Histoire coloniale et postcoloniale

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Paris honore en 2006 l’émir Abd el-Kader

mardi 21 novembre 2006, par nf

L’émir Abd el-Kader(1808-1883), héros de la lutte algérienne contre la colonisation française au XIX°siècle, a depuis jeudi une place à son nom à Paris dans le Vème arrondissement non loin de l’Institut du Monde arabe et de la Grande Mosquée.

Il y a deux ans, Toulon avait rendu un hommage solennel au “héros des deux rives”.

[Première publication le 19 nov 06, mise à jour le 21 nov 06]

Une place parisienne porte désormais son nom

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 18 novembre 2006

Paris assume sa part de mémoire du passé colonial de la France. Le propos est du maire de la capitale française, Bertrand Delanoë. En donnant le nom de l’Emir Abdelkader à une place de la ville de Paris (dans le 5e arrondissement entre l’Institut du Monde arabe et l’Institut de la Mosquée de Paris), ce n’est pas seulement à l’homme de foi, à l’intellectuel érudit que la ville de Paris, par la volonté de son maire, a rendu hommage jeudi.

« Quand j’honore l’Emir Abdelkader, je sais que j’honore un nationaliste qui s’est battu contre la France, qui n’acceptait pas la domination de son peuple par le peuple français. C’est aussi le sens de cette inauguration », a déclaré avec beaucoup d’émotion et de sincérité Bertrand Delanoë. Ajoutant : « Un exemple de fermeté, de courage et d’ouverture. » « Sachons reconnaître ces amis, prenons-les et aimons-les pour ce qu’ils sont. » « L’émir est une référence, il a toujours eu le respect des personnes … Il protégeait ceux qui n’avaient pas la même religion que lui. Voilà les religieux que j’admire, moi qui ne le suis pas. Je veux pouvoir dire à l’autre qu’il est mon égal. » « Que Paris sache intégrer dans son cœur ceux qui ont fait sa richesse. »
 [1]

Et aussi « l’humanité grandit Paris ». Et d’évoquer « cette constellation magnifique de noms qui s’inscrivent dans Paris, des générations qui rassemblent notre diversité, notre envie de diversité qui fait mes choix de maire de Paris ». Bertrand Delanoë rappelle qu’« il n’y avait pas de noms d’Arabes à Paris si proches de nous. J’ai voulu honorer Mohammed V et Bourguiba [2].
Je voulais surtout trouver la personnalité magnifique pour honorer le peuple algérien. » « Abdelkader est inscrit dans l’éternité de Paris... » « Cette inauguration je la veux avec la gratitude d’un enfant du Maghreb, moi qui ai reçu du Maghreb des leçons de fraternité, d’égalité, maire de Paris je vous dis merci. C’est Paris qui dit merci à l’Emir Abdelkader, qui dit merci au peuple algérien, qui a subi la violence et l’injustice de la colonisation. » Faisant allusion aux relations franco-algériennes, le maire de Paris a ajouté qu’« il n’y a pas de possibilité de bâtir cet avenir si on ne regarde pas le passé ». « La colonisation a été d’une violence inouïe en Algérie, une action injuste. » Et il affirme qu’il faut « oser la vérité et le courage de l’égalité ».

Par un vote du conseil municipal des 15 et 16 mai 2006, la ville de Paris a décidé de donner le nom de l’Emir Abdelkader à une place de Paris, « un homme de cœur et d’esprit et un symbole combien important aujourd’hui de la réconciliation », a rappelé Jean Tibéri, maire du 5e arrondissement de Paris. Interrogé par les journalistes présents, l’ambassadeur d’Algérie, Missoum Sbih, retient que « Bertrand Delanoë est fidèle à ses convictions qu’il a exprimées courageusement lors de son voyage en Algérie. Par ces temps qui courent, il n’est pas indifférent de relever que le maire de Paris vient d’assumer sa part de mémoire. Ce faisant, le maire de Paris et la municipalité ont opportunément apporté une contribution significative au renforcement des relations entre la France et l’Algérie ».

