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Paul Rousseau : “je les voyais jeter des corps à la Seine”

vendredi 14 octobre 2011, par nf

Une plaque rendant hommage aux victimes du 17 octobre 1961 sera inaugurée le 17 octobre à 18h30, sur le Pont de Clichy à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). A 20 h la médaille d’or de la ville sera remise à Paul Rousseau. Aujourd’hui âgé de 78 ans, cet ancien policier qui était en service au Pont de Clichy a apporte son témoignage [1].

En dépit du travail des historiens et de tous les témoignages rassemblés, certains persistent dans le déni, tel le maire de Neuilly-sur-Seine qui refuse d’autoriser un rassemblement commémoratif sur le Pont de Neuilly le 17 octobre 2011.

Paul Rousseau était policier lors de la répression sanglante du 17 octobre 1961 à Paris, contre des manifestants maghrébins.

TÉMOIGNAGE : « Je les voyais jeter des corps à la Seine »

par Jean-Luc Cochennec, Ouest-France, le 13 octobre 2011


Paul Rousseau était policier lors de la répression sanglante du 17 octobre 1961 à Paris, contre des manifestants maghrébins.

C’était il y a 50 ans, le 17 octobre 1961, à Paris. Paul Rousseau, gardien de la paix, attend avec ses collègues dans un car stationné près du pont de Clichy, côté Paris. Vers 17 h, il voit arriver des manifestants maghrébins de l’autre côté du pont. « Ils descendaient tranquillement des bus, les mains vides. » Ils viennent protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens.
Subitement, la violence des policiers se déchaîne sur les manifestants. « C’était un méli-mélo. J’entendais des coups de feu. Par la vitre baissée du car, je voyais les policiers jeter des corps à la Seine par-dessus la rambarde du pont. Des manifestants rebroussaient chemin et s’enfuyaient. »

Environ 200 morts

Dans son car de police, la tension monte. « La radio annonçait que des policiers avaient été tués. Les officiers nous disaient d’agir "en notre âme et conscience", que c’était de la légitime défense. » Certains de ses collègues s’excitent : « Pourquoi on ne nous laisse pas sortir ? » Mais ils n’auront pas à intervenir.

Les historiens, tant français qu’algériens, s’accordent pour dire qu’environ 200 manifestants ont été tués cette nuit-là dans Paris. On repêchera des corps jusqu’à Rouen. « Pas un policier n’a été tué ni blessé », souligne l’ancien gardien de la paix.

Menacé par des collègues qui l’accusent de « soutenir les bougnoules », Paul Rousseau se tait quelques jours. Mais des syndicalistes commencent à parler, des articles paraissent. Paul Rousseau, en tant que délégué du Syndicat général de la police du Xe arrondissement, adresse alors trois articles aux journaux. Il dénonce à la fois les attentats du FLN contre les policiers (une trentaine de morts en 1961) et les dérapages de la police. Pour ces articles, il est suspendu trois semaines et muté disciplinairement.

Paul Rousseau, âgé aujourd’hui de 78 ans, en retraite à Concarneau, ne s’est jamais remis de ce qu’il a vu le 17 octobre 1961. Pendant longtemps, il n’a pas voulu en parler. Aujourd’hui encore, il refuse de prononcer le nom du préfet de police de l’époque, Maurice Papon. Il a toutefois accepté de participer à une cérémonie commémorative sur le pont de Clichy, lundi prochain, pour le 50e anniversaire de la répression sanglante. Il y recevra la médaille d’or de la Ville de Clichy-la Garenne. « Je veux offrir cette médaille à ma jeune filleule. »


Ci-dessous, deux articles – malheureusement non datés – écrits par Paul Rousseau pour le journal de son syndicat, le S.G.P. (syndicat général de la police), au moment de ces événements dramatiques au cours desquels la police a souvent été mise à rude épreuve.

DEFENDRE LA REPUBLIQUE

L’heure de la vérité a sonné… Les policiers parisiens ont refusé et refusent toujours d’être considérés comme faisant le jeu des factions. La décision prise par le Comité de défense, appuyée ensuite par notre commission administrative et nos conseils syndicaux, montre parfaitement le soutien dont bénéficie notre Secrétaire général.

Il n’était pas opportun d’interdire la manifestation du 19 décembre à Paris, alors que la province obtenait une dérogation et voyait se dérouler ces mêmes manifestations sans incident.

Il n’était pas davantage opportun de nous faire heurter contre un peuple soutenant sur le fond de la politique actuelle du Gouvernement, négociation pour la paix en Algérie et lutte contre l’O.A.S., car la position prise par le Gouvernement risquait de nous faire considérer comme l’avant-garde des factieux, ce qui aurait conduit la Préfecture de Police à une condamnation définitive.

Or, face à ces événements, la seule réponse donnée par les autorités a été les sanctions infligées à notre Secrétaire général.

Camarades, vous devez comprendre qu’un appui total à votre organisation est nécessaire. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas admettre que de telles mesures soient prises contre vos responsables syndicaux.

Nous devons nous unir pour bien démontrer que nous sommes résolus à défendre le syndicalisme et les institutions républicaines.

