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Patrick Weil : « qu’on laisse en paix les femmes voilées »

jeudi 23 octobre 2014, par nf

Patrick Weil, historien et politologue, est directeur de recherche au CNRS et au centre d’histoire sociale du XX e siècle à Paris I. Considéré comme l’un des meilleurs spécialistes des questions de laïcité et d’immigration en France, il a participé aux travaux de la commission Stasi qui rendit en 2003 un rapport sur l’application du principe de laïcité. Il est notamment l’auteur de Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Gallimard.

Patrick Weil : « Qu’on laisse en paix les femmes voilées »

par Stéphane Grand, publié dans L’Opinion, 11 août 2013


L’historien revient sur l’application de la loi sur la laïcité
et appelle le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, à recentrer son action sur des violations moins visibles que le foulard.

  • Est-il vrai que le port du voile islamique explose en France ??

Non. La religiosité se développe. Le voile se présente sur de nouveaux territoires car des femmes le portent et frappent aux portes des entreprises et de tous les métiers qualifiés, mais il ne se développe pas et il n’explose pas. Son port peut d’ailleurs avoir des sens différents. Il peut être porté sous la pression des pairs ou de certains membres de la famille. La personne qui le porte parfois le fait pour ne pas être harcelée dans son propre milieu tout en étant très libre dans sa tête et ses amitiés. En gros, je mets le voile et je ne me fais pas em… par la famille. Parfois elle le porte en toute bonne foi, par tradition familiale ou au contraire en réaction à un milieu non croyant ou non pratiquant.

Et après tout, cela ne nous regarde pas, comme ne nous regardent pas les opinions et les pratiques religieuses d’aucun de nos concitoyens. Violent-elles la loi en portant un voile ?? non. Alors, qu’on les laisse en paix. Tant que nos compatriotes musulmans n’auront pas droit à l’indifférence qui passe d’abord par le silence des politiques, alors on ne fera que renforcer – par solidarité, fierté ou sentiment de discrimination – les comportements que l’on veut réduire.

Que le ministre de l’Intérieur s’attaque aux violations de notre laïcité qui sont les plus sérieuses sans être les plus visibles ? : les pressions sur les mineures par exemple. Ou encore le phénomène qui se développe, si l’on en croit certaines études, de mariages religieux soit avant le mariage civil soit sans mariage civil. La loi ne permet aujourd’hui de punir les officiants mais pas ceux qui se marient. Si demain la loi pénalisait ceux qui se marient religieusement avant de se marier civilement, cela ne serait pas choquant du tout. Le mariage civil à la mairie, célébré devant la communauté des citoyens, avant l’éventuel mariage religieux, c’est au fondement de la laïcité, depuis 1792.

  • Est-il pertinent d’ouvrir un débat sur le port du voile à l’université ??

Pour la commission Stasi, il n’était pas question d’interdire les signes religieux dans les Universités – comme cela vient d’être proposé – ou ailleurs dans le monde des adultes ? : les adultes ont des moyens pour se défendre que les enfants n’ont pas. Ils peuvent aller en justice et protéger leur liberté de conscience plus facilement.

Il faut le rappeler ? : la plus importante de nos lois, la loi de 1905, assure la liberté de conscience, sépare l’Etat et les Eglises, mais elle n’est pas une loi antireligieuse. Elle laisse sa place à la religion, à toutes les religions et à toutes les options spirituelles. C’est une loi négociée entre les socialistes de l’époque et l’Eglise catholique de France. Elle a ensuite été – temporairement – rejetée par le Vatican, avant que l’Eglise ne l’accepte et ne finisse par en faire tous les éloges. Sous ce régime de laïcité, la neutralité envers les croyances religieuses n’est imposée qu’à l’État et ses serviteurs, au sein de la sphère politique et depuis 2004, aux élèves des écoles publiques. Elle n’est pas imposée dans d’autres sphères publiques.

