Pascal Bruckner : l’autocélébration constante de notre démocratie


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date de publication : mardi 12 juillet 2005


La loi du 23 février dernier, qui dispose que le « rôle positif » de la colonisation doit être enseigné dans les écoles, est de plus en plus critiquée. En France, les historiens et les enseignants réclament l’abrogation de l’article incriminé.

Après l’entretien avec Pascal Bruckner, vous trouverez article de Bernard Gorce. Ces différents éléments sont extraits du dossier intitulé "Troubles de mémoire sur la colonisation", paru dans La Croix, le 12 juillet 2005.


On reste dans l’auto-célébration constante de notre démocratie

par Pascal Bruckner, écrivain [1]

Vous aviez provoqué un tollé il y a treize ans en publiant Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil), essai touchant à la colonisation, et à la culpabilisation qu’elle entraîne. Comment jugez-vous cette loi du 23 février 2005 ?

Pascal Bruckner : Je trouve extrêmement choquant que l’État français et les parlementaires se permettent par cette loi d’imposer que les programmes scolaires reconnaissent en particulier « le rôle positif » de la présence française en Afrique du Nord... Cela a un côté très soviétique ! Que je sache, c’est quand même aux historiens d’examiner l’Histoire, de l’écrire d’une façon objective, et non pas à l’appareil d’État ! Faire cette loi à quelques mois du 60-ème anniversaire des massacres de Sétif en Algérie, le 8 mai 1945, quelle énorme bêtise ! En France, le pouvoir cède toujours aux lobbies, en l’occurrence, cette fois-ci, aux rapatriés d’Algérie, dans un esprit électoraliste !

Quelle gifle pour les Algériens ! La France s’est empressée par cette loi à reconnaître « le rôle positif » de la colonisation, alors qu’elle n’a toujours pas reconnu ses erreurs, ses fautes, voire ses crimes de colonisateur en Algérie. La France qui fait la leçon en permanence au monde entier sur la question des droits de l’homme est bien mal placée : les autorités, qu’elles soient de droite ou de gauche, ont un rapport particulier avec la vérité historique. On pense à l’Algérie mais aussi au Rwanda. Les Français, ils ne sont pas les seuls d’ailleurs, devraient quand même apprendre à« balayer devant leur porte ». Notre démocratie en sortirait honorée. Mais non, pour l’instant, c’est toujours l’autocélébration constante de notre démocratie.

Qu’est-ce qui explique cette attitude ?

Il y a quelque chose d’étonnant dans la culture politique française républicaine, très centralisée : celle-ci permet d’ériger le mensonge d’État en système politique de fonctionnement ou de jouer l’opacité en « glissant toutes les erreurs, les fautes sous le tapis », espérant qu’on les oubliera. De temps à autre, la France fait un geste comme pour ce 60-ème anniversaire des événements de Sétif en parlant en février par la voix de son ambassadeur Hubert Colin de Verdière à l’université de Sétif de « tragédie inexcusable ». Mais il n’est pas question à ce jour de faire la vérité sur ces événements, comme sur le reste ! Regardez le temps qu’il a fallu pour parler au plus haut niveau de l’État de « guerre d’Algérie » et non plus des « événements d’Algérie » ! C’est seulement en octobre 1999, lorsque Lionel Jospin était premier ministre, qu’une loi a été votée en ce sens.

Quant à parler des tortures en Algérie, car il y en a eu - c’était « une sale guerre », une guerre coloniale -, on n’en est toujours pas là. On tente au plus haut niveau en France de bloquer encore l’information, d’exorciser cette question par le silence. La France continue d’avance au rythme d’un régime à vérité différée. C’est triste !

Une vraie réconciliation est-elle possible aujourd’hui entre l’Algérie et la France ?

Ce genre de loi, fort malvenue, fait que les Algériens se mettent à nouveau dans la position des victimes, entraînant chez de l’État algérien, le président Abdelaziz Bouteflika, une logorrhée incendiaire à l’encontre de la France qu’il accuse de « génocide pendant la colonisation. Il ne faut quand même pas exagérer. Des deux côtés de la Méditerranée on fait de la propagande, l’une en discours outranciers, l’autre silencieuse. Les uns comme les autres, nous n’arrivons pas à faire le ménage entre nous. L’hostilité n’est pas entre les populations mais entre les États qui ne sont pas prêts à solder leurs comptes de colonisateur et de colonisé.