L’Emir Abdelkader, « un pont entre l’Orient et l’Occident et dont la guidance est plus pertinente que jamais », a relevé l’universitaire Bruno Etienne. « Un précurseur du dialogue interreligieux. Au plus fort des guerres de conquête, il établit un statut des prisonniers, cent ans avant la Convention des droits de l’homme de Genève. » Et à Damas, l’Emir organisait la protection des minorités, sauvant en 1860 plus de 12 000 chrétiens, considérant qu’il y a « une loi au-dessus des lois : la loi de l’humanité tout entière ». Et Bruno Etienne d’ajouter : « Tous ceux qui invoquent l’incompatibilité de l’Islam avec les droits de l’homme sont au mieux des ignorants », rappelant ces paroles d’Abdelkader : « Si les chrétiens et les musulmans pouvaient m’écouter, je cesserais leurs querelles. Je ferai d’eux des frères à l’intérieur et à l’extérieur. » Bruno Etienne de commenter : « En opposant l’Orient à l’Occident, l’humanité s’égare "et" c’est la méconnaissance de l’autre qui est la cause des fantasmes et des préjugés. »

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan, le 18 novembre 2006

Il y a deux ans, Toulon rendait un hommage solennel au « héros des deux rives »

Né à La Guetna, près de Mascara, en mai 1808, alors que l’Algérie était ottomane, l’Emir Abd el-Kader avait reçu une solide éducation scientifique, philosophique et religieuse. Dès 1832, il conduisait le combat contre le colonisateur français, tout en mettant à profit les trêves pour jeter les bases de l’Etat algérien dont il rêvait.

à Toulon

Vaincu en 1847, après de terribles combats contre les troupes du maréchal Bugeaud, l’émir Abd el-Kader avait commencé sa détention à Toulon [3], alors que son ennemi, le duc d’Aumale, qui se glorifiait d’avoir détruit sa « smala », lui avait promis la « terre d’Islam ».

Après avoir été transféré à Pau, puis à Amboise, il est libéré par Napoléon III, en 1852. L’année suivante, Abd el-Kader se retire en Turquie puis en Syrie, où, en 1860, il sauve les chrétiens du massacre et lance un dialogue interreligieux, aux accents très modernes. Il meurt à Damas le 25 mai 1883.

La section de Toulon de la LDH avait rendu hommage à “Abd el-Kader, héros des deux rives”, au cours des mois de décembre 2004 et janvier 2005. Au delà du prestigieux chef de guerre, nous avions voulu honorer un maître spirituel et un esprit moderne, précurseur du dialogue entre l’Orient et l’Occident. Evoquer sa mémoire pour aider au rapprochement des populations de l’agglomération toulonnaise, originaires d’un bord ou de l’autre de la Méditerranée.

En partenariat avec la mairie de Toulon, avec le soutien du FASILD, et avec le parrainage de Bruno Etienne et de la Fondation Emir Abd el-Kader, nous avions organisé une exposition en trois parties :
conquête de l’Algérie et résistance de l’Emir / détention d’Abd el-Kader à Toulon / regards croisés des Algériens et des Français sur le héros.

Vous trouverez des précisions sur cet événement dans le dossier qui lui est consacré : rencontres à Toulon autour d’Abd el-Kader.


[1« Il faut oser la vérité », avait déclaré Bertrand Delanoë lors d’un déplacement à Alger, le 25 avril 2005, « quand des fautes sont commises, tout le monde doit les regarder en face ». Il avait ajouté : « pour moi, la colonisation n’est pas un fait positif » et « des sociétés civilisées ne sont civilisées que si les peuples sont égaux ».
« Nous avons une histoire commune, cette histoire a créé des affections, mais aussi des souffrances et des blessures » avait-il alors conclu.

[Note de LDH-Toulon]

[2La place Mohammed V, ancien souverain du Maroc, a été inaugurée en 2002, et l’esplanade Habib Bourguiba, leader de l’indépendance tunisienne, en 2004.

[3Le 2 avril 1942, un arrêté municipal de Toulon a décidé de rendre hommage « à ce chef arabe qui opposa une résistance farouche aux troupes françaises », en attribuant le nom d’Abd el-Kader à une petite rue proche du Fort Lamalgue où l’émir a été détenu du 11 janvier au 23 avril 1848.

On peut voir dans cette appellation un vestige de l’exaltation de l’œuvre coloniale développée sous le régime de Vichy. Mais, aujourd’hui, l’Emir Ad el-Kader mériterait mieux à Toulon – d’autant que les gloires de l’épopée coloniale de la France en Algérie y sont particulièrement honorées : avenue Maréchal Bugeaud, rue (Maréchal) Canrobert, rue Général Changarnier, place Amiral Duperré, avenue Maréchal Lyautey, rond-point Maréchal Lyautey – sans oublier le carrefour colonel Salan, et le monument en l’honneur des « martyrs de l’Algérie française ».