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Mohammed Harbi : les violences de la guerre d’indépendance algérienne

jeudi 20 mars 2008, par la rédaction

Un service de renseignement français écrivait dans son bulletin de novembre-décembre 1954 que les « fellagas » avaient reçu les « conseils pratiques » suivants : « interdire viols, massacres de femmes, enfants, vieillards, ne pas profaner les lieux à caractère religieux. Un homme désarmé ne doit pas mourir mais être fait prisonnier, respecter les étrangers... » [1]

Mais le FLN n’a pas su encadrer et organiser l’insurrection algérienne afin d’éviter qu’elle soit marquée par des violences incontrôlées, comme le souligne l’historien algérien Mohammed Harbi dans un entretien (datant de 2002) avec Gilles Manceron que
nous reprenons ci-dessous. Ancien responsable du FLN lors de la guerre de libération algérienne qu’il persiste à penser inévitable, Mohammed Harbi a été de ceux qui ont tenté d’y promouvoir d’autres formes de lutte que la seule action militaire et qui ont posé la question des objectifs politiques et des cibles de la violence. Emprisonné après le coup d’État de Boumediene, il est l’auteur de travaux décisifs sur l’histoire du FLN.

Les dégâts de la griserie de la violence

par Mohammed Harbi [2]
  • Le recours à la violence lors de la guerre d’indépendance algérienne peut-il être qualifié de « terrorisme » ?

La situation de l’Algérie était complètement bloquée. Aucune évolution ne s’était produite depuis 1920. Les manifestations des nationalistes du MTLD
 [3] étaient réprimées en Algérie comme en France, entraînant des morts d’hommes, aussi bien en mai 1945 à Sétif qu’à Paris les 14 juillet 1953 et 1er mai 1954. Le passage à la lutte armée devenait inévitable. Plutôt que de parler de « guerre juste », je dirai plutôt que c’était une guerre nécessaire, inévitable. Il ne faut pas englober ce type de résistance légitime dans un concept flou et stigmatisant de « terrorisme ».

On peut toutefois constater que le mouvement anti-colonial en Algérie - contrairement à la Chine ou au Vietnam où cela a été fait avant de la déclencher - a fait preuve d’une incapacité à penser politiquement les objectifs et les méthodes de la guerre révolutionnaire. Si beaucoup de militants nationalistes avaient compris, notamment en faisant le bilan de l’insurrection du 8 mai 1945 (de son déroulement - des Européens proches des nationalistes algériens avaient figuré parmi les victimes assassinées et mutilées… - comme de la répression qui l’avait suivie), qu’une insurrection armée devait être soigneusement organisée pour éviter qu’elle soit à nouveau marquée par des violences incontrôlées et ne provoque une répression massive, le FLN n’a pas su l’encadrer et l’organiser. Ses dirigeants ont fait preuve de suivisme par rapport au contexte, ont eu tendance à répondre aux événements au coup par coup, sans trop savoir où ils allaient , en généralisant simplement ce qui leur apparaissait, à court terme, comme le plus efficace. Ils n’ont pas su imposer une direction. Ils ont été sans cesse écartelés entre les pratiques incontrôlées d’une base rurale qu’ils ne voulaient pas heurter de front et des bribes de réflexion politique.

Dès le 1er novembre 1954, l’assassinat de l’instituteur Monnerot était en contradiction avec les consignes données qui disaient clairement de ne pas s’attaquer aux civils européens (ce qu’ont d’ailleurs reconnu les services de renseignement français, en particulier le colonel Schoen du Service des liaisons nord-africaines, qui l’ont analysé comme une bavure). Mais ces consignes n’étaient ni comprises ni appliquées à la base, dans les campagnes. La guerre de libération y était perçue comme une guerre « race contre race » et elle conduisait à des violences non seulement contre les civils européens mais - beaucoup plus nombreuses - contre les Algériens qui n’étaient pas acquis au FLN. Les dirigeants tenaient compte de cet état d’esprit de la base, tout en freinant, souvent, les violences contre les civils.