  • Quelle lecture, faites vous des événements de juillet 2013 à Trappes (Yvelines) ?? Suite à l’interpellation d’une femme portant la burqa, de graves incidents se sont déroulés et un commissariat a été attaqué…

Je ne suis pas surpris. La loi de 2011 sur l’interdiction du port du voile intégral est très difficile à appliquer. Ces difficultés ont été soulevées avant son adoption notamment par des syndicats de policiers. Les parlementaires qui l’ont votée n’en ont eu cure. Mais ce qui s’est passé à Trappes le confirme ? : la loi avait pour but d’isoler les personnes qui portent ce vêtement ? ; c’est le résultat exactement inverse qui a été atteint avec une mobilisation de centaines voire de milliers de personnes après l’interpellation… Entendons-nous bien, la burqa constitue à mes yeux une prison mobile dont il faut réduire et limiter au maximum le port. Mais encore faut-il, pour y parvenir, concevoir une politique efficace. La loi elle-même fixait d’ailleurs des priorités. Elle dit ? : le plus grave, ce n’est pas de porter la burqa, mais d’obliger une femme à la porter. La pénalité prévue pour les personnes qui feraient pression sur les femmes est de 30 ?000 euros, alors qu’elle est de 150 euros pour la personne portant la burqa. Le ministre de l’Intérieur devrait donner comme priorité à ses policiers de s’en prendre non pas à ces femmes, mais plutôt de viser les personnes qui peuvent être derrière elles. Mais cela demande des enquêtes, du temps, des effectifs et puis cela ne se voit pas… Ce sont pourtant ces gens qu’il faut viser, qui sont dangereux, pas les femmes qui portent le voile intégral, port qui peut d’ailleurs parfois être décidé en toute liberté de choix.

  • Quel était le sens de la loi sur l’interdiction du port de la burqa dans l’espace public ??

Dans l’organisation du statut de la religion dans la République, il y a des espaces différents auxquels s’appliquent des règles différentes ? : l’espace privé, dans lequel on fait ce qu’on veut, si vous voulez que les gens se déchaussent en entrant chez vous, ils le font… C’est vous qui faites votre loi chez vous ?! Il y a l’espace sacré, l’espace du religieux, c’est la loi de chaque religion qui s’applique à l’église, au temple, à la synagogue, à la mosquée.

Et puis il y a ce qu’on nomme de façon un peu confuse, l’espace public. En fait, il y a différents espaces publics ? : il y a l’espace étatique, républicain, comme par exemple celui des bâtiments publics. C’est là où la laïcité française décrète la neutralité absolue ? : pas d’expression de la religion dans ces espaces. Et puis vous avez l’espace de la rue, où il y a une très grande liberté d’accoutrement, de comportement, c’est l’espace commun qui est peu réglementé, en tout cas pas du point de vue de l’expression religieuse.

C’est pour cela que le parlement a dit que l’interdiction totale du port du voile intégral n’avait rien à voir avec la religion, que le fait de montrer son visage était une norme sociale, comme le fait de ne pas se promener nu ou de ne pas pratiquer l’inceste. Mais le Conseil constitutionnel a contredit le parlement ? : en permettant aux porteuses de voile intégral de fréquenter les lieux de culte ouverts au public, il a de facto reconnu le caractère religieux du port de la burqa et ouvert la voie à une possible annulation par la Cour européenne des droits de l’homme pour atteinte à la liberté religieuse.

  • En quoi est-ce différent de la loi de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires ??

Cette loi visait à protéger des jeunes filles, le plus souvent mineures, de toute pression visant à porter le voile quand elles ne le portaient pas. Soutenue par les proviseurs et les enseignants, elle était limitée aux espaces clos des écoles publiques. Validée par la Cour européenne, elle s’est appliquée sans problème, d’autant qu’elle offrait des alternatives aux jeunes filles qui veulent porter le voile ? : aujourd’hui la majorité fréquentent des écoles catholiques sous contrat. La loi sur la burqa vise des adultes, qui ne font pression sur personne, dans l’espace le plus libre et le plus illimité et donc le plus difficile à contrôler, celui de la rue. Par définition, nul n’est censé ignorer la loi, mais il y a beaucoup de lois à appliquer. Le rôle d’un gouvernement, et du ministre de l’Intérieur en particulier, c’est de fixer des priorités.

  • Car en fait la question du voile intégral a un aspect très politique ??

L’interdiction totale du voile intégral est d’abord une réponse à la montée de pratiques radicales dans certains quartiers de nos villes. Mais il y avait aussi, chez beaucoup de ceux qui l’ont votée, une frustration par rapport à la loi de 2004 ? : elle n’interdit les signes religieux ostensibles que dans les écoles publiques et ils auraient voulu qu’elle l’interdise également au bureau, dans la rue et dans les Universités. Ils ne sont pas encore toujours à l’aise avec le fait que l’islam fasse de plus en plus partie des meubles, que ce soit devenu une religion française avec tout ce que cela implique de diversité dans les pratiques et de respect et de traitement égal dans le cadre de nos lois.

