à la guerre d’Algérie. On a insisté sur les militaires (Massu, Bigeard, Salan, voire... de Gaulle à partir du 13 mai 1958), ce qui est logique. Quand on évoque la torture, ce sont d’abord les conduites militaires qui viennent à l’esprit.

Or si vous examinez les directives ministérielles, si vous analysez la composition des cabinets de cette époque, vous découvrez que l’instabilité chronique de la IVe République, qui a occulté notre mise en perspective institutionnelle, masque un pouvoir bien réel, qui proposait, décidait, permettait de conduire la guerre. Le poids indéniable des militaires, à partir de 1957 et de la bataille d’Alger, ne doit pas empêcher de réévaluer la responsabilité des hommes politiques. Notre travail participe d’un examen au grand jour – nous visons un public large – d’une conduite de gouvernement et d’une culture politique. Il était peut-être temps de « démilitariser » l’histoire de la guerre d’Algérie, sans évacuer la responsabilité de l’armée : quand on ouvre un chantier, ce n’est pas pour en occulter un autre...

  • La responsabilité de Guy Mollet ou de Robert Lacoste était dans l’esprit public. En revanche, vous nous amenez à comprendre comment François Mitterrand, dans des ministères inconfortables (l’Intérieur puis la Justice), dut donner des gages supplémentaires en tant qu’homme de centre-gauche : il était tenu. Être réformiste, à de tels postes, devenait-il une circonstance aggravante en cas de conflit colonial ?...

C’est une question quasiment culturelle, qui renvoie à l’attitude traditionnelle de la gauche en France par rapport au projet colonial. Profondément jacobine, universaliste et assimilationniste, la gauche – Gambetta, Clemenceau, y compris Jaurès d’un certain point de vue (il s’attaquait à l’inhumanité du colonialisme et non à ses racines) – a voulu « émanciper les indigènes » au plus fort de la IIIe République.

Il y a une survivance de cette histoire, jusqu’au bout. Quand des hommes comme Mollet ou Mitterrand arrivent au pouvoir, ils ont pour ambition de rectifier le projet colonial pour le mettre réellement en œuvre et donc atteindre l’égalité, l’intégration, l’assimilation originellement promises. Mais la colonisation réelle s’est opposée à la colonisation rêvée (faire le bonheur des peuples, y compris contre leur gré) : les colons, dont les intérêts étaient défendus dans les partis de gouvernement de l’époque, refusèrent toute mise en œuvre effective d’une politique de gauche en la matière, depuis la mise en échec du projet Blum-Violette (1936). Mitterrand comme Mendès France en ont fait les frais, accusés de brader l’empire.

Ils ne voyaient ni ne comprenaient, en face, la concurrence d’un projet national. Le nationalisme « indigène » n’existe pas à leurs yeux.

  • Ce nationalisme n’était-il pas perçu comme un danger religieux ?

Il y avait à la fois le stéréotype ancien, lié à l’installation du christianisme en terre d’islam au XIXe siècle, mais qui venait se télescoper avec une donnée contemporaine : le communisme international. Les nationalistes algériens étaient perçus comme des pions de Moscou.

  • Telle n’était pas la vision des communistes français, quand ils votèrent les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en mars 1956...

Effectivement, la métropole évacuait du nationalisme algérien toutes ses composantes républicaines, socialistes, panarabes. La méconnaissance était absolue envers cet univers lointain, exotique, folklorisé. L’altérité était radicale : on ne savait pas qui ils étaient. Mollet, comme Mitterrand, n’a jamais rencontré Messali Hadj (1898-1974). Ils l’ignoraient. Tout comme ils ne savaient pas qui étaient les chefs réels du FLN (aucune tentative de les rencontrer après leur arrestation). Tout est géré par l’appareil administratif répressif. On dépêche des commissaires de police, mais rarement des émissaires politiques.

La grave erreur initiale de François Mitterrand fut sa dissolution, le 5 novembre 1954, du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratique), principale formation nationaliste alors forte de 20.000 militants ; dont des élus du deuxième collège qui siégeaient dans les mairies. Tout ce monde bascula dans la clandestinité, ce qui précipita la guerre et favorisa la radicalisation. Le manque de discernement était totale au sommet de l’État !

  • N’est-ce pas lié à la logique coloniale qui, tout en clamant chercher « un interlocuteur valable », favorise toujours le pire et une spirale de la violence ?...

Bien entendu. Cette politique de diabolisation menée par Paris lui a fait ignorer Ferhat Abbas (1899-1985) et son mouvement réformiste, l’UDMA (Union démocratique du manifeste algérien), qui n’était pas indépendantiste avant 1954, mais partisane du fédéralisme et, dans ses moments les plus radicaux, d’une certaine autonomie teintée de francophilie...

Or Ferhat Abbas, très populaire, a été arrêté le 8 mai 1945, parce que considéré, lui, le pharmacien ultra modéré, comme le principal responsable du soulèvement et des massacres de Sétif ! Ce républicain musulman, qui n’avait rien d’un révolutionnaire, fut condamné à mort et rédigea même un testament dans l’attente de son exécution... Vous imaginez ce que c’était pour les autres !

  • Le documentaire présente une déclaration de Guy Mollet en 1956, qui nie clairement l’égalité : la majorité « musulmane » doit respecter la minorité « européenne ». Comment conciliait-il un tel propos et l’oriflamme démocratique ?