Les choses auraient pu se dérouler autrement s’il n’y avait pas eu la scission du MTLD, et si le FLN avait réussi à se donner une direction politique. C’est ce qu’a tenté Ramdane Abbane lors du congrès de la Soummam en 1956. Il y a critiqué la violence incontrôlée qui s’était manifestée un an plus tôt, lors de la journée du 20 août 1955. C’est d’ailleurs l’une des raisons de l’hostilité qu’il a suscitée de la part de chefs de maquis et de son assassinat par eux, peu après. Ceux qui partageaient le point de vue d’Abbane, comme Ben Khedda, étaient l’objet d’une terrible pression de la base paysanne du FLN et ont été vite marginalisés au profit de l’idée d’organiser des attentats dans les villes. Mais, paradoxalement, on a vu ceux-là mêmes qui, dans les villes, avaient commis des attentats contre des civils, comme ceux du Milk Bar et du Casino de la Corniche à Alger en 1957, s’interroger sur ces actions, y compris le chef de la Zone autonome d’Alger Yacef Saadi, qui n’était pourtant pas un politique mais un activiste, mais qui, après avoir rencontré Germaine Tillon, s’est rallié à l’idée de ne s’attaquer qu’aux biens et pas aux personnes.

La question de l’opportunité des attentats a fait débat au sein du FLN. Lorsque la possibilité d’actes terroristes en France a été évoquée, notamment en 1957 et en 1961, non seulement les principaux dirigeants s’y sont opposés
 [4], mais des cadres de la Fédération de France, qui s’en tenaient à la position traditionnelle du mouvement national algérien d’avant la scission du MTLD, consistant à limiter l’action en France à une action politique, y ont été hostiles eux aussi. Quant à l’hypothèse de répliquer par des attentats dans des pays tiers, examinée au moment où les services français avaient assassiné certains de nos cadres en Belgique et en Allemagne dans des attentats que l’on peut qualifier de terroristes, elle a été écartée catégoriquement.

  • Chez Frantz Fanon [5], il y a une sorte d’éloge de la violence « purificatrice », qui conduit à frapper et rejeter les Européens. Était-ce l’avis de tous les dirigeants du FLN ?

Nous étions nombreux dans le FLN, à ne pas faire, à l’image de Fanon, de la violence un absolu, notamment parmi ceux qui avaient prôné la lutte armée pour sortir la question algérienne de l’impasse, Aït Ahmed, entre autres. J’ai évoqué personnellement ce sujet dans un numéro des Temps modernes consacré à Sartre [6], dont la préface aux Damnés de la Terre a donné un grand retentissement aux thèses de Fanon. Nos interrogations et objections n’ont pas été prises en compte par l’appareil du FLN. Pour revenir à Fanon, je pense qu’en raison des conditions propres au tiers-monde, il avait raison de souligner les limites politiques de la classe ouvrière, mais en mettant l’accent comme le pensait dans les années 1940 déjà le commandant Oussedik, son ami intime, sur la relève par la paysannerie, il a occulté la prééminence des couches bureaucratiques dans la direction du mouvement. Certains militants qui avaient été proches des communistes ou de la gauche française y ajoutaient leur déception devant les syndicats et les partis se réclamant de la classe ouvrière. Il faut dire qu’en face, ni les autorités françaises ni les Européens d’Algérie qui avaient pourtant le contrôle des villes, n’ont choisi le dialogue politique qui aurait pu conduire à une autre solution, du type de celle qu’a connu depuis l’Afrique du Sud. Ils ont fait, eux aussi, le choix, au contraire, de la guerre contre la population et du terrorisme, donnant des arguments au courant le plus activiste au sein du FLN.

  • Reste que la violence contre les civils européens a contribué à rendre impossible le maintien des Européens dans l’Algérie indépendante ?

Les initiateurs de l’insurrection de 1954 n’envisageaient pas un instant le départ massif des Européens. Mais - j’ai pu le constater - les combattants des maquis, ceux de l’armée des frontières, souvent originaires des régions montagneuses, ne pensaient pas, eux, qu’il puisse y avoir une Algérie indépendante pluriethnique. Chez certains dirigeants, comme Ben Tobbal
 [7], la méfiance et la peur de la concurrence des Européens les conduisaient au même rejet. Mais cette tendance n’aurait peut-être pas prévalu si les gouvernements français n’avaient pas eu comme seule réponse d’étendre la guerre et si le terrorisme de l’OAS ne s’était pas imposé chez les Européens d’Algérie. L’évolution des événements a contredit la vision politique d’hommes comme Saad Dahlab
 [8] qui n’ont pas trouvé à leur goût l’issue de la guerre et l’exode des Pieds-Noirs. Si le FLN a manqué d’une vision claire de la guerre, en face, les gouvernements français et les Européens d’Algérie ont été, eux aussi, dans une position uniquement réactive, sans aucune vision de leurs objectifs, dans une sorte d’inconscience et d’aveuglement.