Alors, avec la burqa, ils ont pu exprimer sur un terrain particulier leur désir d’interdiction totale. Mais cela ne leur suffit pas. Ils font avec la laïcité ce qu’ils reprochent aux religieux radicaux de faire avec elle ? : ne respecter ni ses espaces ni ses frontières ? : chaque fois que l’occasion s’en présente, ils demandent de nouvelles interdictions.

  • Comment jugez-vous l’action de Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur et des Cultes ??

L’islam est une religion récente en métropole et des conflits d’interprétation de la loi sur la laïcité se font jour. Les signes religieux sont interdits dans les écoles mais quid des parents qui accompagnent les enfants dans les sorties scolaires ?? Ces conflits d’interprétation sont normaux et les juges sont là pour les trancher. Il faudrait banaliser ces conflits, plutôt que les dramatiser. Le ministre de l’Intérieur a admis lui-même « sortir de ses fonctions de ministre » en critiquant la décision de la Cour de cassation d’annuler le licenciement d’une employée voilée dans l’affaire de la crèche Baby-Loup et a parlé d’une « mise en cause de la laïcité ». Mais la Cour de cassation ne met pas en cause la laïcité. Elle l’applique différemment de la façon dont M. Valls voudrait lui-même l’appliquer.

A chaque incident sur lequel M. Valls intervient, il tend à mettre en scène le scénario suivant ? : la République est en péril, mais heureusement il arrive, pour la sauver ?! Même après la catastrophe du déraillement du train à Brétigny, il a dit ? : « A Brétigny, la République a fait face, la nation s’est rassemblée. » On a l’impression qu’il était à Valmy ?! Il pouvait tout simplement dire qu’à Brétigny, l’Etat a fait son travail avec les pompiers et les secouristes. Cela se serait passé partout, ailleurs dans le monde, en monarchie, en théocratie, c’est une des fonctions régaliennes d’un Etat que d’assurer les secours aux blessés. Il faut apaiser les conflits et choisir ses mots. Car sur-invoquer la République à tout bout de champ c’est – au final – la vider de son contenu, d’en faire une carcasse vide.

  • Le débat sur la laïcité participe-t-il de tout ce débat sur le « déclinisme » français ??

Les Français n’ont pas assez conscience de la force de leurs valeurs. Nous sommes aujourd’hui le pays d’Europe le plus divers du point de vue des options spirituelles, le plus athée ou agnostique, avec le plus grand nombre de juifs, de bouddhistes ou de musulmans avec toujours une majorité de catholiques. Et tous s’identifient à la loi de 1905. Ils n’en font pas toujours le même usage ou la même interprétation, mais cela se passe ailleurs de la même manière aux Etats-Unis par exemple autour du premier amendement. Quant à nos compatriotes musulmans, la plupart sont complètement sécularisés. Ils s’identifient à la fois à la France et à l’islam et dans une « composition » propre à chacun, dans des arrangements, dans des « accommodements » négociés en eux-mêmes, qui évoluent avec le temps et qui sont familiers à tous les Français qui sont Français, mais aussi Bretons, Corses ou Alsaciens et catholiques ou athées, etc.

  • La laïcité à la française est-t-elle aujourd’hui « dépassée » du fait de la mondialisation ??

Bien au contraire. Je pense qu’aujourd’hui, s’ils pouvaient voter là-dessus, les Iraniens plébisciteraient notre laïcité, pour ne plus être sous la férule d’un pouvoir religieux. Les quatre piliers de la nation française (l’égalité, la Révolution française, la langue, et la laïcité) permettent de nous identifier aux yeux du monde, aussi bien en Europe que dans le reste du monde. Et la laïcité est un modèle très attractif car il est fondé sur la liberté absolue de conscience, à la fois la liberté de religion et la liberté à l’égard de toute religion. L’Etat n’est pas hostile à la religion comme il peut l’être en Chine. Il ne lui est pas favorable comme peuvent l’être les Etats-Unis. Il est neutre et indifférent et seulement sensible à la liberté de l’individu. La laïcité française n’est hostile à aucune croyance. Elle est juste amie et protectrice de la plus complète liberté de conscience de chacun. Et c’est cette particularité qui maintient ce modèle populaire et attractif dans le monde.

entretien réalisé par Stéphane Grand