Les socialistes français, au nom de leur projet émancipateur, ne distinguaient pas la logique coloniale, qui fabrique, par définition, de l’inégalité. Ce système colonial demeurait dans leur angle mort parce que la France républicaine ne pouvait, à leurs yeux, qu’apporter finalement l’égalité. Il était inconcevable que l’inégalité vînt précisément de la France...

  • À cet aveuglement de principe, Mitterrand ajoutait un aveuglement volontaire et personnel, au nom de la préservation de sa carrière politique...

Contrairement à Pierre Mendès France, Alain Savary et Gaston Defferre, qui se sont conduits en véritables sociaux démocrates.

  • Alors comment Mitterrand a-t-il pu, dès 1965, se poser en champion d’une gauche qu’il avait trahie neuf ans auparavant avec tant d’aveuglement et de cynisme ?

François Mitterrand a réussi le coup politique de prendre à gauche toutes les figures morales de ce camp devenu sien, avec la publication, en 1964, du Coup d’État permanent. Les humanistes pondérés, Pierre Mendès France en tête, étaient déligitimés par ce pamphlet torrentiel appelant à la destruction d’une Ve République bonapartiste. Pas d’ennemis à gauche : Mitterrand s’imposait grâce à sa radicalité anti-gaulliste.

François Mitterrand avait du reste tenté auparavant d’intégrer le PSU. Michel Rocard, ou plutôt ses amis assure-t-il prudemment, avaient stoppé la manœuvre. Le PSU ayant eu le beau rôle durant le conflit algérien, Mitterrand tentait de se refaire une virginité en le rejoignant. Dès 1962, Mitterrand se lance donc dans des procédures d’effacement pour faire oublier son passé Algérie française.

Ensuite, quand il s’empare du PS en 1971, il s’allie avec l’aile marxisante du Ceres de Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane, puis signe l’année suivante le programme commun avec le parti communiste, prenant encore une fois tout le monde à gauche. Les communistes n’avaient pas intérêt à soulever le passé algérien de Mitterrand, qui eût renvoyé au leur, pas très reluisant non plus. Mitterrand, en dix ans, de 1962 à 1972, avait rayé des mémoires son antécédent colonial.

  • Vous n’aimez pas mêler les séquences, disiez-vous d’entrée. Néanmoins, François Mitterrand est un formidable récapitulatif de séquences : l’Occupation, la guerre d’Algérie, voire mai 68...

Il s’inscrit dans une conception de la France et de son histoire, qui relève de la culture d’État. D’où son alignement, auquel mit fin Jacques Chirac en juillet 1995, sur la conception gaullienne de la parenthèse de Vichy qui n’aurait rien à voir avec la République. Mitterrand n’avait pas la culture politique « d’en bas », celle des mouvements sociaux et politiques de mobilisation et de contestation.

Quand il arrive à l’Élysée en 1981, il ne permet pas aux militants politiques, syndicaux ou associatifs d’accéder au pouvoir. La plupart de ses ministres sont des hauts fonctionnaires, qui forment l’ossature du mitterrandisme. Aucun des anciens militants trotskystes ayant alors rejoint le parti socialiste, n’est devenu ministre. Et ce n’est pas faute de l’avoir désiré ! Ils n’étaient pas issus du moule étatique, avec ses grandes écoles, ses grands corps, avec les réflexes, les codes, les méthodes et les pratiques appropriés...

L’épisode noir de Mitterrand

La une d’El Watan, le 30 octobre 2010.

L’édition du 30 octobre 2010 du quotidien algérien El Watan comporte un dossier consacré à François Mitterrand et la guerre d’Algérie. Ci-dessous la réponse de Benjamin Stora à une question de Nadjia Bouzeghrane.

  • El Watan : Pourquoi ce silence de la gauche sur son implication politique dans la guerre et l’implacable répression ? Pourquoi la responsabilité de la gauche française dans cette guerre n’a jamais été abordée ?

Benjamin Stora : La gauche traditionnelle française restait en fait attachée au principe de l’Algérie française, par tradition jacobine, celle de l’assimilation. L’Algérie, à l’époque, c’était trois départements intégrés à la France, à la différence des autres colonies comme le Maroc ou l’Indochine. Mais dans ces départements, les musulmans n’avaient pas les droits du citoyen français. Cette gauche, socialiste principalement, ne voulait pas connaître le nationalisme algérien, ses leaders, sa démarche, son histoire singulière.
Elle ne « voyait » pas le nationalisme algérien, elle ne « voyait » pas la question coloniale.
La gauche donnait toujours la priorité à la question sociale, plus de justice sociale, sans comprendre toute l’importance de la dimension nationaliste.
Elle va, dans la société française des années 1970, effacer sa conduite dans la guerre d’indépendance algérienne, s’unifier en effaçant le vote des « pouvoirs spéciaux » qui a envoyé le contingent et précipité la guerre.

Pour terminer, un reportage d’Antenne 2 sur la visite du Président Mitterrand à Alger en 1981 :


[1Calmann-Lévy, 308 p., 18€.

[2L’entretien a été publié par Mediapart : http://www.mediapart.fr/article/offert/823ab3c5181dd27fdb752b19927d6c1c