La vérité oblige à dire que cette nouvelle crise entre Paris et Alger arrange le pouvoir algérien, lui permettant ainsi d’occulter la fin de la guerre de libération, les erreurs en série des régimes islamo-socialistes, la corruption, l’argent du pétrole gaspillé, l’horreur de la guerre civile, les massacres à répétition, la vérité sur l’implication réelle ou supposée de l’armée... Des deux côtés, il y a des jeux de miroir entre les vérités officielles et les mensonges toujours officiels. Sans doute est-ce une affaire de génération pour que la vérité se fasse à Paris et à Alger !

Pascal Bruckner

La question coloniale resurgit entre la France et l’Algérie

par Bernard Gorce

C’est un vent violent, venu de l’autre rive de la Méditerranée, qui commence à souffler sur l’Hexagone. Après les déclarations, il y a quelques jours, du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, fustigeant « les laudateurs d’un terrorisme [...] crapuleux », c’est au tour de responsables français de réclamer haut et fort la suppression de l’article 4 de la loi du 23 février dernier qui dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

Le rôle positif de la colonisation ? « Pourquoi pas, répond l’historien Alain Bergounioux. Mais préciser uniquement qu’il faut étudier ses aspects positifs n’a pas de sens. La colonisation doit être étudiée dans tous ses aspects, tout simplement. » Aux yeux de ce spécialiste, membre du groupe « Histoire » de l’inspection générale, la formulation choisie par les parlementaires est donc pour le moins « maladroite ».

Mais pour d’autres historiens ou enseignants, l’affaire est beaucoup plus grave. En mars dernier, d’ailleurs, soit un mois après l’adoption de la loi, l’historien Claude Liauzu et six autres universitaires avaient lancé une pétition contre ce fameux article 4. Mais sans que cela soulève l’indignation générale.

"Mensonge officiel"

Il est vrai que le débat à l’Assemblée nationale n’avait pas particulièrement ému les parlementaires. La loi du 23 février avait pour principal objet l’indemnisation des harkis et de leur famille, la reconnaissance des « souffrances éprouvées » et des « sacrifices endurés » et la création d’une fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie. En réalité, l’article 4 ne figurait pas dans le texte initial. Il avait été introduit au milieu d’autres amendements en première lecture, en juin 2004. À quelques jours des élections européennes, les députés avaient, semble-t-il, la tête ailleurs... Mais il va provoquer l’indignation des milieux enseignants.

La pétition de Claude Liauzu va ainsi attirer en quelques semaines plus d’un millier de signatures, parmi lesquelles celles de Pierre Vidal-Naquet, Benjamin Stora ou Jean Baubérot. Le texte souligne qu’en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation, la loi « impose un mensonge officiel sur des crimes, des massacres, allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité du passé ». Pour Claude Liauzu, qui est lui-même pied-noir, comme il tient à le préciser, l’article est le fait de l’intervention de groupes de pression.

« Durant de longues années, l’État français a refusé d’entendre les mémoires blessées. Depuis 2001, il a commencé à donner des signes aux uns et aux autres mais cela arrive un peu tard. Les mémoires sont devenues de plus en plus revendicatives, les activistes font toujours pression et réussissent parfois à imposer leur lecture de l’histoire. » Depuis les réactions algériennes, le Parti socialiste a demandé au premier ministre de « proposer l’abrogation » de l’article incriminé et le groupe communiste au Sénat a déposé une proposition de loi en ce sens.

Esclavage

En attendant, cet article peut-il avoir des incidences réelles sur les programmes scolaires ? En tout cas pas immédiatement, comme l’explique Alain Bergounioux : « Les programmes scolaires ne s’écrivent pas sur injonction. Leur élaboration nécessite toute une procédure complexe et assez longue d’environ trois ans. Ce travail est également passé au crible de la science qui filtre de manière la plus consensuelle possible. »

L’histoire de la colonisation et de la décolonisation est actuellement au programme d’histoire au collège pour les classes de cinquième et au lycée pour les classes de première et de terminale. Les nouveaux programmes de terminale, qui font la part belle au monde contemporain, sont précisément entrés en application en septembre dernier. Or, la durée de vie d’un programme scolaire est d’environ dix ans...

En tout état de cause, ce n’est pas la première fois que la représentation nationale intervient ainsi sur le terrain de l’enseignement de l’histoire. En mai 2001 déjà, le législateur avait adopté une loi sur la reconnaissance de l’esclavage. L’article 2 disposait que « les programmes scolaires [...] accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Historien, ancien membre de l’inspection générale d’histoire, Jean-Pierre Rioux critique ces textes généralement « moralisants et incantatoires ». « Ce sont des lois en l’air, non suivies de décrets », ajoute-t-il. Elles permettent souvent aux politiques de se « donner bonne conscience à peu de frais ».