  • La violence contre les Algériens a permis, à court terme, de renforcer l’influence du FLN, mais n’est-elle pas aussi à l’origine des problèmes qu’a connus l’Algérie après l’indépendance ?

Les méthodes du FLN pour obtenir le ralliement des Algériens (menaces de mort contre ceux qui ne cotiseraient pas, etc.) se sont avérées très efficaces ; elles ont même provoqué une sorte de griserie chez ceux qui y recouraient. Même ceux qui, au début, acceptaient de s’interroger sur les objectifs et les méthodes utilisées, ont fini par ne même plus écouter les objections aux actions violentes mises en œuvre. Mais ce n’est pas seulement sur le court terme, c’est sur la durée que l’on juge des conséquences de cette orientation. Or, sur la durée, cette violence a eu des conséquences dramatiques sur le tissu social algérien, provoquant - conjointement avec la violence coloniale - la destruction du vieil encadrement rural, d’une bonne partie des couches urbaines cultivées et de l’encadrement syndical et politique.

Cette idée que la violence avait un effet « miraculeux » et l’absence de réflexion sur les formes et modalités légitimes de la violence est directement à l’origine de ce que l’Algérie a vécu depuis. L’idée que la violence est une solution miracle, qu’il suffit d’un souffle messianique pour vaincre, s’est répandue avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Après le FLN, les islamistes s’y sont enfermés à nouveau. Eux qui, en 1988-1992, représentaient le mouvement populaire le plus profond que l’Algérie ait connu depuis le MTLD, ont été incapables de se fixer des objectifs politiques, de se donner une direction, de contenir les courants activistes, qui les ont amenés à la ruine. Ils ont repris en l’aggravant le messianisme qui était l’un des défauts de la guerre de libération.
Un autre défaut de cette lutte a été la propension à l’exacerbation des conflits entre Algériens. Déjà avant 1954, nous autres militants du MTLD avions pour consigne d’interdire la tenue des réunions de nos concurrents de l’UDMA
 [9]. La scission du MTLD a débouché ensuite sur une guerre terrible où ont péri de nombreux cadres du mouvement national. Loin de voir les oulémas ou les élus réformistes comme des alliés possibles, nous les voyions comme des ennemis. Et le moindre conflit interne au mouvement national tendait à déboucher sur des anathèmes et des exclusions.

S’il y a une leçon à tirer de la guerre de libération algérienne, c’est que le terrorisme contre les civils dessert les luttes des opprimés et des exclus, désarme et désoriente les forces qui, en Europe et aux États-Unis, s’identifient à leur cause. Si, par delà les appartenances différentes, on veut que les droits humains et la démocratie soient accessibles à tous, il faut commencer par prendre ses distances à l’égard de toute rétraction identitaire. Il n’est pas d’autre voie pour surmonter la politique des deux poids, deux mesures que les dirigeants américains mettent en œuvre au Moyen-Orient ou ailleurs. Ne leur donnons pas l’occasion d’entraîner leur peuple à leur côté. Dans cet ordre d’idées, la voie prônée par un Ben Laden mène à la défaite, quand ce n’est pas à la tragédie. Nous le vérifions tous les jours.

Propos recueillis par Gilles Manceron

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Quand l’Algérie rend hommage à Harbi

par Benjamin Stora, Jeune Afrique, le 17 février 2008

L’œuvre de Mohammed Harbi a été saluée lors d’un colloque à Oran. L’historien Benjamin Stora revient sur l’importance de l’événement.

Un colloque a réuni les 30 et 31 janvier à Oran de nombreux chercheurs pour évoquer l’œuvre de Mohammed Harbi. La salle comble, la présence de la presse algérienne, qui a largement rapporté les débats, tout confirmait qu’on assistait à un événement important. Originaire de l’Est algérien, Harbi (76 ans) était présent.