Pensez à demain, camarades, si le syndicalisme venait à disparaître, ce serait la fin de vos libertés et il vous faudrait à nouveau marcher comme au temps de l’occupation. Non ! Nous ne pouvons pas accepter la perte de notre syndicalisme !

La population a compris ses policiers, cette population que nous côtoyons chaque jour attend beaucoup de nous, elle nous fait confiance, nous ne devons pas décevoir cette confiance. Fort de notre unité, notre S.G.P. sortira grandi par cette prise de position. Nous devons nous montrer vigilants et prêts à appuyer notre Bureau fédéral dans ses entreprises.

Camarades, le syndicalisme est puissant, il vient de le démontrer, notre avenir est préservé, nous sortirons vainqueurs des épreuves qui nous sont imposées.

Face aux factieux, nous ne devons pas rester muets, notre devoir est de défendre les institutions républicaines, et de combattre pour la République.

ROUSSEAU, Délégué du 10ème


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Il faut en finir

par ROUSSEAU, délégué 10ème arr.


Nous en avons assez ! Oui, c’est la phrase courante dans nos services qui est justifiée par le fait que nos camarades tombent presque journellement, les nerfs sont à fleur de peau. Il faut que les autorités supérieures tiennent compte du fait que certains éléments du personnel sont actuellement susceptibles d’accomplir des actes regrettables, pour venger les collègues tombés à la suite de lâches attentats.

Le problème est grave, car il est difficile de se conduire en hommes raisonnables lorsque nous subissons et payons les coups d’une politique à laquelle nous n’avons aucune part à prendre.

Mais croyez-vous qu’emprunter le chemin de la violence aidera à résoudre une question dont le Gouvernement cherche encore la solution acceptable.

Le combat nous est imposé par l’adversaire, le Gouvernement doit nous donner les moyens de nous défendre et de nous protéger, il doit également penser que la fin de cette guerre serait encore plus sage et que la joie reviendrait dans nos familles.

Nos femmes, nos enfants en ont assez de vivre dans l’angoisse. Les policiers sont des maris et des pères de famille avec des responsabilités morales comme les autres citoyens.

Nous sommes des hommes conscients de notre tâche pour le maintien de l’ordre et la sécurité, mais nous n’acceptons pas d’être des cibles vivantes.

Camarades du S.G.P., NE VOUS LAISSEZ PAS ALLER à des actes qui ne sont pas en accord avec votre manière de penser, groupez-vous autour de vos cadres syndicaux, agissez comme des homme représentant la justice, et non comme des justiciers. C’est en nous donnant la main dans une même action légale que nous devons faire comprendre à nos responsables gouvernementaux que nous en avons assez.

Chef de l’Etat, Gouvernement, entendez la voix de ceux qui sont chargés de vous protéger.

DES PERES, DES MERES, DES ENFANTS, D’UN SEUL COEUR VOUS ADJURENT D’ARRETER CETTE GUERRE MEURTIERE ET DE NEGOCIER POUR LA PAIX.

A Neuilly-sur-Seine : la persistance du déni

Le voile continue à se lever sur le massacre des Algériens de Paris qui manifestaient pacifiquement à l’appel de la Fédération de France du FLN, le 17 octobre 1961, contre le couvre-feu qui leur était imposé et la terreur dont ils faisaient l’objet sur ordre du préfet de police. Cependant d’aucuns continuent toujours à nier l’évidence et à occulter la réalité.En voici un exemple.

Ainsi le maire de la ville de Neuilly (dont le fauteuil était occupé par Nicolas Sarkozy), Jean-Christophe Fromantin, refuse d’accéder à la demande de ses pairs de la banlieue ouest de Paris d’autoriser un rassemblement commémoratif sur le Pont de Neuilly le 17 octobre 2011.

Ainsi dans un courrier du 20 septembre 2011, adressé à Philippe Sarre, maire de Colombes, Jean-Christophe Fromantin écrit
 [2] :

« J’ai pris connaissance avec la meilleure attention de votre lettre du 15 septembre dernier, par laquelle vous me faites part de votre souhait de pouvoir organiser à Neuilly-sur-Seine le 17 octobre prochain, conjointement avec les élus et responsables associatifs de plusieurs villes des Hauts-de-Seine, des Yvelines et du Val-d’Oise, une cérémonie d’hommage aux victimes du 17 Octobre 1961 à l’occasion du 50e anniversaire de ce dramatique événement.Par votre démarche, vous faites ressurgir le souvenir d’une période extrêmement troublée durant laquelle notre pays était en guerre, générant ainsi des tensions et des violences qui ont fait de nombreuses victimes parmi les deux pays belligérants.Après avoir évoqué votre initiative avec les Associations d’anciens combattants de la ville, je regrette de devoir vous informer que je ne souhaite pas accueillir à Neuilly-sur-Seine la manifestation d’ampleur régionale que vous souhaitez y organiser, considérant par ailleurs que ma commune, au-delà du symbole que vous évoquez, n’a jamais été associée à ce terrible événement par le passé ».


[1Source : le site de la section de Loudéac de la LDH.

[2Source : El Watan, édition du 6 octobre 2011.