La France a du mal à étudier sereinement son passé Ainsi, après les débats très tendus de l’an dernier sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires, la loi d’orientation sur l’école défendue au début de l’année par le ministre de l’époque, François Fillon, semblait vouloir donner quelques gages en inscrivant parmi les orientations générales l’enseignement du fait religieux. « Voilà des années que l’école s’est ouverte à l’enseignement du fait religieux, elle n’a pas attendu l’autorisation d’une loi inutile ! », se désole Jean-Pierre Rioux. La loi du 23 février sur la colonisation algérienne ne devrait donc pas bouleverser les programmes scolaires. L’émoi qu’elle a provoqué dans le monde éducatif est pourtant révélateur des difficultés de la France à étudier sereinement son passé.

Hubert Tison, secrétaire général de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (Aphg), souligne que le problème aujourd’hui, lorsqu’on aborde l’histoire du temps présent inscrite dans les programmes depuis le début des années quatre-vingt, n’est pas celui des sources. « Les enseignants disposent de tous les matériaux nécessaires pour aborder la colonisation et la décolonisation », insiste-t-il.

Mais cet homme d’expérience, qui enseigne dans un lycée du quartier très cosmopolite de la Goutte-d’Or à Paris, souligne la grande fébrilité qui règne aujourd’hui dans les salles de classe. « Tout l’enjeu de l’intégration réside désormais dans notre capacité à prendre en compte ces mémoires blessées. Ne pas chercher à les opposer mais aider les élèves à les transcender dans une histoire plus large. Pour cela, nous n’avons pas besoin d’une histoire officielle, mais de beaucoup de rigueur, et d’empathie avec les élèves. »

La montée des revendications communautaristes ces dernières années est venue brouiller un peu plus les cartes. Au mois de janvier dernier, un appel des « indigènes de la République » dénonçait « l’amnésie française » sur les crimes de l’esclavage mais aussi du colonialisme. Sans assimiler explicitement la France à un État colonial, les signataires du texte estimaient que les comportements des pouvoirs publics, notamment dans les banlieues, demeuraient encore fortement hérités de cette période : « Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale. » Ce texte grinçant a suscité à son tour la colère de nombreux intellectuels, comme Claude Liauzu : « En tant qu’historien, je suis farouchement opposé à un résumé aussi grotesque et hostile à toute utilisation de la mémoire. »

Pour un « enseignement approfondi » du passé colonial

Le comité pour la mémoire de l’esclavage a remis le 12 avril au premier ministre un rapport dans lequel il aborde la question de l’enseignement de la colonisation : « L’histoire des discriminations produites par la colonisation, les traites négrières et l’esclavagisme n’apparaît pas comme un pôle majeur des programmes. Le traitement de ces questions dans une perspective globale et non à titre d’exemples aléatoires doit apparaître comme une priorité, [...] parce que, dans la société française multiculturelle d’aujourd’hui, [...] il apparaît important que toutes les composantes de la société se sentent intégrées dans l’histoire de France qui leur est enseignée. »

www.comite-memoire-esclavage.fr

« La colonisation mérite la même place que le reste de l’histoire »

par Ahmed El Keiy, rédacteur en chef à Beur FM

« La question de la colonisation dans les programmes scolaires alimente à juste titre de nombreux débats. En effet, avant même de s’interroger sur le fait de savoir si l’enseignement de la colonisation est orienté, le problème majeur est la place limitée qui lui est accordée. La priorité aujourd’hui est de donner à cet enseignement la place qu’il mérite, car aucun manuel scolaire ne traite la question de la colonisation au iens même titre que le reste de l’histoire. Or, le fait colonial mérite un traitement aussi important que la Seconde Guerre mondiale, par exemple.

La deuxième critique que l’on peut faire est que la colonisation est toujours présentée comme une aventure exotique et non comme un fait historique à part entière. Il est temps de présenter l’histoire coloniale de façon claire, factuelle et objective. Il faut reconnaître les méfaits et les bienfaits de la colonisation en toute objectivité. Les différentes composantes de la société française ont besoin de ce travail historique pour être intégrées à la République.


Notes

[1] Propos recueillis par Julia Ficatier.


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