Harbi a été un pionnier : ses travaux ont permis la déconstruction de l’idéologie officielle. Sa critique aiguë, voire féroce, des pratiques du FLN pendant la guerre puis de la constitution d’un appareil bureaucratique « confisquant » les acquis de la lutte anticoloniale n’est pas passée inaperçue.

Harbi, en effet, a été un dirigeant important de la direction de la Fédération de France du FLN entre 1954 et 1958, puis un conseiller influent dans la délégation du GPRA qui a conduit les négociations avec la France aboutissant à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Il a donc connu de l’intérieur tous les rouages et une bonne partie des responsables du mouvement révolutionnaire avant de se pencher sur son histoire.

Ses premiers livres, il y a maintenant plus d’un quart de siècle, ont fait l’effet d’un véritable coup de tonnerre. Dans Aux origines du FLN, paru en 1975, il s’est attaqué à l’archéologie du nationalisme algérien radical, mettant en pleine lumière le personnage de Messali Hadj, qui avait animé les premières organisations indépendantistes algériennes dès les années 1920 et 1930 avant d’être marginalisé et vaincu par le FLN pendant la guerre (son nom devenant même synonyme de trahison dans l’Algérie indépendante). C’est d’ailleurs son travail qui m’a permis de réaliser une biographie de Messali Hadj.

Harbi est allé encore plus loin avec son second ouvrage, Le FLN, mirage et réalité, publié par les éditions Jeune Afrique en 1980. Racontant l’histoire de la guerre du côté des Algériens, il a mis l’accent sur le rôle de la violence dans la construction du FLN. Et a raconté la « guerre dans la guerre », c’est-à-dire l’affrontement meurtrier entre le FLN et les militants restés fidèles à Messali Hadj. Ce livre a joué un rôle considérable à un moment où, en particulier, la question algérienne avait disparu du champ des préoccupations des intellectuels français.

À Oran, donc, les chercheurs ont débattu des apports de l’œuvre de Harbi et ont insisté sur la nécessité de poursuivre la déconstruction des mythes fondateurs de l’histoire algérienne pour parvenir à une « sécularisation » de celle-ci. Historiens mais aussi militants nationalistes, comme Menouar Merouche, intellectuels algériens et français ont confronté leurs points de vue, non seulement sur la guerre et la mémoire, mais aussi sur les conséquences de celles-ci en tant que vecteurs de légitimation du pouvoir.

La seule tenue de ce colloque autour d’un chercheur dont les livres ont été interdits pendant plus de vingt ans dans son pays a constitué une sorte de première. Elle prouve que, s’il reste bien du chemin à faire en Algérie en matière de retour sur le passé - autour de sujets sensibles comme la question harkie ou l’effacement de la mémoire juive dans toutes les histoires officielles -, il n’en demeure pas moins que les choses avancent. Et que, cinquante après la fin de la guerre, historiens français et algériens peuvent agir ensemble pour contribuer à l’écriture de cette Histoire.

Benjamin Stora

[1Cité dans « Un passé de tortures qui ne passe pas », Mohammed Harbi, Le Monde, 11 mai 2001.

[2Référence : Hommes et Libertés N° 117 (janvier-mars 2002).

[3Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, parti nationaliste qui a prolongé l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj. Les fondateurs du FLN en sont issus).

[4Voir dans Une vie debout de Mohammed Harbi, la note d’Hocine Aït-Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf et Mohamed Khider, alors détenus à Paris, à la prison de la Santé, qui rejetaient catégoriquement l’idée de commettre des attentats en France.

[5Psychiatre martiniquais ayant rejoint le FLN en 1957, Frantz Fanon a fait l’éloge de la violence comme remède au traumatisme colonial.

[6Les Temps modernes, n°531-533, octobre-décembre 1990.

[7Le ministre de l’Intérieur du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne).

[8Le ministre des Affaires étrangères du GPRA.

[9L’UDMA, qui rassemblait des notables de la classe moyenne algérienne et les oulémas, était le courant religieux du mouvement nationaliste algérien (très en retrait sur la lutte politique pour l’indépendance).